En 2025, un musicien amateur peut composer un album en une après-midi. Des millions d’autres font de même. MONDIACULT 2025 s’est tenue à Barcelone du 29 septembre au 1er octobre 2025 et a réuni des participants de 163 pays. Elle a appelé à une IA transparente et à la protection des droits et contributions des créateurs, sans adopter explicitement un dispositif de consentement et de rémunération pour l’entraînement des modèles.
L’essentiel
- L’IA générative fait exploser l’offre culturelle sans que la demande suive, comprimant les revenus des créateurs dans tous les secteurs.
- MONDIACULT 2025 a approuvé des recommandations sur le consentement, la rémunération et la transparence algorithmique, mais aucun État ne les a traduites en obligations contraignantes (UNESCO, rapport du groupe d’experts indépendants, 2025).
- Les algorithmes de recommandation concentrent la visibilité sur les hits globaux : la diversité de l’offre ne se traduit pas en diversité de la consommation, selon l’European Audiovisual Observatory.
- La régulation nationale bute sur un mur structurel : les plateformes opèrent hors des juridictions où leurs effets se font sentir.
- L’enjeu dépasse la culture : si les recommandations de Barcelone restent lettre morte, c’est l’ensemble de la gouvernance numérique mondiale qui en tire une leçon.
L’abondance qui appauvrit
Aucun mécanisme international général n’impose une rémunération des créateurs pour l’entraînement, tandis que l’Union européenne a mis en place des obligations contraignantes de transparence et de respect du droit d’auteur. La consommation culturelle reste concentrée sur un nombre restreint de titres globaux, malgré l’accès à des millions d’œuvres, selon l’European Audiovisual Observatory. L’IA abaisse le coût de production. Certains algorithmes de recommandation renforcent les inégalités de visibilité par un biais de popularité, selon les plateformes et les systèmes étudiés.
L’augmentation de l’offre peut accroître la concurrence pour l’attention et affecter la valeur de certaines œuvres, sans entraîner mécaniquement une baisse de la valeur de chaque unité. L’IA générative l’a importée dans la culture à une vitesse que peu avaient anticipée. Spotify indique plus de 100 000 nouvelles chansons publiées chaque jour; l’affirmation d’un doublement en trois ans n’est pas établie. La musique générée par IA représente une part croissante de ces dépôts, souvent sans attribution humaine identifiable. Le résultat arithmétique est brutal : à écoutes totales stables, chaque titre capte une part plus petite du gâteau.
La logique vaut au-delà de la musique. Dans l’édition, des titres peuvent être générés automatiquement. Dans l’image, les banques de stock comme Getty ou Shutterstock ont dû trancher une question nouveau : accepter ou non les contenus IA, avec des effets sur les tarifs proposés aux photographes humains. YouTube reçoit plus de 400 heures de vidéo par minute, soit environ 17 jours de visionnage continu pour le seul contenu téléversé en une minute.
Ces chiffres n’annoncent pas la fin de la création humaine. Ils indiquent que ses conditions économiques changent radicalement et rapidement. L’augmentation de l’offre peut intensifier la concurrence pour l’attention et affecter les revenus des créateurs.
L’algorithme comme prescripteur culturel
L’European Audiovisual Observatory relève des enjeux de visibilité et une concentration des emplacements promotionnels sur les plateformes. Les recommandations algorithmiques de Spotify, YouTube ou Netflix peuvent favoriser des contenus déjà populaires. Ces algorithmes optimisent l’engagement à court terme, c’est-à-dire la durée d’écoute ou de visionnage. Les œuvres déjà populaires génèrent des données d’engagement plus fiables que les créations émergentes, ce qui alimente leur visibilité, et marginalise les autres.
Le phénomène peut s’auto-entretenir. La visibilité d’un artiste dans les systèmes de recommandation varie selon les plateformes et leurs critères. Le marché culturel numérique peut concentrer l’attention sur un nombre limité de contenus.
La gouvernance algorithmique et le journalisme d’investigation partagent le même mécanisme : les plateformes captent l’audience et redistribuent la valeur selon leurs propres règles, sans obligation de rendre compte de leurs choix éditoriaux. Pour la culture, le volume concerné est sans commune mesure avec celui du journalisme.
La décision de Barcelone et ses effets immédiats
MONDIACULT 2025 est la plus grande conférence mondiale de l’UNESCO sur les politiques culturelles depuis MONDIACULT 2022, tenue à Mexico. MONDIACULT 2025 a réuni des participants de 163 pays; le rapport du groupe indépendant CULTAI a alimenté les débats, tandis que les ministres ont adopté un document de résultat distinct. Le rapport défend des économies culturelles plus équitables et la prévention de l’utilisation injuste des œuvres, sans qu’un mécanisme déterminé de partage de valeur soit confirmé dans le résumé officiel.
Ces recommandations sont politiquement significatives. Elles représentent un consensus multilatéral rare sur un sujet où les positions entre États, entre industries et entre générations de créateurs divergent fortement. Elles constituent aussi un référentiel dont peuvent se saisir les législateurs nationaux ou régionaux.
Moins d’un an après MONDIACULT 2025, il n’existe pas encore de mécanisme international général de rémunération; toutefois, l’UE applique déjà des obligations contraignantes de transparence et de droit d’auteur aux fournisseurs de modèles GPAI. L’Union européenne dispose de l’AI Act et du Digital Markets Act, deux textes dont les effets sur la rémunération des créateurs restent limités et partiels. Les États-Unis n’ont pas de législation fédérale comparable. Et les plateformes, dont les serveurs et les sièges sociaux se répartissent entre différentes juridictions, peuvent parfois absorber les injonctions nationales isolées sans modifier substantiellement leur modèle.
La rente culturelle comme laboratoire du capitalisme de plateforme
Bruno Patino, directeur éditorial d’Arte et auteur du Temps de l’obsolescence humaine (2026), articule sa thèse autour de trois notions : économie de l’attention, submersion par le flux et obsolescence programmée des créateurs humains. Les marchés algorithmiques de la musique ou de l’image en fournissent l’illustration la plus chiffrable. Des ayants droit contestent des usages non licenciés de leurs œuvres pour l’entraînement et réclament une rémunération; l’effet global sur les revenus des créateurs n’est pas établi par cette seule constatation. La distribution de la visibilité par les algorithmes repose sur des critères propres aux plateformes.
Patino associe l’IA générative aux transformations du capitalisme de plateforme. MONDIACULT 2025 appelle à mieux protéger les droits et contributions des créateurs dans le contexte de l’IA; il ne constate pas que tous les modèles ont été entraînés sans consultation ni rémunération.
La lecture concurrente mérite d’être posée sérieusement. Des économistes libéraux, comme Tyler Cowen, ont soutenu que l’IA agit comme un égalisateur en permettant à des créateurs sans moyens d’atteindre une qualité de production jusqu’alors réservée aux studios bien dotés. L’argument tient sur le plan de la production : les coûts techniques s’effondrent effectivement. Mais il ne résout pas la question de la distribution de la valeur : produire mieux ne suffit pas si l’accès à l’audience reste contrôlé par des algorithmes qui favorisent structurellement les contenus déjà établis. L’IA comme outil d’autonomisation des créateurs n’implique pas automatiquement une meilleure rémunération si le marché où ils vendent reste asymétrique.
L’argument de l’égalisation s’applique peut-être mieux aux marchés culturels émergents, où des créateurs de pays à faibles revenus peuvent désormais produire avec des moyens comparables à ceux des grands studios. C’est une réalité. Elle n’efface pas l’autre : l’accès à la production ne garantit pas l’accès à l’audience.
Barcelone en 2030
Le moment MONDIACULT 2025 est un test pour la gouvernance numérique mondiale, pas seulement pour la culture. Si les recommandations issues d’une conférence organisée par l’UNESCO et réunissant 163 pays restent sans traduction concrète dans les cinq années suivantes, cela invalide pratiquement un modèle de régulation multilatérale pour la sphère numérique. Le signal serait reçu bien au-delà de la culture.
Plusieurs trajectoires sont plausibles à l’horizon 2030-2035. La première repose sur la régulation par bloc. L’Union européenne, forte de ses précédents avec le RGPD et l’AI Act, pourrait imposer à l’échelle du marché intérieur des obligations de consentement et de partage de valeur qui s’appliqueraient aux plateformes souhaitant opérer en Europe, indépendamment de la localisation de leurs serveurs. Cette approche extraterritoriale a fonctionné partiellement pour les données personnelles ; elle pourrait fonctionner pour les droits culturels, à condition que les États membres se coordonnent et que les sanctions soient suffisamment dissuasives. Le précédent du RGPD suggère que les plateformes s’adaptent quand le marché en jeu est assez grand pour justifier la conformité.
La deuxième trajectoire est celle du marché lui-même. Des plateformes comme Bandcamp, SoundCloud ou des entrants plus récents ont construit des modèles qui rémunèrent les créateurs différemment, parfois mieux. Si une part des auditeurs et des consommateurs fait le choix délibéré de ces plateformes, pour des raisons éthiques, de qualité ou de diversité, le marché peut générer une pression sans attendre le régulateur. Cette trajectoire est lente et incertaine, mais des signaux existent : la montée des abonnements directs aux créateurs via Patreon ou Substack suggère qu’une fraction du public est prête à payer directement, court-circuitant les algorithmes.
La troisième trajectoire, moins favorable, est celle de la fragmentation. Chaque grand bloc régional adopte ses propres règles, l’Union européenne pour le consentement, la Chine pour la souveraineté culturelle, les États-Unis pour le libre marché, et les plateformes adaptent leur comportement en surface sans modifier leur architecture profonde. Dans ce scénario, les recommandations de Barcelone deviennent une référence symbolique, citée dans les discours mais sans force opérationnelle. C’est le risque le plus documenté par les précédents de gouvernance numérique des années 2010.
Ce qui permettra de distinguer ces trajectoires dans les prochaines années tient à quelques signaux observables. La capacité de l’Union européenne à imposer des obligations de transparence algorithmique aux plateformes dans le cadre du Digital Services Act, les décisions des tribunaux américains et européens sur les procès en cours autour du droit d’auteur et de l’entraînement des modèles d’IA, et l’émergence ou non de standards techniques interopérables permettant aux créateurs de contrôler l’usage de leurs œuvres, ces trois éléments dessineront, d’ici 2027-2028, lequel des scénarios s’impose.
Les leviers disponibles pour les créateurs avant toute décision étatique
L’attente de la régulation n’est pas la seule option disponible. Plusieurs mécanismes se développent qui permettent aux créateurs de reprendre partiellement la main, indépendamment du cadre légal. Les licences techniques qui marquent les œuvres pour indiquer les conditions d’utilisation par les modèles d’IA, à l’image de ce que Creative Commons a fait pour le droit d’auteur classique, avancent dans plusieurs consortiums. L’initiative Content Authenticity Initiative, portée par Adobe et des partenaires médias, développe des standards d’attribution qui permettent de tracer l’origine d’une œuvre y compris après modification. Ces outils ne remplacent pas une obligation légale, mais ils créent une infrastructure qui peut en faciliter l’application le jour où les régulateurs bougent.
Des collectifs de créateurs en Europe expérimentent des modèles de rémunération coopérative, où les revenus générés par les algorithmes sont mutualisés entre membres plutôt que captés individuellement. En Allemagne, la GEMA, société de gestion des droits musicaux, a engagé des discussions directes avec des développeurs d’IA sur des accords de licence couvrant l’entraînement des modèles. En France, la SACEM a suivi une démarche comparable. Ces accords bilatéraux sont imparfaits et ne couvrent qu’une partie des usages, mais ils constituent des précédents contractuels qui pourraient alimenter une future régulation.
La question de l’autonomie des travailleurs dans un environnement algorithmique se pose aux créateurs comme elle se pose aux salariés : les outils changent plus vite que les droits. La différence est que les créateurs ont, historiquement, plus d’expérience de l’organisation collective pour défendre ces droits, et que les précédents juridiques qu’ils construisent aujourd’hui autour de l’IA seront utilisés bien au-delà du secteur culturel.
L’IA transforme déjà la culture. Barcelone laisse ouverte une autre question : des sociétés démocratiques sont-elles capables d’imposer des règles à des infrastructures privées mondiales dont les effets se font sentir partout, mais dont la gouvernance reste concentrée entre quelques mains. La culture constitue le terrain d’expérimentation le plus visible de cet enjeu. Les réponses produites dans les cinq prochaines années renseigneront sur la capacité des démocraties à réguler le capitalisme numérique.
Sources
- UNESCO, Rapport du groupe d’experts indépendants sur l’IA et la culture, MONDIACULT 2025, Barcelone : https://www.unesco.org/en/articles/new-expert-report-explores-how-ai-transforming-culture
- Bruno Patino, Le temps de l’obsolescence humaine, 2026 : https://www.lalibre.be/culture/livres-bd/2026/05/21/nous-approchons-de-la-fin-possible-de-lhumain-RMTSEKPNTJFHDDY5MHZY577CSE/
- European Audiovisual Observatory, rapports sur les marchés audiovisuels européens et la diversité culturelle (Conseil de l’Europe, Strasbourg)
- Content Authenticity Initiative, standards d’attribution pour les contenus numériques (Adobe et partenaires)
- GEMA (Gesellschaft für musikalische Aufführungs- und mechanische Vervielfältigungsrechte), discussions sur les licences IA pour l’entraînement des modèles