Au Pérou, l’ouverture des paiements à tous les acteurs a surtout profité aux plus grands établissements. Après l’obligation d’interopérabilité d’avril 2023, les banques adoptantes ont accru leurs dépôts d’environ 9,6 %, les banques leaders ont gagné environ 1 point de pourcentage de part de marché et les taux de dépôt des banques adoptantes ont diminué relativement à ceux des banques non adoptantes. Le cas péruvien suggère que les régulateurs doivent tenir compte de la structure concurrentielle initiale lors de la conception des règles d’interopérabilité.
L’essentiel
- L’interopérabilité peut accroître la concentration lorsque les effets de réseau et la structure initiale du marché favorisent les acteurs établis.
- Au Pérou, après avril 2023, les banques adoptantes de Yape ou Plin ont augmenté leurs dépôts d’environ 9,6 % et réduit leurs taux de dépôt relativement aux banques non adoptantes (Banque interaméricaine de développement, décembre 2025).
- Au Brésil, Pix a suivi une trajectoire opposée : la Banque centrale a imposé des règles de portabilité et une surveillance active, limitant la capture des gains par les grands établissements.
- L’enjeu pour l’Amérique latine n’est pas le standard technique mais les conditions qui l’entourent : qui contrôle les données, qui surveille la concentration, qui peut changer de banque sans friction.
Une règle commune qui consolide le dominant
Le raisonnement qui a conduit le Pérou à imposer l’interopérabilité en 2023 était solide. Permettre à tous les portefeuilles numériques de communiquer entre eux devait briser les silos, réduire les coûts de transaction et ouvrir la voie à de nouveaux entrants. C’est la logique habituelle des standards ouverts : une infrastructure commune profite à tous ceux qui y accèdent, petits et grands.
Le résultat a déjoué cette intuition. Selon un document de travail de la BID publié en décembre 2025, les banques adoptantes ont augmenté leurs dépôts d’environ 9,6 % après la mise à disposition obligatoire au plus tard le 31 mars 2023 et le déploiement progressif d’avril à mai 2023. Les banques liées au portefeuille numérique dominant ont augmenté leur part de marché des dépôts de près de 10 %. Les taux de dépôt des banques adoptantes ont diminué relativement à ceux des banques non adoptantes au moment précis où l’on attendait une intensification de la concurrence.
Le mécanisme est moins mystérieux qu’il n’y paraît. L’interopérabilité permet des paiements entre les fournisseurs et instruments couverts par chaque phase du règlement, mais elle ne déplace pas les données clients ni la relation de confiance. L’interopérabilité peut avantager de façon disproportionnée l’acteur déjà dominant via les effets de réseau et ses relations clients existantes, sans établir un accès asymétrique fondé sur l’absence de portabilité des données. Le standard commun a élargi les réseaux accessibles tout en obligeant Yape et Plin à s’ouvrir réciproquement aux transferts interplateformes.
Les enseignements de Pix et d’UPI sur les règles du jeu
Le Brésil et l’Inde ont suivi d’autres chemins, et leurs trajectoires éclairent ce que le Pérou n’a pas fait.
Pix, lancé en novembre 2020 par la Banque centrale du Brésil, est devenu en deux ans le système de paiement le plus utilisé du pays, devant les cartes et les espèces. La Banque centrale a imposé dès le départ des règles de portabilité des clés de paiement, permettant aux utilisateurs de transférer leur identifiant d’un établissement à l’autre sans friction. Elle a maintenu une surveillance active des pratiques tarifaires et de la concentration.
En Inde, l’Unified Payments Interface, le système de paiement instantané piloté par la Banque nationale de paiements, a adopté une architecture délibérément ouverte, sans portefeuille dominant adossé à une banque de détail en position dominante. Les opérateurs de téléphonie mobile, les fintechs et les banques coexistent sur la même infrastructure avec des règles d’accès symétriques. La concentration y reste une préoccupation, notamment autour de Google Pay et PhonePe.
Ces deux cas ne prouvent pas que l’interopérabilité ouvre automatiquement les marchés. Ils montrent que les résultats dépendent notamment de la structure initiale du marché et de la distribution des parts des plateformes.
L’erreur de diagnostic que Rodrik aurait faite sans le Pérou
Dani Rodrik défend depuis longtemps l’idée que les règles communes, commerciales, financières, techniques, ne produisent de prospérité partagée que si elles sont conditionnées aux résultats de concurrence, pas seulement aux critères techniques d’accès. Son dernier ouvrage, Shared Prosperity in a Fractured World, pousse ce raisonnement dans le contexte d’une mondialisation sous tension : les standards globaux servent souvent ceux qui ont déjà la capacité de les mobiliser, et les petits acteurs n’en bénéficient qu’à condition que les règles du jeu soient explicitement asymétriques en leur faveur.
Le cas péruvien est une contre-épreuve directe. Dans les marchés locaux où Yape et Plin étaient déjà présents, les effets de réseau associés à l’interopérabilité ont accru la concentration selon l’étude. La règle commune a reproduit à l’intérieur du marché bancaire péruvien exactement ce que Rodrik observe à l’échelle internationale : une libéralisation formelle qui consolide ceux qui sont déjà en position de la capturer.
La lecture libérale de marché offre une lecture concurrente utile. On peut soutenir que la concentration est une étape transitoire, que l’étude associe la baisse relative des taux de dépôt à un pouvoir de marché accru des banques adoptantes sans démontrer une répercussion de gains d’efficacité ailleurs, et que le régulateur n’a pas encore eu le temps de corriger les distorsions initiales. Tyler Cowen ou Philippe Aghion insisteraient sur le fait que l’entrée de nouveaux acteurs dans un marché interopérable prend du temps, et que les effets de concurrence se lisent sur dix ans, pas sur dix-huit mois. Cette objection est légitime. Mais les données étudiées montrent que les effets de réseau ont renforcé les banques établies après le mandat dans les marchés à deux plateformes.
L’arbitrage entre les deux lectures ne penche pas vers l’une ou l’autre de façon définitive. Il dépend de ce que le régulateur fait ensuite. C’est précisément l’enjeu.
Financement des PME : l’angle que les données de dépôt laissent dans l’ombre
Les chiffres péruviens portent sur les dépôts et les parts de marché bancaires. Ils ne disent pas encore ce qui se passe du côté du crédit aux petites entreprises, qui est l’autre enjeu central de l’inclusion financière en Amérique latine.
Le lien est pourtant direct. Une banque qui consolide sa base de dépôts dispose de ressources accrues pour le crédit. L’étude de la BID relève une baisse du volume de microcrédit dans les zones fortement exposées, dont l’interprétation reste incertaine. Une plus forte concentration bancaire est associée à des taux débiteurs plus élevés dans certaines analyses, mais l’effet sur le coût du crédit des PME dépend du pays et d’autres facteurs. L’étude de la Banque interaméricaine de développement sur les paiements numériques en Amérique latine, Beyond Cash, indique qu’un accès limité au crédit constitue un frein à l’adoption des paiements numériques par les entreprises.
Si l’interopérabilité péruvienne a effectivement renforcé le dominant sans ouvrir le financement, l’effet sur les PME risque d’être l’inverse de ce que les promoteurs du standard attendaient. L’accès au paiement numérique, qui s’améliore, ne se traduit pas automatiquement en accès au crédit, surtout quand la banque qui capte les flux de paiement n’est pas incitée à convertir cette information en offre de crédit compétitive.
Les historiques de paiement constituent l’actif le plus précieux que génère un système comme Pix ou UPI : ils permettent d’évaluer la solvabilité d’un commerçant ou d’un artisan sans historique de crédit formel. Le contrôle de ces données et les conditions d’accès offertes aux concurrents constituent un enjeu majeur pour l’inclusion financière.
Les chantiers des régulateurs d’Amérique latine pour 2035
Plusieurs pays d’Amérique latine sont en train de concevoir ou d’étendre leurs propres systèmes de paiement instantané. Le Mexique a lancé CoDi puis SPEI Mobile ; la Colombie, l’Argentine et le Chili développent leurs propres architectures. Chacun de ces pays regarde Pix comme une référence, et le cas péruvien comme un avertissement.
La question qui s’ouvrira dans les dix prochaines années est architecturale autant que réglementaire. Deux trajectoires se dessinent.
Dans la première, les systèmes nationaux restent des infrastructures fermées sur elles-mêmes, chacune avec ses propres règles, ses propres acteurs dominants et ses propres dynamiques de concentration. L’intégration régionale des paiements reste marginale, les PME exportatrices continuent de payer des frais de change et de transfert élevés, et les effets de réseau se consolident pays par pays autour des grands établissements domestiques.
Dans la seconde, les banques centrales construisent des règles de portabilité dès le départ, imposent une surveillance active de la concentration et conditionnent l’accès aux données de paiement à des obligations de partage avec les concurrents accrédités. Cette trajectoire pourrait s’appuyer sur une coopération régionale entre banques centrales pour harmoniser les standards, sur le modèle de ce que la Banque des règlements internationaux a commencé à explorer avec son projet mBridge pour les paiements transfrontaliers.
La différence entre les deux trajectoires ne se joue pas sur la technologie. Elle se joue sur trois décisions politiques précises : si la portabilité des données est obligatoire dès l’ouverture du système ou ajoutée après coup ; si la banque centrale surveille activement les parts de marché au sein du système et peut intervenir ; et si l’accès aux historiques de paiement est traité comme une infrastructure partagée ou comme un actif propriétaire.
Le cas péruvien suggère que ces décisions doivent être prises avant l’obligation d’interopérabilité, plutôt qu’en réponse à ses effets. Un standard technique adopté sans ces garde-fous prend des années à corriger, parce que les positions de marché qu’il consolide créent à leur tour des résistances politiques et économiques au changement. C’est une leçon que les économistes du développement comme Rodrik posent depuis longtemps pour les accords commerciaux : les règles du jeu se négocient avant de jouer, pas pendant.
Les signaux à suivre sont concrets. La décision du régulateur brésilien de plafonner les parts de marché dans Pix, ou de les laisser croître, dira beaucoup sur la volonté des banques centrales de tenir la ligne concurrentielle dans un système mature. La manière dont la Colombie et le Mexique intègrent ou non la portabilité dans leurs futures obligations d’interopérabilité sera un test de la diffusion des leçons péruviennes. Et la trajectoire du financement des PME dans les pays ayant déployé des paiements instantanés depuis plus de trois ans permettra de mesurer si l’inclusion de paiement se traduit, avec retard, en inclusion de crédit, ou si le fossé reste structurel.
Ces signaux sont lisibles avant 2030. Ils devraient guider les arbitrages que les régulateurs latino-américains feront dans les deux à trois prochaines années, au moment où leurs systèmes passent du lancement à la consolidation. C’est dans cette fenêtre que les architectures se fixent et que les effets de réseau deviennent difficiles à redistribuer.
Sources
- Banque interaméricaine de développement, When Interoperability Increases Market Power: Evidence from Peru’s Instant Payment Systems (2024)
- Banque interaméricaine de développement, Beyond Cash: The Digital Payments Revolution in Latin America and the Caribbean
- Dani Rodrik, Shared Prosperity in a Fractured World: A New Economics for the Middle Class, the Global Poor, and Our Climate, Princeton University Press



