Trente-trois gigawatts de demande industrielle patientent dans la file d’attente du réseau de transport français, l’équivalent de trois fois la consommation électrique actuelle de toute l’industrie nationale. RTE a tiré les leçons de l’engorgement : à partir de 2025, la procédure de RTE a renforcé le suivi de maturité des projets; la priorité générale aux projets les plus prêts était annoncée pour fin 2026. Le résultat est logique, et son biais est prévisible : des projets de très forte puissance peuvent bénéficier de procédures accélérées sous conditions, tandis que les projets de réindustrialisation diffuse sont affectés par le mécanisme d’allocation.

L’essentiel

  • Plus de 200 projets industriels représentant près de 33 GW de demande électrique nouvelle attendent un raccordement au réseau de transport français, selon l’actualité RTE « Réussir l’électrification de la France » publiée le 3 juillet 2026.
  • Depuis l’été 2025, la procédure prévoit des exigences de suivi et de maturité; la priorisation générale des projets les plus prêts était annoncée pour fin 2026, un critère lié à la capacité financière et administrative du porteur de projet.
  • Les Pays-Bas font face au même dilemme : des projets massifs en attente pour une capacité opérationnelle insuffisante, signe que le blocage est structurel à l’échelle européenne.
  • La règle vise à réduire les réservations non crédibles et à privilégier les projets matures; son effet distributif sur l’accès n’est pas établi par les sources disponibles.
  • La question posée à RTE, et à ses équivalents européens, est de savoir si une conditionnalité d’accès au réseau peut être dessinée sans reproduire les avantages des plus capitalisés.

33 GW en attente : l’ampleur d’un embouteillage

Ces 33 GW représentent une puissance comparable à celle de l’ensemble du parc nucléaire français en exploitation courante. Les 200 projets concernés ont déposé des dossiers, mobilisé des équipes et engagé des études ; plusieurs disposent de financements partiels. Tous attendent un signal de RTE pour poursuivre.

L’embouteillage tient à une mécanique simple. La décarbonation de l’industrie exige de l’électricité en remplacement du gaz et du pétrole. Les data centers, portés par la demande en intelligence artificielle, réclament des volumes massifs. Les projets d’hydrogène vert, les usines de batteries, les sites de recyclage intensif : tous arrivent en même temps sur un réseau dont les capacités se construisent à un rythme différent. RTE prévoit de tripler son rythme annuel d’investissement d’ici 2030, avec 8 milliards d’euros par an spécifiquement dédiés à l’électrification des usages, selon Review-Energy.

Ce chiffre, environ 1 600 euros par habitant étalés sur cinq ans, dit l’ampleur du rattrapage, mais aussi ses limites : cet investissement doit accompagner le traitement d’une demande de capacités importante.

L’ancienne règle du premier arrivé aggravait le problème. L’ancien cadre pouvait permettre de réserver des capacités pour des projets sans perspective avérée de réalisation, rendant difficile l’évaluation réelle de la demande. RTE a dû gérer une liste où un nombre important de projets n’était pas réellement prêt à se raccorder.

La règle de maturité : un progrès réel avec un biais structurel

Le biais structurel opère également dans le temps. Un porteur de projet qui anticipe son exclusion probable de la file de maturité n’engage pas les dépenses d’études qui lui permettraient d’y accéder. L’effet de découragement précède l’effet d’exclusion, ce qui signifie que la règle filtre davantage de projets diffus qu’elle n’en écarte formellement. La file apparaît ainsi moins discriminatoire qu’elle ne l’est réellement, puisqu’une partie de la demande potentielle se retire avant même de se déclarer.

Le basculement d’août 2025 est, sur le plan technique, un progrès net. Les critères de maturité visent à limiter les réservations de capacité par des projets sans perspective avérée et concentre les capacités réseau sur les projets qui peuvent effectivement se raccorder dans les délais. L’opérateur arrête de gérer une fiction et commence à gérer une réalité.

Mais la maturité reflète aussi la capacité financière et administrative du porteur de projet. Les porteurs de projets disposant de ressources importantes disposent d’avantages structurels pour satisfaire ces critères que les porteurs de projets de taille modeste dans les bassins de reconversion.

L’économiste Dani Rodrik, dans ses travaux les plus récents sur la prospérité partagée, identifie précisément ce piège. Dans Shared Prosperity in a Fractured World, il défend une politique industrielle conditionnelle où l’État agit comme arbitre d’accès aux ressources collectives, réseau, foncier, financement public, plutôt que comme producteur direct. Mais il prévient que cette conditionnalité, mal calibrée, reproduit les avantages des acteurs déjà établis au lieu de les corriger. Le critère de maturité de RTE illustre le mécanisme : il est rationnel pour l’opérateur réseau, et il est biaisé pour la géographie industrielle.

Les Pays-Bas comme miroir

La situation néerlandaise n’est pas un avertissement exotique. Avec des projets massifs en attente pour une capacité opérationnelle insuffisante, les Pays-Bas montrent ce que devient la file d’attente quand le réseau sature et que l’allocation relève d’un cadre de priorisation défini par l’ACM.

La comparaison avec la France est utile parce qu’elle isole la variable institutionnelle. Les deux pays font face à une demande qui dépasse la capacité d’absorption à court terme. La différence tient aux règles du jeu : qui décide, selon quels critères, avec quelle transparence. Les Pays-Bas ont subi l’engorgement sans règle claire ; la France a choisi une règle. La question est de savoir si cette règle est la bonne, ou si elle est seulement préférable au chaos antérieur.

Le problème néerlandais du stockage, 15 GW en attente pour des projets qui conditionnent eux-mêmes l’intégration des renouvelables au réseau, pointe un autre angle du même sujet. Les énergies renouvelables se déploient, comme on le voit au Golfe ou ailleurs, mais leur valeur dépend de l’infrastructure qui les relie aux usages. Un réseau qui embouteille la demande industrielle embouteille aussi la transition.

La géographie des raccordements comme indicateur de la transition

La réindustrialisation française n’est pas un phénomène parisien. Elle se joue dans les bassins de Moselle, dans les vallées alpines, dans les zones portuaires normandes, dans les zones de reconversion de l’ex-industrie automobile. Ces territoires portent des projets dont les porteurs disposent de moins de ressources pour naviguer les critères de maturité.

Il existe une lecture alternative, plus libérale, qui mérite d’être posée. Si l’on suit la logique de Philippe Aghion sur la destruction créatrice schumpétérienne, un critère de maturité strict sélectionne les projets viables et évite d’allouer la ressource réseau à des dossiers qui ne se réaliseront pas. Vouloir forcer le raccordement de projets immatures au nom de la géographie, c’est risquer de gaspiller une ressource publique rare sur des paris industriels mal engagés. L’argument a de la consistance.

Mais il occulte une asymétrie de départ. La maturité financière d’un projet dépend aussi de la visibilité sur le raccordement : l’incertitude sur les délais de raccordement affecte la capacité de financement des porteurs de projets. La règle de maturité et l’incertitude de raccordement creusent les écarts entre porteurs de projets selon leur capitalisation initiale et leur accès aux ressources administratives.

Construire une règle d’accès sans reconduire les avantages établis

Le préfinancement des études de maturité soulève lui-même une limite opérationnelle : il déplace le filtre sans le supprimer. Si l’accès à ce préfinancement est lui-même conditionné à des critères administratifs complexes, le biais se reconstitue à l’étape précédente. Toute tentative de correction en amont d’un critère d’accès risque de reproduire la même asymétrie à un stade antérieur, sauf à simplifier simultanément les procédures de qualification.

À l’horizon 2030-2035, le critère de maturité peut être affiné, mais il risque alors de devenir ingérable. Deux trajectoires se dessinent, qui ne dépendent pas seulement de RTE.

Dans le premier scénario, la règle actuelle reste définie uniquement par la maturité financière et administrative. Les 33 GW en attente se résorberont progressivement, mais RTE planifie des capacités dans des pôles industrialo-portuaires et cinq zones intermédiaires, tout en prévoyant des raccordements accélérés pour certains projets de très forte puissance. RTE prévoit aussi des capacités nouvelles dans plusieurs zones industrielles intermédiaires; l’exclusion des zones de reconversion n’est pas établie. La transition se fera, mais elle se fera là où les capitaux étaient déjà présents.

Dans le second scénario, RTE ou le régulateur introduisent une couche de critères géographiques dans le mécanisme de priorisation, une réserve de capacité dédiée aux projets situés dans des zones de reconversion industrielle, distincte de la file générale. Ce scénario suppose une décision politique explicite : arbitrer en faveur de la cohésion territoriale plutôt que de l’efficacité pure de l’allocation. Il suppose aussi une capacité administrative que RTE n’a pas aujourd’hui : évaluer la zone, qualifier la reconversion, vérifier l’éligibilité.

Une piste complémentaire mérite attention : préfinancer publiquement les études de maturité pour les porteurs de projets diffus. Si le critère de maturité reste le filtre, mais que l’accès aux études qui permettent de satisfaire ce critère est lui-même conditionné au capital disponible, le biais se perpétue en amont. Un mécanisme de préfinancement, via Bpifrance ou les régions, permettrait à des projets géographiquement prioritaires de franchir la barre de maturité sans disposer du bilan d’un grand groupe industriel. Le signal à surveiller dans les prochaines éditions du RTE Network Investment Outlook, c’est la répartition géographique des raccordements accordés parmi les 200 projets actuellement en attente.

L’arbitrage de RTE et le rôle de l’État régulateur

Il est tentant de lire la décision de RTE comme une décision technique. Elle est aussi une décision politique, même si elle n’a pas été prise en Conseil des ministres. Choisir qui accède au réseau en priorité oriente la géographie de la transition industrielle et ses acteurs.

Rodrik l’a formulé précisément : l’État comme arbitre d’accès aux ressources collectives est légitime, et potentiellement plus efficace que l’État producteur, à condition que les règles d’arbitrage soient transparentes, opposables, et conçues pour corriger les asymétries de départ plutôt que pour les amplifier. Sur la transparence, la règle de maturité est un progrès réel sur le premier arrivé. Sur l’opposabilité, les critères publiés par RTE donnent aux porteurs de projets une base pour planifier. Sur la correction des asymétries, le chantier reste ouvert.

Les data centers consomment de l’électricité, paient des taxes locales, emploient des techniciens et leur demande finance une partie du réseau que les industriels diffus utilisent ensuite. L’enjeu est de construire une règle d’accès dont les critères n’excluent pas structurellement les porteurs de projets disposant de moins de capital. La géographie de la transition industrielle conditionne celle de la cohésion sociale pour les vingt prochaines années. Hannah Ritchie l’a montré dans ses travaux sur les données environnementales : les transitions qui réussissent sont celles qui embarquent les territoires, pas seulement les acteurs les mieux capitalisés.

Le RTE Network Investment Outlook de 2027 dira si la France a commencé à répondre à cette question, ou si elle a simplement organisé proprement la file d’attente des gagnants habituels.


Sources

  1. Review-Energy / RTE Network Investment Outlook 2026 : https://www.review-energy.com/otras-fuentes/france-to-invest-8-billion-by-2030-to-accelerate-grid-connections-and-renewable-energy-integration
  2. Dani Rodrik, Shared Prosperity in a Fractured World: A New Economics for the Middle Class, the Global Poor, and Our Climate, Princeton University Press : https://press.princeton.edu/books/hardcover/9780691268316/shared-prosperity-in-a-fractured-world
  3. RTE Network Investment Outlook 2026 (rapport complet), Réseau de Transport d’Électricité, sans lien direct disponible
  4. Données réseau néerlandais 2026, Tennet / autorité néerlandaise de régulation de l’énergie, sans lien direct disponible