En Asie du Sud-Est, les exigences de crédit carbone peuvent diverger des exigences de conservation de la biodiversité. Une Perspective de Nature Reviews Biodiversity examine les limites structurelles des marchés carbone pour la conservation : optimiser la séquestration de carbone et préserver la biodiversité sont deux objectifs distincts, et les instruments actuels peuvent ne pas assurer des résultats équivalents pour les deux. Le problème tient en partie à la conception des règles et à la structure des incitations.

L’essentiel

  • Le VCS est d’abord un programme de créditage des réductions et absorptions de gaz à effet de serre ; la biodiversité est encadrée par des garde-fous et peut être vérifiée via des dispositifs complémentaires tels que le CCB.
  • Des projets nature sont enregistrés sous le Verified Carbon Standard (VCS) en Asie du Sud-Est, selon le registre Verra.
  • Des monocultures non indigènes peuvent être admises de façon limitée dans certains projets VCS sur écosystèmes dégradés, mais leur effet et leur fréquence doivent être établis projet par projet.
  • La tension est institutionnelle : le VCS rémunère des unités de carbone quantifiées, tandis que les bénéfices biodiversité font l’objet de garde-fous ou de certifications complémentaires plutôt que d’une unité VCS distincte.
  • Des réformes existent, normes duales carbone-biodiversité, paiements pour services écosystémiques élargis, mais elles se heurtent à un problème de prix et de gouvernance que le marché volontaire seul ne peut résoudre.

Les plantations monospécifiques gagnent les appels d’offres

Pour comprendre ce qui se passe en Asie du Sud-Est, il faut comprendre comment un projet carbone se finance. Un porteur de projet, une ONG, une entreprise forestière, un gouvernement local, dépose un dossier auprès d’un organisme de certification comme Verra, qui administre le VCS. Les auditeurs mesurent la quantité de CO2 séquestrée ou évitée. Des crédits carbone sont émis. Ces crédits sont vendus à des entreprises qui cherchent à compenser leurs émissions.

Le porteur de projet est payé à la tonne de CO2, pas à l’espèce protégée.

La rémunération est liée aux résultats carbone quantifiés, sous réserve de règles méthodologiques et de garde-fous environnementaux. Les eucalyptus, les acacias, les pins tropicaux répondent à ces critères. Les forêts diptérocarpacées, riches en espèces et à croissance lente, répondent différemment aux méthodologies de certification selon les contextes et les projets. La Perspective de Nature Reviews Biodiversity met en garde contre des incitations et désalignements potentiels entre carbone et biodiversité. Ces dynamiques peuvent varier selon les contextes et les projets.

Ces résultats peuvent tenir à des biais de mesure plutôt qu’à une fraude. Les auditeurs font leur travail correctement selon les règles en vigueur. Les porteurs de projet répondent rationnellement aux incitations. Le problème est en amont.

La certification VCS : ce qu’elle mesure et ce qu’elle laisse de côté

Le Verified Carbon Standard est le principal référentiel du marché carbone volontaire mondial. Verra, qui en est l’administrateur, enregistre des projets nature en Asie du Sud-Est. L’échelle est significative. L’échelle est significative.

Le VCS exige que chaque projet démontre son additionnalité, c’est-à-dire que le carbone séquestré n’aurait pas été capturé sans le projet. Pour les projets AFOLU, le VCS impose une longévité minimale de 40 ans et un dispositif de gestion du risque de non-permanence. Il intègre depuis quelques années des indicateurs de biodiversité optionnels via le label CCB (Climate, Community and Biodiversity Standards), mais ce label reste facultatif. Un nombre de projets s’arrêtent au crédit carbone de base, plus simple à certifier. Le label CCB est une caractéristique additionnelle d’un VCU; la supériorité de liquidité du crédit de base n’est pas établie par les règles VCS.

Le VCS crédite le carbone et n’exige pas nécessairement une quantification complète des gains de biodiversité, mais la biodiversité n’est pas entièrement absente de ses sauvegardes. Les deux sont liés dans les forêts tropicales anciennes : les forêts diversifiées et moins intensivement gérées peuvent améliorer la résilience et certains résultats de biodiversité et de stabilité du carbone, selon le contexte, les espèces et le régime de gestion. Mais cette vérité écologique ne se lit pas dans le prix d’un crédit carbone à cinq dollars la tonne.

L’UICN indique que les forêts primaires de la région Indo-Malaise abritent plus de 5 000 espèces menacées. Un crédit carbone qui finance le remplacement partiel de ces milieux par des plantations n’est pas neutre pour la biodiversité mondiale, même si la comptabilité carbone est irréprochable.

La géographie du problème : Bornéo, Mékong, Papouasie

Le profil de risque n’est pas uniforme. Les projets situés sur des terres anciennement déforestées ou dégradées, des pâturages abandonnés, des rizières en friche, des zones d’exploitation minière réhabilitées, présentent un bilan biodiversité généralement positif. Replanter dans ces contextes, même avec des espèces peu diversifiées, améliore l’état écologique de référence.

Le problème se concentre ailleurs : dans les zones où la forêt secondaire ou dégradée présente une valeur écologique à évaluer avant l’entrée du projet carbone. Ces régions comprennent des forêts importantes pour la biodiversité ; l’adéquation des critères de certification doit être évaluée selon les méthodologies et projets concernés. Ces régions comprennent des forêts importantes pour la biodiversité ; l’adéquation des critères de certification doit être évaluée selon les méthodologies et projets concernés.

La ligne de base est un enjeu central : elle désigne le scénario contrefactuel d’activités et d’émissions ou absorptions de gaz à effet de serre en l’absence du projet. Dans la règle consultée, l’admissibilité est formulée en termes d’écosystèmes dégradés et de garde-fous de santé des écosystèmes, pas seulement de stock de carbone. D’autres approches mettent l’accent sur la composition spécifique, la structure verticale et la connectivité. Ces deux lectures du même paysage peuvent conduire à des conclusions opposées sur la valeur d’un projet.

Cette divergence peut influencer l’admissibilité de certaines forêts aux projets carbone et leur statut de protection. Des terres d’Asie du Sud-Est se trouvent dans cette zone grise d’admissibilité incertaine.

Des réformes en cours, mais un problème de prix central

Face à ces constats, plusieurs acteurs travaillent à corriger les règles du jeu. Verra a indiqué des orientations de révision de ses méthodologies pour renforcer les exigences de biodiversité dans les projets de type AFOLU (Agriculture, Foresterie et Autres Utilisations des Terres). L’initiative Integrity Council for the Voluntary Carbon Market (ICVCM) publie des Core Carbon Principles qui incluent des garde-fous environnementaux plus stricts. Le label CCB, bien qu’optionnel, gagne du terrain auprès des acheteurs corporates soucieux de leur image.

Ces évolutions vont dans le bon sens. Mais elles butent sur un obstacle structurel : mesurer la biodiversité coûte cher et est complexe à standardiser. Compter les espèces, cartographier la composition floristique, évaluer la connectivité écologique demande des compétences de terrain que peu de projets mobilisent systématiquement. À l’inverse, mesurer le CO2 avec une méthode standardisée et vérifiable à distance (par satellite, par modèle) est devenu relativement accessible. Le coût de certification de la biodiversité et le prix des crédits biodiversité influencent les choix d’optimisation des porteurs de projet.

Cela renvoie à une question de conception institutionnelle que le marché volontaire seul ne peut résoudre. La difficulté de monétiser des services écosystémiques complexes, filtration de l’eau, pollinisation, régulation du climat local, dépasse le seul marché carbone. Des mécanismes de paiement pour services écosystémiques (PSE) plus larges existent en théorie, mais leur déploiement à l’échelle reste marginal. Sans prix sur la biodiversité, les projets carbone optimisent pour ce qui est tarifé.

Fixer un prix à la biodiversité sans la réduire à une métrique unique

Le problème des marchés carbone en Asie du Sud-Est illustre une tension plus large dans la politique environnementale : la tarification d’un attribut peut créer des arbitrages, mais son effet sur les autres attributs dépend des règles, sauvegardes et exigences multidimensionnelles du dispositif. C’est une variante du problème de Goodhart, quand une mesure devient une cible, elle cesse d’être une bonne mesure.

L’enjeu pour la décennie 2030-2040 est de construire des instruments de marché qui récompensent la santé globale des écosystèmes plutôt qu’un seul de leurs attributs mesurables.

Plusieurs pistes émergent dans la littérature et dans les politiques en cours. La première est l’architecture des crédits duaux, qui exigerait qu’un projet nature certifié satisfasse simultanément des seuils de biodiversité et de séquestration carbone pour obtenir ses crédits. Certains projets pionniers au Costa Rica ou en Colombie fonctionnent déjà sur ce modèle hybride. L’enjeu est de le rendre opérationnel à l’échelle de l’Asie du Sud-Est, où les contextes institutionnels varient considérablement d’un pays à l’autre.

La deuxième piste passe par les obligations de biodiversité, sur le modèle des obligations vertes, qui permettraient de financer la conservation des écosystèmes riches en espèces sans les soumettre aux logiques de rendement du marché carbone. L’UICN et plusieurs gouvernements de la région ont commencé à explorer ce terrain, mais les instruments restent expérimentaux.

La troisième piste, peut-être la plus solide sur le long terme, est réglementaire plutôt que marchande. Le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, adopté lors de la COP15 en 2022, fixe un objectif de protection de 30 % des terres et des océans d’ici 2030. L’intégration de critères de biodiversité contraignants dans les politiques forestières nationales, plutôt que dans les seuls marchés volontaires, pourrait transformer l’enjeu. Les projets carbone opèrent dans un cadre légal national ; la modification réglementaire du cadre forestier national serait plus structurante que la multiplication des labels volontaires.

L’obstacle dans ce scénario est la gouvernance. Les pays d’Asie du Sud-Est, notamment l’Indonésie, la Malaisie et la Papouasie-Nouvelle-Guinée, disposent de capacités institutionnelles variables pour mettre en œuvre et contrôler des règles forestières complexes. La décentralisation de la gestion forestière en Indonésie, par exemple, crée des écarts importants entre les règles nationales et les pratiques locales.

Un scénario moins favorable verrait une substitution possible des forêts secondaires riches par des plantations certifiées si les règles des marchés carbone ne sont pas renforcées. Des entreprises pourraient acheter des crédits carbone présentés comme des solutions nature pour compenser leurs émissions, tout en finançant une simplification écologique des milieux qu’elles prétendent protéger. La comptabilité carbone serait correcte. Les impacts écologiques nets pourraient être significatifs.

Un scénario favorable supposerait une convergence entre certifications renforcées incluant des exigences de biodiversité obligatoires, une réglementation nationale protégeant les forêts secondaires, et un financement public ou multilatéral pour les coûts de mesure de la biodiversité. L’Accord de Paris et le Cadre de Kunming-Montréal fournissent un cadre politique pour cette convergence, mais leurs mécanismes de contrainte restent limités pour une mise en œuvre rapide.

Les exigences que les acheteurs de crédits peuvent formuler dès maintenant

En attendant des réformes institutionnelles plus larges, des leviers existent à l’échelle des transactions. Les entreprises acheteuses de crédits carbone peuvent exiger, contractuellement, que leurs fournisseurs obtiennent le label CCB ou un équivalent intégrant des critères de biodiversité vérifiés. Certains grands acheteurs comme des assureurs ou des entreprises technologiques ont déjà inclus ces critères dans leurs appels d’offres de compensation.

Les gouvernements peuvent conditionner l’accès à leurs marchés carbone nationaux à des exigences de biodiversité plus strictes, dans le cadre de leurs registres nationaux. Les investisseurs dans des fonds carbone peuvent aussi utiliser leurs critères de sélection pour favoriser des projets intégrant la biodiversité.

Ces signaux restent faibles face à la demande de crédits carbone bon marché. Mais ils indiquent une direction : la pression sur la qualité des crédits, portée par quelques acheteurs exigeants, peut commencer à modifier les normes du marché avant même que les régulateurs agissent. C’est ainsi que les normes privées ont évolué dans d’autres secteurs, halieutique, cacao, soja, même si les résultats ont été inégaux.

Pour les décideurs et les porteurs de projets en Asie du Sud-Est, la difficulté reste de construire un instrument de marché qui récompense la complexité écologique sans la réduire par l’acte même de la mesurer. Les outils existent en partie. Une architecture régionale de coopération sur la biodiversité existe déjà, mais un mécanisme régional pleinement intégré reliant certification carbone, réglementation forestière et financement de la biodiversité n’est pas établi.


Sources

  1. Eco-Business / Nature Reviews Biodiversity, « Carbon markets in Asia fall short on biodiversity goals, study warns » : https://www.eco-business.com/news/carbon-markets-in-asia-fall-short-on-biodiversity-goals-study-warns/
  2. Verra, Registre VCS (Verified Carbon Standard), projets AFOLU Asie du Sud-Est : https://registry.verra.org/
  3. UICN, Hotspots de biodiversité en Asie du Sud-Est, listes rouges régionales (sans URL spécifique garantie)
  4. Integrity Council for the Voluntary Carbon Market (ICVCM), Core Carbon Principles : https://icvcm.org
  5. Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, COP15 (CDB, 2022)