Les systèmes éducatifs européens sont en pénurie ouverte : selon le suivi européen de 2023, 24 des 27 États membres de l’UE signalaient des difficultés à pourvoir les postes d’enseignants. Cette pénurie touche des pays très différents, de la Finlande à la Grèce, de la Pologne à l’Espagne -, mais ses mécanismes ne sont pas uniformes. Derrière le chiffre commun, deux Europe de l’enseignement coexistent : l’une qui attire, l’autre qui saigne.

L’essentiel

  • La majorité des États membres de l’UE signalent des pénuries d’enseignants.
  • En Espagne, en Italie et au Portugal, une part significative des enseignants de moins de 35 ans sont en contrats courts, précarité structurelle, pas conjoncturelle.
  • La libre circulation permet certaines mobilités, qui demeurent freinées par la langue, les procédures et la reconnaissance des qualifications ; aucune preuve consultée n’établit le mécanisme causal ou l’absence universelle de compensation allégués.
  • Les politiques européennes intègrent déjà certains de ces facteurs, notamment la reconnaissance et les compétences linguistiques, mais leur prise en compte de la stabilité contractuelle et des conditions d’emploi varie selon les dispositifs.
  • Des réponses existent : plusieurs pays testent des voies accélérées de certification, des primes de fidélisation et des programmes de reconversion ciblés.

En Europe du Sud, la précarité enseignante est devenue la norme

En Espagne, une part significative des enseignants de moins de 35 ans exerce sous contrat à durée déterminée. Des situations comparables s’observent en Italie et au Portugal. Ces contrats courts durent des années, parfois une décennie entière. Un enseignant espagnol peut enchaîner des remplacements de quelques semaines pendant sept ou huit ans avant d’obtenir un poste permanent, sans garantie d’y parvenir.

La précarité contractuelle s’associe aux intentions de quitter ou de poursuivre la carrière, sans établir une causalité directe. L’OCDE observe que la sélectivité des systèmes de formation s’associe à une plus forte part d’enseignants ayant choisi cette carrière en premier. Il en résulte une sélection à rebours : certains systèmes connaissent des difficultés de recrutement accrues dans certains territoires, établissements publics ou contextes socialement défavorisés. La part de contractuels varie surtout selon le système éducatif, l’ancienneté et les contextes locaux.

Le mécanisme est bien documenté par les travaux de Bruno Palier sur l’économie politique du travail en Europe. Sa thèse centrale : quand les systèmes de protection sociale ne sécurisent pas suffisamment les transitions professionnelles, les travailleurs qualifiés arbitrent en faveur des secteurs et des géographies qui offrent les meilleures perspectives. L’enseignement en Europe du Sud illustre ce diagnostic avec une précision presque clinique. La qualité du travail, contrat stable, progression salariale, reconnaissance institutionnelle, est la variable que les politiques de ressources humaines du secteur public n’ont pas su stabiliser dans certains pays. Et cette omission se paie maintenant.

La mobilité européenne redistribue les talents dans le mauvais sens

La libre circulation des travailleurs est l’un des acquis fondamentaux de la construction européenne. Pour les enseignants, elle ouvre théoriquement la possibilité d’exercer dans un autre État membre. Mais ce droit formel bute sur des obstacles réels : les accréditations nationales ne sont pas automatiquement reconnues d’un pays à l’autre, les procédures de validation sont longues, les équivalences de diplômes incertaines.

Ceux qui franchissent quand même ces obstacles sont, par définition, les plus déterminés et souvent les mieux formés. Un enseignant de sciences ou de mathématiques portugais, dont les compétences sont directement exportables dans un système scolaire néerlandais ou suédois, a des raisons rationnelles de tenter l’aventure. Les salaires des enseignants varient considérablement entre les États membres de l’UE. La différence de conditions de travail, taille des classes, ressources disponibles, soutien administratif, est également substantielle.

Il en résulte certains mouvements d’enseignants entre systèmes inégalement dotés. Certains pays comme les Pays-Bas et la Suède offrent des conditions attractives. Certains pays formant des enseignants pourraient voir leurs diplômés exercer ailleurs.

Un économiste de marché soulignerait que la mobilité est un signal d’efficacité : les ressources humaines vont là où elles sont le mieux valorisées, et des barrières réglementaires à la rétention produiraient plus de dommages que de bénéfices. La logique du mécanisme est juste. Cet argument suppose toutefois que les coûts de formation initiale sont absorbés équitablement par les pays qui bénéficient de la mobilité, ce que la documentation existante ne confirme pas.

Les transferts de ressources humaines liés à la mobilité enseignante n’est pas clairement compensés par les mécanismes existants entre États.

Les raisons profondes de la pénurie dépassent les frontières

La pénurie enseignante n’est pas exclusivement un problème de mobilité intra-européenne. Des facteurs structurels de pénurie existent dans de nombreux systèmes, mais le nombre de 24 pays doit être étayé par une définition et une source comparables.

Le premier est démographique. Une grande partie des enseignants en poste appartient aux générations du baby-boom ; leur départ en retraite massif crée un besoin de remplacement que les promotions actuelles de jeunes diplômés ne couvrent pas. Selon un rapport de la Commission européenne, le nombre d’enseignants actifs en Allemagne devrait diminuer d’environ un tiers d’ici 2030.

Le deuxième est une question d’attractivité relative. Dans les économies où les diplômés universitaires ont accès à des emplois bien rémunérés dans le secteur privé, tech, finance, conseil -, l’enseignement perd du terrain dans les arbitrages de carrière. Un écart de revenu important entre enseignants et diplômés comparables est associé à des pénuries enseignantes. La corrélation n’est pas parfaite, mais elle est robuste.

Le troisième facteur est moins souvent nommé : la dégradation des conditions de travail perçues. Les enquêtes OCDE montrent que les enseignants en poste décrivent un alourdissement de la charge administrative, une montée des comportements perturbateurs en classe et un sentiment de perte d’autonomie pédagogique. Ces éléments affectent directement la recommandation du métier : un enseignant qui ne recommande pas sa profession à un jeune diplômé est un signal aussi puissant que les statistiques salariales. Ce phénomène est d’ailleurs lié à la concentration des gains économiques au sommet que l’on observe dans d’autres secteurs : les professions à fort contenu relationnel et à faible rentabilité immédiate peinent à maintenir leur attractivité relative dans des économies qui valorisent massivement les compétences numériques et managériales.

Les pratiques distinctives de certains pays

La pénurie n’est pas une fatalité. Plusieurs pays européens ont testé des réponses concrètes, et certaines montrent des résultats.

Le Portugal a mis en place en 2023 une titularisation dynamique accessible sous conditions, notamment après au moins 1 095 jours de service. L’objectif était de stabiliser plusieurs milliers d’enseignants en attente de concours. Les résultats sont encore partiels, mais des signes d’augmentation de l’intérêt pour les concours de recrutement suggèrent que la sécurisation du statut joue sur l’attractivité.

En Allemagne, plusieurs Länder ont ouvert des voies de reconversion pour les professionnels d’autres secteurs souhaitant entrer dans l’enseignement. Les voies de Quereinstieg permettent à des diplômés ou professionnels d’autres domaines d’entrer dans l’enseignement selon des règles régionales, avec une qualification pédagogique et professionnelle dont la durée varie. L’approche est contestée par les syndicats d’enseignants, qui y voient une dévaluation de la formation initiale, mais elle a contribué à pourvoir certains postes vacants en mathématiques et sciences.

La Finlande, souvent citée comme modèle, maintient son attractivité par un mécanisme différent : la sélection très exigeante à l’entrée des filières d’enseignement, environ 10 % des candidats admis annuellement au programme de formation des enseignants du primaire à l’Université d’Helsinki, confère au métier un prestige social qui se traduit en rémunération symbolique et en autonomie pédagogique réelle. Ce modèle n’est pas directement transposable à grande échelle, mais il illustre que l’attractivité du métier est un choix de politique publique, pas une donnée immuable.

L’harmonisation européenne : frein ou levier

La question qui se pose à l’horizon 2030-2035 est celle des accréditations. Aujourd’hui, un enseignant certifié en France ne peut pas exercer en Belgique francophone sans procédure de reconnaissance, une absurdité géographique autant qu’une barrière réelle à la mobilité choisie. La reconnaissance mutuelle automatique des qualifications enseignantes entre États membres permettrait deux choses : faciliter la mobilité volontaire des enseignants qui souhaitent changer de pays, et réduire les obstacles administratifs qui freinent aujourd’hui des candidatures pourtant qualifiées.

L’harmonisation des accréditations ne résout qu’une partie du problème. Une reconnaissance mutuelle facilitée des accréditations pourrait accélérer les mobilités, mais n’adresserait pas seule les inégalités de ressources entre systèmes scolaires. Les politiques européennes facilitent la mobilité et prévoient des mesures correctrices, mais leur impact sur les écarts entre systèmes demeure mal documenté. L’enjeu rejoint celui de la mobilité intergénérationnelle : les pénuries et des ressources insuffisantes peuvent contribuer aux inégalités éducatives, mais la causalité spécifique attribuée aux mécanismes de mobilité requiert des données supplémentaires.

Un mécanisme de compensation financière entre États, analogue aux fonds structurels européens, mais ciblé sur la formation des enseignants, serait plus équitable. Les pays qui forment des enseignants qui finissent par exercer à l’étranger pourraient recevoir une compensation partielle des pays bénéficiaires. Cette approche reste largement au stade des discussions académiques.

La pénurie comme révélateur d’un choix politique non assumé

La pénurie enseignante en Europe n’est pas une surprise statistique. Les signaux d’alerte figuraient dans les données de l’OCDE depuis plusieurs années. Le suivi européen publié en 2023 signalait des difficultés de recrutement dans 24 États membres, mais les indicateurs nationaux ne sont pas pleinement comparables ; le problème demeure structurel.

Ce qui manque, pour l’instant, est une doctrine européenne cohérente sur l’enseignement comme bien commun. L’éducation reste une compétence nationale jalousement gardée, et c’est légitime, les systèmes scolaires sont profondément ancrés dans des cultures et des histoires locales. Mais cette souveraineté nationale n’est pas incompatible avec une coordination sur les conditions minimales de travail, la reconnaissance mutuelle des qualifications et des mécanismes de solidarité entre systèmes inégalement dotés.

La principale variable d’ajustement reste la qualité du travail enseignant au quotidien : stabilité contractuelle, salaire décent, autonomie pédagogique et soutien institutionnel réel. Ces éléments sont les conditions d’exercice d’un métier que les sociétés européennes placent dans leur modèle de mobilité sociale. Les disparités de conditions de travail entre régions européennes contribuent à la persistance de la pénurie.

L’Union européenne pourrait traiter l’enseignement avec le même sérieux qu’elle accorde à la concurrence sur les marchés de l’énergie ou du numérique. Les outils existent. Sans engagement en ce sens, les difficultés de recrutement risquent de persister ou de s’aggraver dans les années à venir.


Sources

  1. OCDE, Regards sur l’éducation 2025, How severe are teacher shortages across countries? : https://www.oecd.org/en/publications/2025/09/education-at-a-glance-2025_c58fc9ae/full-report/how-severe-are-teacher-shortages-across-countries_781f4a97.html
  2. Commission européenne, Education Monitor 2025 (sans lien : rapport annuel de la DG EAC, consultable sur education.ec.europa.eu)
  3. Teach East, analyse 2025 sur les pénuries enseignantes en Europe (sans lien : rapport disponible sur le site de l’organisation)
  4. Bruno Palier, travaux sur l’économie politique du travail et de la protection sociale en Europe (Sciences Po, CEVIPOF)
  5. OCDE, données comparatives sur les salaires enseignants et les conditions de travail (tableau de bord Education at a Glance, éditions annuelles)