En 2024, la Chine a installé 278 GW de capacité solaire en douze mois, soit davantage que l’ensemble du parc américain accumulé depuis les débuts de l’industrie. La capacité de fabrication solaire chinoise est projetée à 1 255 GW par an d’ici 2030, soit 1,255 TW/an, bien au-delà de toute demande domestique prévisible. La concentration géographique des chaînes photovoltaïques mondiales a permis l’essor des exportations chinoises à bas coût ; ces exportations peuvent ensuite renforcer cette concentration en réduisant la compétitivité de fabricants situés ailleurs.

L’essentiel

  • La Chine a installé 278 GW de solaire en 2024, soit plus que le parc américain entier, selon le CSIS ChinaPower.
  • Sa capacité de fabrication atteindra 1 255 TW/an d’ici 2030, largement au-dessus de toute demande domestique prévisible.
  • Les prix des panneaux ont chuté de 80 % en dix ans, rendant le solaire accessible à des marchés qui n’auraient pas pu se le permettre autrement.
  • Sur le seul premier semestre 2025, Pékin a engagé 9,7 milliards de dollars en financements verts via la Ceinture et la Route.
  • Ces exportations accélèrent la transition mondiale tout en créant des dépendances technologiques durables pour les pays importateurs.

278 GW, ce que ce chiffre représente concrètement

Pour comprendre l’ampleur, il faut s’arrêter une seconde sur l’échelle. Les États-Unis ont mis quarante ans à construire un parc solaire d’environ 270 GW. La Chine a ajouté en 2024 un volume photovoltaïque comparable ou supérieur au parc solaire américain cumulé de fin 2024, selon des métriques qui ne sont pas parfaitement homogènes. Les États membres de l’Union européenne ont installé près de 66 GW de solaire en 2024 ; 56 GW était l’estimation disponible en 2023-2024 pour les installations de 2023, révisée ultérieurement à environ 63 GW par la Commission européenne. La Chine fait cinq fois plus, seule.

Derrière ce chiffre, il y a une infrastructure industrielle sans équivalent. La fabrication de panneaux photovoltaïques en Chine repose sur une chaîne intégrée verticalement : du polysilicium aux modules finis, chaque étape est dominée par des acteurs chinois. La Chine, via de nombreuses entreprises dont LONGi, Jinko et Trina, contrôle environ 80 % à 95 % de plusieurs segments de la chaîne photovoltaïque mondiale ; cette part ne peut pas être attribuée à ces quatre groupes seuls. Aucune autre région du monde ne dispose aujourd’hui d’une intégration comparable.

Cette concentration s’est construite sur une décennie de politique industrielle délibérée. La montée en puissance chinoise a bénéficié de politiques industrielles, du développement du marché intérieur, d’économies d’échelle, d’une chaîne intégrée et, dans certaines zones, de coûts d’électricité favorables ; l’ampleur et les instruments précis du soutien varient selon les périodes et les segments. La baisse des prix a rendu le solaire compétitif, souvent moins coûteux que de nouvelles capacités fossiles dans de nombreux marchés, mais pas de façon démontrée dans la quasi-totalité des marchés émergents.

La capacité de fabrication dépasse la demande domestique

Selon une publication du Center on Global Energy Policy de Columbia SIPA, la capacité de fabrication solaire chinoise est projetée à 1 255 GW/an d’ici 2030. La demande intérieure, même soutenue par des objectifs climatiques ambitieux, ne peut pas absorber cette production. La capacité chinoise projetée contribuerait à une surcapacité mondiale significative ; il n’est pas démontré que l’écart entre capacité et demande intérieure équivaut à plusieurs fois la demande du reste du monde.

La conséquence est arithmétique. Les modules non écoulés sur le marché chinois peuvent être exportés, stockés ou conduire à des réductions de production et d’investissement ; l’exportation n’est pas une nécessité automatique. Les prix spot des modules ont fortement chuté : l’AIE estime une baisse proche de 50 % en 2023 sur un an et une division par plus de deux depuis le début de 2023, selon les références de marché. Pour un acheteur au Vietnam, au Brésil ou au Maroc, c’est une opportunité. Pour un fabricant en Allemagne ou aux États-Unis, c’est une menace existentielle.

La surcapacité chinoise accélère le déploiement mondial du solaire en rendant les projets viables dans des pays qui n’auraient pas eu accès à ces prix il y a cinq ans. La surcapacité chinoise réduit fortement la rentabilité des nouvelles capacités concurrentes, surtout sans soutien public, mais elle ne rend pas tout investissement hors de Chine non rentable. L’Inde tente de s’en affranchir avec des droits de douane protecteurs et un programme de production liée (PLI) pour ses propres fabricants. Les États-Unis ont adopté une approche comparable avec l’Inflation Reduction Act.

L’Europe hésite encore, prise entre le besoin de panneaux bon marché pour tenir ses objectifs 2030 et la volonté de ne pas détruire sa filière naissante.

La Ceinture et la Route verte, un accélérateur ambigu

Selon Columbia SIPA, reprenant les données du Green Finance & Development Center, les engagements chinois BRI dans l’éolien, le solaire et les déchets-énergie ont atteint environ 9,7 milliards USD au premier semestre 2025. Ce chiffre marque une réorientation notable : pendant des années, le BRI était synonyme de centrales à charbon et d’infrastructures extractives. La composante verte progresse, et elle est réelle.

Les projets financés sont concrets. Parcs solaires en Afrique du Sud, lignes de transmission en Asie du Sud-Est, réseaux d’énergie en Asie centrale. Ces installations contribuent à décarboner des réseaux qui fonctionnaient sur du diesel ou du charbon importé. Pour les populations concernées, l’accès à une électricité moins chère et plus stable est un gain immédiat, indépendant des débats géopolitiques.

Les financements chinois s’accompagnent souvent d’entreprises, de fournisseurs et de capacités d’ingénierie chinois, mais cette association varie selon les projets. Les pays emprunteurs adoptent des équipements, des protocoles, des formats de données et des contrats d’exploitation de longue durée. Comme dans d’autres secteurs où la Chine structure les règles du jeu industriel, la qualité des équipements n’est pas en question. Ce sont les concessions implicites qui accompagnent leur achat qui méritent attention.

Cela ne rend pas le financement vert chinois illégitime. Ces projets peuvent créer des dépendances d’approvisionnement et de services à long terme, particulièrement lorsque l’équipement, l’EPC et l’exploitation sont concentrés chez des fournisseurs chinois ; cela varie selon les contrats et les stratégies nationales. Changer de fournisseur dans vingt ans, quand les contrats de maintenance arrivent à échéance, sera coûteux. Et si les standards d’interopérabilité ont divergé, l’option n’existera peut-être plus.

La marge de négociation des pays importateurs

La dépendance n’est pas inéluctable. Plusieurs pays ont commencé à négocier des transferts de technologie comme condition d’accès à leur marché. Le Maroc a obtenu de Longi l’engagement d’une ligne d’assemblage locale pour son parc solaire de Noor Midelt. L’Indonésie conditionne certains permis à des taux de contenu local croissants. Ces stratégies sont imparfaites : l’assemblage local de modules à partir de cellules chinoises importées ne crée pas une industrie souveraine.

Le piège de l’assemblage sans maîtrise technologique est documenté et s’applique pleinement ici.

Mais d’autres leviers existent. La formation d’ingénieurs capables d’entretenir, d’adapter et éventuellement de concevoir des systèmes solaires est une priorité que plusieurs pays ont identifiée. L’Inde investit massivement dans des instituts techniques spécialisés. L’Afrique du Sud a intégré les exigences de compétences locales dans ses appels d’offres REIPPP. Ces démarches prennent du temps, mais elles bâtissent une capacité réelle plutôt qu’une dépendance renommée.

L’Union européenne, de son côté, mise sur la régulation comme levier d’influence. Le règlement sur les subventions étrangères, adopté en 2022, permet désormais de bloquer des offres chinoises sur les marchés publics si elles sont jugées subventionnées de façon distorsive. Le Carbon Border Adjustment Mechanism (CBAM), en montée en charge jusqu’en 2026, introduit une dimension carbone dans les échanges qui pourrait, à terme, modifier la compétitivité relative des fabricants. Ces instruments sont nouveaux et leur efficacité reste à démontrer, mais ils représentent une tentative sérieuse de rééquilibrer les règles sans bloquer les importations.

Entre 2025 et 2035 : deux trajectoires pour la même technologie

La question posée par la surcapacité manufacturière chinoise n’a pas de réponse unique. Elle bifurque selon des choix politiques qui se font aujourd’hui dans des capitales très différentes.

Dans un premier scénario, les prix des équipements photovoltaïques continuent de baisser, mais le coût actualisé moyen mondial de l’électricité solaire ne diminue pas nécessairement, et l’accès au solaire bon marché s’étend à l’Afrique subsaharienne, à l’Asie du Sud et à l’Amérique latine. Des centaines de millions de personnes utilisent des solutions solaires décentralisées, mais seules une partie d’entre elles obtiennent un niveau minimal mesuré d’accès électrique ; cela ne prouve pas qu’il s’agit dans tous les cas de leur première source stable d’électricité. Le climat peut en bénéficier : chaque GW photovoltaïque ajouté peut réduire la production fossile et éviter certains investissements fossiles, mais il ne remplace pas mécaniquement un GW de capacité fossile pilotable. La dépendance technologique est réelle, mais elle reste négociable tant que les marchés restent compétitifs et que les pays importateurs ont la capacité de mettre en concurrence plusieurs fournisseurs. Ce scénario suppose que la concentration ne se transforme pas en monopole de fait, et que Pékin maintient un intérêt à exporter plutôt qu’à restreindre.

Dans un second scénario, la concentration de la chaîne de valeur rend les alternatives plus coûteuses et souvent dépendantes d’un soutien public, sans les rendre économiquement impossibles. Les producteurs américains et européens font face à un handicap de coût important ; certains projets ou entreprises échouent, mais les politiques publiques soutiennent aussi le développement de capacités de production hors de Chine. L’adoption de standards chinois peut entraîner des besoins récurrents de mise à niveau et de maintenance susceptibles de renforcer la dépendance. Dans ce cas, la transition énergétique peut réduire les émissions de carbone tout en limitant la souveraineté industrielle. Les gains climatiques sont réels, mais la carte géopolitique de l’énergie, au lieu de se diversifier, se concentre différemment.

Ces deux trajectoires ne sont pas séparées par un mur. Les choix d’investissement dans les infrastructures numériques et énergétiques se recoupent : les pays qui bâtissent des capacités de gestion intelligente des réseaux réduisent en partie leur dépendance au fournisseur d’équipements. Et les signaux qui permettraient de distinguer laquelle des deux trajectoires s’impose sont identifiables : l’évolution des marges des fabricants chinois (une marge nulle signale une guerre de prix délibérée, pas seulement de l’efficacité), le rythme auquel les pays récipiendaires développent des compétences locales, et la capacité des régulateurs à imposer des standards d’interopérabilité ouverts.

Un actif climatique dont le prix politique reste à fixer

Les intérêts climatiques et industriels de Pékin peuvent converger à court terme, sans que cette convergence soit nécessairement durable. Réduire le coût du solaire mondial sert la transition climatique globale, ce qui est dans l’intérêt d’un pays qui souffre déjà des effets de la sécheresse et des inondations. La domination manufacturière soutient l’emploi industriel et les exportations, mais elle ne garantit pas des rentes durables : le secteur photovoltaïque chinois est aussi marqué par la surcapacité, des marges faibles ou négatives et des risques de faillite. Ces deux objectifs sont compatibles aujourd’hui. Ils pourraient cesser de l’être si d’autres pays parvenaient à construire des filières compétitives.

La question du contrôle des ressources et des technologies de la transition est posée depuis plusieurs années. La capacité des pays importateurs à négocier les termes de leur engagement peut dépendre de la diversité des alternatives industrielles disponibles. L’accélération solaire est réelle et ses effets sur les coûts sont documentés. La vitesse à laquelle elle se produit peut réduire le temps disponible pour construire une architecture de dépendances moins unilatérale.

Le signal à surveiller, plus que les GW installés chaque année, sera le nombre de pays qui parviennent à passer de l’importation d’équipements à la maîtrise opérationnelle, puis à la fabrication locale d’au moins une partie de la chaîne. Ce passage, lent et coûteux, peut contribuer à renforcer l’autonomie dans la transition énergétique.


Sources

  1. Columbia SIPA Center on Global Energy Policy, China’s Energy Powerhouse Ambitions (2026)
  2. CSIS ChinaPower, China’s Solar Energy Capacity and Manufacturing (2025), csis.org/programs/chinapower
  3. Agence internationale de l’énergie (AIE), Renewables 2025: Analysis and forecast to 2030
  4. Wood Mackenzie, Solar Module Price Tracker (2024-2025)
  5. Agence internationale de l’énergie (AIE), IEA Commentaries on China Solar (2026)