Chloé Morin pose un diagnostic que beaucoup préfèrent ne pas entendre : la défiance n’est pas une pathologie des peuples. C’est un signal, parfois bruyant et maladroit, qui dit quelque chose de vrai sur la façon dont les élites ont cessé de se croire comptables de ceux qu’elles gouvernent. De l’autre côté de l’Atlantique, Francis Fukuyama défend une thèse plus rassurante : les démocraties libérales ont survécu à des crises bien plus sévères, et leurs mécanismes de contrepoids institutionnels résistent mieux qu’on ne le croit.
Ces deux lectures ne s’excluent pas. Elles répondent à des questions différentes. Et la tension entre elles éclaire quelque chose d’essentiel : pourquoi certaines démocraties absorbent le choc populiste tandis que d’autres s’y dissolvent.
L’essentiel
- En France, la confiance envers les partis politiques est en aggravation continue depuis plusieurs années, atteignant des records historiques de défiance en 2025 et 2026, avec des niveaux qualifiés de « sans précédent » par le CEVIPOF.
- Chloé Morin identifie dans ses travaux le mécanisme central : un « séparatisme des élites » qui précède et nourrit la défiance populaire, plutôt que l’inverse.
- Fukuyama, dans Liberalism and Its Discontents (2022), reconnaît la montée de l’illibéralisme mais soutient que les garde-fous institutionnels restent le meilleur rempart disponible.
- La tension entre les deux analyses pointe vers une question d’ordre pratique : corriger les pratiques des élites suffit-il, ou faut-il refonder les institutions pour les rendre structurellement moins captables ?
Chloé Morin, sociologue de la défiance ordinaire
Chloé Morin n’est pas une théoricienne qui observe les masses de loin. Elle a dirigé le département Opinion à Ipsos, coordonné des travaux pour la Fondation Jean-Jaurès, et publié plusieurs essais depuis 2020 dont les matériaux de base sont des milliers d’heures d’entretiens qualitatifs avec des Français qui ne votent plus, votent mal, ou votent avec colère. Son travail combine la rigueur des données quantitatives et une attention inhabituelle à la texture du langage ordinaire : ce que les gens disent réellement quand on leur demande pourquoi ils n’ont plus confiance.
Ce qui rend son diagnostic utile, c’est précisément qu’il refuse le confort des explications moralisatrices. Elle ne parle pas de peuples manipulés, de votes protestataires irrationnels, ou d’une pathologie que l’éducation suffirait à corriger. Elle parle d’un écart de vécu entre des gouvernants et des gouvernés qui n’habitent plus le même monde social, ne craignent plus les mêmes risques, et ne parlent plus le même langage.
Le séparatisme des élites vu du bas
La thèse centrale de Morin est inconfortable pour ses lecteurs naturels. Elle soutient que la décomposition politique en France ne vient pas d’abord d’un déficit pédagogique, ni d’une crise de la vérité ou de l’information. Elle vient d’un phénomène sociologique antérieur : les élites politiques, médiatiques et économiques se sont progressivement réunies dans un espace commun de mobilité, de valeurs et de sociabilité, au point de ne plus percevoir les réalités vécues par ceux qu’elles prétendent représenter.
Ce séparatisme n’est pas d’abord idéologique. C’est une question de trajectoires de vie. Les élites françaises se forment dans les mêmes grandes écoles, habitent les mêmes quartiers, font les mêmes voyages, partagent les mêmes angoisses. La désindustrialisation leur a coûté des débats d’idées ; aux ouvriers de Lorraine ou du Nord, elle a coûté des emplois, des classes sociales entières, des communes entières. Quand un ministre parle de “traverser la rue pour trouver du travail”, il ne ment pas dans son monde. Il ment dans le monde de ceux qui l’écoutent.
Le CEVIPOF documente cette fracture depuis une décennie. En 2024, la confiance envers les partis politiques en France s’établissait à 20 % selon la vague 15 du Baromètre de la confiance politique — un chiffre qui ne traduit pas une stabilité, mais le début d’une aggravation continue : 16 % en 2025, 15 % en 2026, des niveaux qualifiés de « sans précédent » par le CEVIPOF lui-même. La défiance est durablement élevée depuis des années, mais elle s’aggrave, notamment depuis 2024. La confiance envers le Parlement ne dépasse pas 25 %. Morin ajoute à ces chiffres une lecture qualitative : ce que les Français les moins diplômés, les plus éloignés des grandes villes, expriment n’est pas tant de la haine des institutions que du deuil. Ils ont cessé d’attendre. Et le ressentiment vient après, non avant.
C’est ici que son analyse est la plus utile : le populisme, dans cette lecture, n’est pas une cause mais un symptôme tardif. Il arrive quand la défiance a épuisé toutes ses formes polies.
Fukuyama ou la robustesse des garde-fous
Francis Fukuyama occupe un espace différent. Dans Liberalism and Its Discontents, publié en 2022, il ne minimise pas la crise. Il l’examine avec une clarté qui surprend ceux qui le réduisent à l’auteur naïf de “la fin de l’Histoire”. Son argument est plus fin : les démocraties libérales sont imparfaites, mais leur architecture institutionnelle contient des mécanismes de résistance qui ont prouvé leur efficacité.
Son raisonnement s’appuie sur une observation comparative. Les démocraties ont survécu à la Grande Dépression, aux fascismes, à la Guerre Froide, aux chocs pétroliers et aux dérèglements financiers. Leur robustesse ne tient pas à l’excellence de leurs élites ou à la sagesse de leurs peuples. Elle tient à la séparation des pouvoirs, à l’indépendance de la justice, à la liberté de la presse, à la compétition électorale. Ces dispositifs permettent de corriger les erreurs sans détruire le cadre.
Fukuyama observe aussi que les deux menaces actuelles au libéralisme viennent de directions opposées : un néolibéralisme excessif qui a réduit la démocratie à une gestion technocratique des marchés, et un progressisme identitaire qui a fragilisé les bases universalistes du projet libéral. Ce double mouvement a laissé le terrain libre aux populismes, qui offrent une cohérence simple là où le libéralisme était devenu complexe et défensif.
Son pari reste institutionnel. Les garde-fous ont tenu aux États-Unis face à Trump en 2020-2021. Ils ont tenu en Pologne où la mobilisation civique et judiciaire a freiné le détricotage de l’État de droit. Ils ont tenu en Corée du Sud face à une tentative de loi martiale en décembre 2024 — la démocratie coréenne a réagi en quarante-huit heures. Ces exemples ne sont pas des hasards : ils illustrent que les institutions, quand elles ont été construites avec soin et entretenues sur des décennies, résistent aux assauts.
Là où les deux analyses se frôlent sans se rejoindre
Morin et Fukuyama ne se contredisent pas sur les faits. Ils se séparent sur ce qui compte le plus pour comprendre les trajectoires divergentes des démocraties.
Pour Morin, la variable décisive est culturelle et sociale : une élite qui se réapproprie l’expérience commune de ses concitoyens peut redonner une légitimité aux institutions existantes. La crise est donc réversible, mais elle exige un travail d’humilité et de reconversion culturelle que les élites françaises, en particulier, peinent à entreprendre. Sa lecture explique pourquoi la France accumule les crises politiques depuis 2005 : chaque tentative de réforme par le haut rencontre une défiance si préalablement installée qu’elle alimente la crise au lieu de la résoudre.
Pour Fukuyama, la variable décisive est architecturale : des institutions bien conçues corrigent d’elles-mêmes les dérives des élites, à condition qu’elles soient préservées. Sa lecture explique mieux pourquoi le Danemark ou la Suède affichent des niveaux de confiance institutionnelle que la France n’a pas connus depuis plusieurs décennies. Ces pays n’ont pas de meilleures élites. Ils ont des institutions qui produisent structurellement de la redevabilité.
La tension entre les deux analyses pointe un diagnostic commun : la France cumule les deux problèmes. Ses institutions sont relativement peu contraignantes pour les élites — la concentration du pouvoir dans l’exécutif de la Ve République offre peu de freins internes — et ses élites ont développé un séparatisme social documenté. Ce cumul explique l’exceptionnalisme français dans les enquêtes de défiance comparées.
Ce que Morin voit que Fukuyama ne cherche pas
La force spécifique de Morin est de rendre le phénomène empiriquement granulaire. Elle ne parle pas de “la défiance” comme d’un bloc monolithe. Elle la segmente. Il y a ceux qui ont cessé de voter par épuisement, ceux qui votent extrême par conviction, ceux qui votent extrême pour se faire entendre, et ceux qui cherchent encore, sans trouver, un récit qui les inclurait. Ces segments n’ont pas les mêmes histoires, les mêmes demandes, les mêmes horizons de récupération.
Cette granularité change la politique pratique. Si la défiance est un bloc homogène et irrécupérable, on peut se contenter d’attendre que les institutions tiennent. Si elle est segmentée, une partie des électeurs défaits est récupérable par des pratiques politiques différentes, sans refonte institutionnelle complète. Morin penche pour cette seconde lecture, et ses données la soutiennent : les pics de participation — les primaires de la gauche en 2011, certains scrutins locaux, les premières saisons des référendums suisses que les Français observent avec curiosité — montrent que l’abstention n’est pas irréversible.
Elle soulève aussi une question que Fukuyama ne pose pas : que se passe-t-il quand les mécanismes institutionnels fonctionnent mais que leur légitimité sociale s’effondre ? Un tribunal constitutionnel peut être impeccablement indépendant et techniquement robuste ; si les citoyens le perçoivent comme l’instrument d’une caste, sa légitimité se vide avant que son autorité formelle ne cède. La robustesse institutionnelle de Fukuyama suppose un plancher de confiance sociale que Morin montre en train de se rapprocher dangereusement.
Ce que Fukuyama garde que Morin sous-estime
L’angle mort de Morin est symétrique. À force de regarder la défiance depuis le bas, elle risque de sous-estimer la solidité structurelle de certains dispositifs. La démocratie française a absorbé des chocs considérables sans rupture formelle : la montée du Front National depuis les années 1980, mai 1968, la crise des gilets jaunes en 2018-2019, et les successions chaotiques de gouvernements depuis 2022. Cette résistance n’est pas anecdotique.
Fukuyama apporte ici quelque chose d’utile : le fait que les institutions tiennent même quand elles sont mal aimées dit quelque chose de leur robustesse intrinsèque. La Ve République est souvent critiquée pour sa concentration du pouvoir, mais cette même concentration lui a permis d’agir rapidement dans les crises. La Cour des comptes continue de fonctionner. Le Conseil d’État conserve une indépendance réelle. La presse, malgré ses fragilités économiques, reste pluraliste.
Son argument le plus solide reste comparatif. Les pays qui ont sombré dans l’illibéralisme — la Hongrie de Viktor Orbán, la Turquie d’Erdoğan, progressivement la Russie — ont tous partagé une séquence similaire : d’abord l’affaiblissement délibéré des institutions indépendantes, puis la capture de la justice et des médias, puis le verrouillage électoral. Là où ces séquences ont été interrompues — en Pologne en 2023, en Corée du Sud en 2024 — c’est que des institutions suffisamment solides ont résisté assez longtemps pour que la mobilisation civique se coordonne. La solidité institutionnelle n’empêche pas la crise ; elle donne le temps de la résoudre. Cette fiche de lecture sur Power and Progress d’Acemoglu et Johnson, déjà publiée sur le journal, documente le même mécanisme pour la technologie : les bénéfices d’une transformation ne se distribuent pas automatiquement, il faut des institutions assez solides pour imposer le partage.
L’arc long : une question de seuils
La dimension prospective de ce débat n’est pas rhétorique. La défiance mesurée en France dessine une courbe préoccupante et en aggravation continue, comme le montrent les données du CEVIPOF sur les dernières années. Ce qui distinguerait un basculement durable d’un plateau conjoncturel, c’est moins le niveau absolu de défiance que sa distribution générationnelle.
Les données disponibles — notamment les enquêtes annuelles du CEVIPOF et les European Values Studies — montrent que les 18-34 ans affichent des niveaux de confiance institutionnelle inférieurs à leurs aînés du même âge mesurés dix ans plus tôt. C’est le signal le plus sérieux : si la défiance se transmet comme une disposition formée tôt et difficile à défaire, on entre dans une dynamique de long terme qui dépasse la capacité de correction à court terme des institutions ou des élites.
Fukuyama et Morin convergent ici, implicitement. La résilience institutionnelle a un horizon temporel. Des institutions solides peuvent absorber une génération de défiance ; elles résistent moins bien à deux générations successives d’alienation croissante. Et le renforcement du lien entre élites et citoyens ordinaires a lui aussi un horizon : il faut des signaux de reconversion crédibles avant que les cohortes les plus jeunes ne fixent définitivement leurs préférences politiques hors du système libéral.
L’enjeu des dix prochaines années n’est donc pas de choisir entre la réforme des pratiques et la défense des institutions. Les deux sont nécessaires en même temps. Morin fournit la carte du problème social ; Fukuyama fournit l’argument pour ne pas jeter le cadre en même temps que ses défauts. Ce que ni l’un ni l’autre ne dit clairement — et que la combinaison de leurs travaux permet d’apercevoir — c’est que le facteur déterminant sera la vitesse. Les démocraties qui se relèvent sont celles qui corrigent avant que la défiance ne devienne transmission. Celles qui s’enlisent sont celles qui attendent que la crise soit suffisamment visible pour agir.
Pourquoi lire les deux
Les travaux de Chloé Morin s’adressent en priorité à ceux qui font ou pensent la politique française : ils offrent une grammaire de la défiance ordinaire qu’aucun sondage agrégé ne remplace. La granularité de ses analyses d’opinion permet de distinguer ce qui est récupérable de ce qui ne l’est pas, et d’éviter les deux erreurs symétriques — la condescendance qui traite la défiance comme un malentendu, et le catastrophisme qui la traite comme une fatalité.
Liberalism and Its Discontents de Fukuyama s’adresse à ceux qui cherchent l’argument de fond pour défendre le cadre libéral contre ses adversaires des deux bords. Court, dense, sans concession à la flatterie, le livre est une mise au point utile sur ce que le libéralisme est réellement — un dispositif procédural de limitation du pouvoir, pas une idéologie du marché ou de la méritocracie — et sur les conditions de sa survie.
Lus ensemble, ils répondent à la même question par deux entrées différentes. Pourquoi les démocraties libérales tiennent-elles, ou s’effondrent-elles ? Morin répond : parce que les élites habitent ou non le même monde que leurs concitoyens. Fukuyama répond : parce que les institutions ont été bâties ou non pour résister aux élites défaillantes. Les deux ont raison. Et l’articulation entre leurs réponses est exactement là où se joue l’avenir politique des démocraties européennes.
Chloé Morin Essais 2020-2026, notamment Le Peuple vraiment ? et contributions à la Fondation Jean-Jaurès Fondation Jean-Jaurès / Ipsos
Francis Fukuyama Liberalism and Its Discontents Profile Books (édition originale) / Saint-Simon (édition française) 2022, 180 pages
Sources
- Chloé Morin — interview La décomposition politique n’est pas terminée
- Baromètre de la confiance politique — CEVIPOF, Sciences Po Paris (séries annuelles 2013-2024)
- Francis Fukuyama, Liberalism and Its Discontents, Profile Books, 2022
- European Values Study — enquêtes comparatives sur la confiance institutionnelle en Europe
- CEVIPOF Baromètre de la confiance politique – Vague 17 (2026)
- CEVIPOF Infographie vague 17 – Séries historiques partis politiques
- Fukuyama – Liberalism and Its Discontents (2022)
- Wikipedia – Chloé Morin (bibliographie et parcours)
- Gallimard – Le Populisme au secours de la démocratie? (Morin, 2021)
- Wikipedia – Loi martiale sud-coréenne de 2024
- CEDH – Affaires polonaises État de droit