WhatsApp peut proposer une réponse textuelle rédigée par IA dans une conversation. Certaines plateformes affichent un avertissement avant publication pour inciter l’utilisateur à modifier un commentaire potentiellement offensant. Ce filtrage paraît anodin. Nadia Guerouaou analyse comment ce filtrage institue une norme affective, qu’elle désigne sous le nom de « technomorale ».
L’essentiel
- Certaines IA génératives et fonctions d’édition peuvent proposer ou appliquer, à la demande de l’utilisateur, des modifications de texte, d’image ou de voix ; Guerouaou analyse ce processus comme une manifestation de « technomorale ».
- Des entretiens avec des créatrices transféminines ont documenté une perception de réduction de leur identité aux attributs que TikTok semble favoriser, cohérente avec la thèse d’une normalisation affective algorithmique.
- L’auteure ancre son analyse dans les neurosciences cognitives : les émotions exprimées rétroagissent sur les émotions ressenties, ce qui fait du filtrage algorithmique un levier de reconfiguration intérieure.
- La réglementation ne répond pas exhaustivement à la question des émotions tolérées par les plateformes, mais elle comporte déjà des règles sur certains usages de la reconnaissance et de l’inférence des émotions.
Une chercheuse au croisement des neurosciences et du numérique
Nadia Guerouaou est chercheuse en neurosciences cognitives, spécialisée dans les interactions entre technologie et fonctionnement cérébral. Elle a consacré plusieurs années à observer comment les interfaces numériques modifient les processus d’attention, de mémorisation et d’expression émotionnelle. Elle apporte des protocoles expérimentaux, des données de neuroimagerie et une méthode qui distingue soigneusement ce qui est mesuré de ce qui est interprété. Notre cerveau sous influence, paru chez Eyrolles le 26 février 2026, est son premier ouvrage grand public. Il paraît au moment où le déploiement des grands modèles de langage dans les outils du quotidien, messageries, traitements de texte et réseaux sociaux, rend le sujet urgent.
La thèse : une norme affective sans délibération
Certaines fonctions d’IA interviennent lors de la rédaction ou après une première expression de l’utilisateur, notamment pour proposer des réécritures. Guerouaou distingue soigneusement deux niveaux dans le fonctionnement de ces processus.
Le premier est formel : l’IA reformule un message agressif en message poli, propose une voix plus calme, atténue les marqueurs tonals d’une frustration. Le second est structurel : en répétant ce filtrage à chaque interaction, le système structure un espace du dicible émotionnel dont les frontières sont conçues par les entreprises mais aussi encadrées par des règles, des politiques internes, des autorités et des obligations de transparence.
Le terme central de l’ouvrage, « technomorale », désigne précisément cet objet. Cette notion recouvre une dimension éthique et normative dans le traitement des émotions, avec des effets observables sur certains registres d’expression. Ces valeurs sont légitimes dans certains contextes et problématiques dans d’autres. Certains registres d’expression, dont la colère politique et la protestation collective, jouent un rôle dans les démocraties et peuvent être limités selon la conception des algorithmes de modération.
Guerouaou souligne que ces systèmes opèrent des arbitrages émotionnels qui échappent aux mécanismes délibératifs collectifs.
L’argument neuroscientifique qui fonde cette thèse mérite qu’on s’y arrête. La recherche en cognition incarnée, notamment les travaux de Lisa Feldman Barrett sur la construction des émotions, montre que l’expression émotionnelle n’est pas le simple reflet d’un état intérieur préexistant. Elle participe à sa construction. Inhiber ou reformuler l’expression d’une émotion est associé à des activations préfrontales ; les effets sur l’amygdale et l’insula varient selon les études. Les effets du filtrage algorithmique sur l’expérience subjective restent à démontrer pour chaque dispositif et usage.
Le flattening de TikTok : quand les données confirment la mécanique
Guerouaou s’appuie sur un corpus d’études empiriques, dont des travaux sur l’évolution de l’expressivité sur TikTok. Selon certaines observations, on relève ce qu’on appelle un « flattening », c’est-à-dire une possible réduction de la gamme émotionnelle dans certains contenus. Certains contenus montrent une gamme émotionnelle apparemment plus étroite, avec moins d’ironie mordante, moins de colère explicite, moins d’ambiguïté affective. Les recommandations TikTok sont personnalisées à partir de multiples signaux d’interaction et de contenu ; une convergence générale des émotions exprimées vers des profils algorithmiquement valorisés n’est pas démontrée.
Le filtrage émotionnel est documenté pour certains systèmes vocaux et visuels, tandis que les assistants d’écriture proposent des réécritures ou des changements de ton. La différence entre une plateforme de vidéos courtes et un modèle de langage grand public est de degré. Dans ces différents systèmes, les filtres émotionnels présentent des degrés variables de transparence pour les utilisateurs.
L’argument devient particulièrement fort lorsque Guerouaou le croise avec des données sur l’adoption. Les outils d’assistance à l’écriture sont aujourd’hui intégrés dans des logiciels utilisés par des centaines de millions de personnes, Grammarly, Copilot, les suggestions de Gmail, les rédacteurs automatiques des réseaux sociaux. À cette échelle d’adoption, un biais dans la sélection des émotions acceptables pourrait influencer les formes d’expression collectives. L’auteure ne conclut pas à un complot. Elle observe une architecture dont les effets collectifs soulèvent des questions d’impact social.
Une tension réelle que le livre laisse ouverte
L’ouvrage est solide dans son diagnostic. Il l’est moins dans sa résolution. Guerouaou pose avec précision le problème de la gouvernance émotionnelle, mais reste prudente sur les remèdes. Cette réserve est scientifiquement honnête, on ne prescrit pas une politique publique depuis un laboratoire de neurosciences, mais elle laisse le lecteur avec une inconfort non résolu.
La tension la plus vive concerne l’alternative. Réduire la correction émotionnelle algorithmique présenterait des risques et des avantages distincts : elle pourrait restaurer une expressivité plus large, mais aussi faciliter la haine, le harcèlement et la désinformation affective. Daron Acemoglu et Simon Johnson, dans leurs travaux sur la technologie et le pouvoir, ont montré que les choix d’architecture numérique reflètent des rapports de force entre ceux qui les conçoivent et ceux qui les subissent. Ce cadre éclaire la question des acteurs qui calibrent les filtres émotionnels, de leurs objectifs et des mécanismes de révision disponibles.
C’est l’angle mort principal du livre. Guerouaou décrit la « technomorale » comme un problème de design qui échappe à la délibération collective, mais explore peu les voies possibles de gouvernance des normes émotionnelles algorithmiques. Des travaux récents sur l’audit algorithmique, notamment les discussions autour du DSA européen et des obligations de transparence sur les systèmes de recommandation, dessinent pourtant un espace réglementaire réel, même imparfait. Leur absence du livre laisse un vide.
Guerouaou traite principalement les plateformes occidentales et les modèles en anglais. Les systèmes d’IA chinois, Ernie Bot et les assistants de ByteDance, opèrent sous une contrainte réglementaire différente et avec des normes affectives qui reflètent un autre ordre politique. La comparaison n’est mentionnée qu’en passant, alors qu’elle mériterait un chapitre à part entière : appliquée à ces systèmes, la « technomorale » devient explicitement un enjeu de souveraineté.
Gouverner la norme affective à l’horizon 2035
La question que pose Guerouaou dépasse le présent. Si les IA génératives s’intègrent largement dans les outils du quotidien, le filtrage émotionnel pourrait progressivement devenir une infrastructure peu visible pour ses utilisateurs. Deux trajectoires se dessinent selon la façon dont les régulateurs s’emparent du sujet avant que l’infrastructure soit totalement installée.
Sur TikTok dans l’Union européenne, la modération et les systèmes de recommandation évoluent sous un cadre réglementaire majeur, notamment le règlement sur les services numériques. Les modèles entraînés sur des données similaires et optimisés pour des objectifs proches risquent de converger vers des registres émotionnels étroits. L’expressivité collective pourrait s’appauvrir, sans que des décisions explicites en ce sens aient été prises. Les démocraties risqueraient de voir certains registres de l’expression politique se restreindre, notamment les formes de protestation ou d’affliction collectives, ce qui soulève des questions sur leurs institutions. Les évolutions observées sur TikTok méritent une attention particulière comme indicateurs possibles de trajectoires plus larges.
Dans la seconde, les régulateurs s’emparent du sujet avant que l’infrastructure soit totalement installée. Le DSA européen impose déjà des obligations d’audit sur les systèmes de recommandation. Des chercheurs travaillent sur des protocoles de mesure de la diversité émotionnelle dans les contenus générés ou assistés par IA. Des plateformes alternatives, plus petites, à gouvernance communautaire, expérimentent des modèles de modération délibérative. Aucun de ces signaux ne suffit seul, mais leur convergence possible dessinerait un espace de gouvernance collective des normes affectives numériques.
Ce qui sépare ces deux trajectoires est moins une décision politique unique qu’une accumulation de choix techniques et réglementaires diffus. L’exigence de transparence sur les paramètres émotionnels des modèles, l’audit indépendant des biais émotionnels, l’intégration de la diversité affective comme critère d’évaluation des systèmes, ces mesures existent à l’état de propositions dans plusieurs rapports d’experts. La question est de savoir si elles entrent dans les processus législatifs avant que l’habitude ne rende l’infrastructure invisible. Sur ce point, le livre de Guerouaou aurait gagné à être plus prescriptif. Il choisit la prudence du chercheur.
C’est respectable. C’est aussi, peut-être, ce qui en fait un diagnostic plus qu’un programme.
Le sujet rejoint une tension plus large déjà explorée en matière d’automatisation et de redistribution des gains du progrès technologique : qui décide des paramètres des systèmes qui reconfigurent les conditions de vie collectives, et selon quels critères. La gouvernance des robots industriels et celle des filtres émotionnels posent la même question structurelle, avec des objets différents.
Intérêt du livre
Notre cerveau sous influence s’adresse à plusieurs publics simultanément, et c’est l’une de ses forces. Les lecteurs intéressés par les neurosciences y trouveront une mise à jour rigoureuse des connaissances sur la construction des émotions et leur plasticité face aux environnements technologiques. Ceux qui suivent le débat sur la régulation de l’IA y trouveront un cadre conceptuel plus précis que les discussions habituelles sur la désinformation ou la vie privée : la « technomorale » est un objet analytique nouveau, utilisable. Les lecteurs simplement curieux de comprendre ce qui se passe quand ils utilisent un assistant vocal ou un correcteur automatique y trouveront des explications accessibles, ancrées dans des expériences concrètes.
Le livre établit un pont entre la neurologie de l’émotion et la sociologie des plateformes. Ces deux littératures coexistent depuis des années sans véritablement se croiser. Guerouaou les fait dialoguer avec méthode, et ce dialogue produit des hypothèses vérifiables, ce qui est rare dans un essai grand public sur l’IA.
Le livre ne propose ni feuille de route politique ni réassurance facile. Il s’achève sur une question ouverte : comment les collectivités pourraient-elles reprendre la maîtrise des normes affectives fixées par des systèmes propriétaires. Guerouaou fournit les outils conceptuels pour porter ce débat au-delà des laboratoires de recherche.
Informations bibliographiques Titre : Notre cerveau sous influence. Comment les IA génératives façonnent nos émotions Auteur : Nadia Guerouaou Éditeur : Éditions Eyrolles Date de publication : 26 février 2026
Sources
- Nadia Guerouaou, Notre cerveau sous influence, Éditions Eyrolles, février 2026, https://www.editions-eyrolles.com/livre/notre-cerveau-sous-influence
- Gillespie et al., études sur le flattening d’expressivité sur TikTok, 2022-2026 (cités dans Guerouaou)
- Daron Acemoglu et Simon Johnson, Power and Progress, 2023
- Règlement européen sur les services numériques (DSA), obligations applicables aux premières VLOP/VLOSE depuis fin août 2023 ; application générale du règlement depuis le 17 février 2024



