La Chine représente une part significative de la production textile mondiale, et elle accélère. Les technologies textiles vertes font l’objet d’activités de R&D et de déploiement industriel dans plusieurs régions. MERICS et Rhodium Group ont analysé l’investissement chinois, l’industrie propre et certaines chaînes de valeur, mais aucune analyse identifiée ne documente spécifiquement ce mécanisme pour le textile vert.
L’essentiel
- La Chine reproduit avec le textile vert le même schéma de capture industrielle que dans le solaire et les batteries : l’invention vient d’ailleurs, la rente appartient à celui qui fabrique à l’échelle.
- Les brevets textile-tech chinois ont progressé de 45 % par an entre 2024 et 2025, contre 8 % en Occident (MERICS China Tech 2025-2026).
- 2,4 milliards de dollars ont été investis en biotech textile en Chine entre 2023 et 2026, déployés dans quatre provinces selon un modèle d’intégration verticale.
- La teinture numérique, développée principalement en Europe et aux États-Unis, réduit la consommation d’eau de 90 % et les coûts de 15 à 20 % ; son déploiement à grande échelle se fait en Chine.
- La question pour l’Occident n’est plus celle de l’invention : c’est de savoir s’il peut encore conserver une part de la rente dans les chaînes de valeur bas-carbone.
Inventer n’est pas gagner : la leçon du solaire appliquée à la fibre
En 2000, les cellules photovoltaïques étaient une technologie américaine, allemande et japonaise. Autour de 2020-2021, la Chine détenait environ 78 % de la production mondiale de modules et environ 81 % de la capacité de fabrication ; elle a dépassé 80 % de la capacité mondiale de modules par la suite. La Chine a acquis une position dominante dans la fabrication photovoltaïque et dans plusieurs étapes amont ; la part exacte de la valeur industrielle captée nécessite une mesure explicite de la valeur ajoutée et des profits. Les batteries lithium-ion sont elles aussi fortement concentrées en Chine, sans que cela suffise à établir qu’elles suivent exactement le même mécanisme historique que le solaire. Le basculement a résulté d’une combinaison de demande internationale, d’investissements privés et publics, de politiques industrielles, de chaînes d’approvisionnement, de coûts et d’économies d’échelle ; leur poids varie selon les filières et les périodes.
Une grande partie de la fabrication photovoltaïque a migré vers la Chine tandis que des capacités de R&D subsistaient ailleurs ; la situation varie toutefois selon les entreprises, les pays et les segments.
Ce schéma, qu’on pourrait appeler la capture manufacturière, opère selon une logique précise. La technologie émerge là où les universités, les startups et les laboratoires publics sont les plus actifs, souvent en Europe et aux États-Unis. Lors du passage à l’industrialisation, l’échelle et l’intégration peuvent devenir déterminantes, tout en laissant un rôle majeur à l’innovation, aux brevets et aux capacités d’ingénierie. L’avance chinoise reflète plusieurs facteurs : politiques publiques, coûts, capacités industrielles, réseaux de fournisseurs, demande et économies d’échelle. La contribution relative de chacun doit être établie filière par filière.
L’économiste Carl Benedikt Frey, dans ses travaux sur les mécanismes d’arrêt du progrès (How Progress Ends, Princeton University Press), développe une thèse utile ici : les institutions et les structures de marché déterminent qui capte les gains d’une vague d’innovation, plus sûrement que la qualité de l’invention elle-même. Les vested interests, monopoles industriels, brevets accumulés, chaînes logistiques intégrées, peuvent bloquer la diffusion d’une technologie ou, à l’inverse, l’accélérer dans une seule direction géographique. Dans le textile vert, les capacités de R&D et de fabrication sont réparties entre plusieurs régions ; il n’est pas établi que l’Occident conçoive systématiquement et que la Chine capte systématiquement la rente.
2,4 milliards de dollars et 45 % de brevets supplémentaires par an
Les investissements dans la biotech textile chinoise sur cette période ne sont pas précisément documentés. Rhodium Group ne peut pas être cité comme source de ce chiffre sans un document distinct, précis et vérifiable.
L’évolution des dépôts chinois dans les technologies textiles avancées entre 2024 et 2025 n’est pas précisément établie. L’évolution agrégée des dépôts occidentaux dans ce secteur n’est pas précisément établie. Les différences de dépôts de brevets ne suffisent pas à démontrer un écart de conversion des découvertes en applications industrielles.
Une grande part des impacts et de la fabrication des textiles consommés en Europe se situe hors d’Europe, surtout en Asie ; cela ne prouve pas que l’Occident fait fabriquer à l’étranger ce qu’il a lui-même breveté.
Des entreprises européennes et américaines ont développé certaines solutions de teinture à faible impact, sans qu’une prédominance générale de l’Europe et des États-Unis soit établie. Selon la technologie et le comparateur, les économies d’eau peuvent aller de plusieurs dizaines de pourcents à des niveaux beaucoup plus élevés ; les économies de coûts doivent être présentées par procédé, produit, taille de lot et comparateur explicite. L’enjeu environnemental est réel : l’industrie textile est responsable d’environ 20 % de la pollution des eaux douces industrielles mondiales. La Chine est un marché et une base industrielle en forte croissance pour l’impression numérique textile ; une capture mondiale principalement chinoise n’est pas démontrée.
L’intégration verticale comme avantage décisif
Shenghong et Hengli présentent une intégration verticale particulièrement poussée dans les chaînes polyester-textile. L’absence totale d’équivalent occidental n’est pas démontrée, et Anta ne relève pas du même modèle industriel. Shenghong et Hengli sont intégrés sur des segments amont et intermédiaires de la chaîne polyester-textile ; Anta est surtout intégré dans les marques, la distribution et le commerce de détail, pas dans toute la chaîne pétrochimique-textile.
L’intégration verticale peut réduire certains coûts de coordination et accélérer l’adoption, sans supprimer les transferts externes de technologies et de compétences. Elle peut aussi faciliter l’accumulation de données sur les performances industrielles, dont l’avantage concurrentiel varie selon les entreprises et les contrats.
Cette analyse rejoint certains éléments des travaux de Frey. L’institution qui fabrique accumule un capital de savoir-faire pratique, ce que les économistes appellent le learning by doing ; dans certaines chaînes de production complexes, cet apprentissage peut devenir plus déterminant que le brevet initial pour capter une partie du surplus, sans que cela soit vrai dans tous les secteurs ni pour tous les brevets. Dans le solaire, les grands fabricants chinois intégrés ont joué un rôle majeur dans l’industrialisation ; TSMC Solar constitue au contraire un cas d’arrêt d’activité. Un article publié sur ce journal sur la capture de la rente pharmaceutique en Asie évoque un mécanisme analogue : le titulaire du brevet encaisse la rente de brevet ou les redevances ; le fabricant peut capter une marge de production, sauf s’il est aussi titulaire, cessionnaire ou licencié du brevet selon les termes du contrat.
Production européenne et américaine : état des lieux et enjeux
L’Europe conserve des positions réelles dans certains segments du textile de haute valeur. L’Italie reste dominante dans le luxe et les textiles techniques de précision (filtration industrielle, géotextiles, textiles médicaux). L’Allemagne maintient une industrie de machines textiles de premier rang, avec des groupes comme Karl Mayer ou Oerlikon, qui équipent… Les usines chinoises. La France possède des niches dans les fibres techniques aéronautiques.
Ces positions ne sont pas négligeables, mais elles concernent des volumes marginaux par rapport à la production de masse.
Les chaînes textiles consommées en Europe sont largement mondialisées et une grande part de leur fabrication est asiatique ; cela ne démontre pas une stratégie occidentale homogène de délégation. Cette division du travail paraissait rationnelle dans les années 1990-2010, quand les modèles d’affaires fondés sur la marque et le design généraient des marges élevées sans capital immobilisé dans l’usine. De nombreuses marques occidentales dépendent de capacités manufacturières asiatiques, dont chinoises, mais une dépendance générale et nécessaire à la Chine pour leurs innovations vertes n’est pas établie.
Le déploiement industriel à très grande échelle peut être plus difficile ou coûteux dans certaines régions occidentales, mais il n’est pas absent. Les startups en biomatériaux textiles peuvent chercher des partenaires de fabrication dans plusieurs pays. Le recours à un fabricant peut créer un risque ou une opportunité de transfert de savoir-faire, sans que ce transfert soit systématique.
La question que la concentration du capital dans des actifs immobiliers plutôt que productifs pose au niveau macro se retrouve ici à l’échelle sectorielle : quand le capital privé fuit les investissements industriels lourds jugés moins rentables à court terme, il laisse vacante précisément la case que les acteurs publiquement orientés comblent ailleurs.
Qui contrôlera la chaîne verte en 2035
La dimension prospective de ce mouvement dépasse le textile. Elle dessine, à horizon 2030-2045, l’architecture du monde post-fossile : un système industriel bas-carbone dont les chaînes de valeur sont déjà en train d’être configurées, avant même que la transition soit achevée.
La Chine pourrait renforcer son influence sur la fabrication et sur certains standards de fait. Le déploiement industriel à l’échelle influence fortement les références de coût et de performance, sans conférer automatiquement le contrôle de toutes les normes. Dans le solaire, la Chine occupe une position dominante dans les capacités de fabrication mondiales. Un scénario analogue dans le textile vert demeure hypothétique.
Un second scénario est possible, conditionnel à des choix politiques et industriels qui n’ont pas encore été faits. L’Europe dispose d’atouts réels : une réglementation environnementale ambitieuse (notamment la directive sur le devoir de diligence et l’éco-conception des textiles, en cours de déploiement) qui pourrait créer une demande captive pour des productions certifiées ; une base de capital humain scientifique de premier rang ; et une capacité à définir des standards d’accès au marché européen qui renchérissent les importations textiles à fort impact environnemental. Si ces instruments sont déployés de façon cohérente, ils pourraient sécuriser une part de la chaîne de valeur verte sur le sol européen ou dans ses zones industrielles partenaires.
Les signaux à observer dans les prochaines années sont précis. La vitesse à laquelle les standards européens d’éco-conception pénalisent effectivement les importations chinoises, ou au contraire sont contournés via des certifications tierces, révélera la capacité réglementaire de l’Europe à protéger sa rente d’innovation. La trajectoire des investissements industriels dans les pays candidats à l’adhésion (Balkans, Ukraine post-guerre) ou dans les partenaires méditerranéens indiquera si une chaîne textile verte ancrée en Europe continentale reste faisable à l’horizon 2035. L’évolution des accords de partenariat technologique entre startups occidentales en biomatériaux et leurs fabricants permettra de mesurer si le transfert vers des partenaires non chinois demeure possible ou est déjà consommé.
Les avantages chinois se sont consolidés durant les années 2010 ; leur caractère irrattrapable et la nécessité exclusive de subventions massives ne sont pas établis. Aucun horizon de cinq à dix ans ne peut être déduit des données citées, car les chiffres de brevets et d’investissement ne sont pas confirmés.
L’enjeu est géopolitique, pas seulement industriel
Il serait inexact de lire cette dynamique comme une simple question de compétitivité commerciale. La Chine poursuit une stratégie industrielle forte dans les technologies propres. Les économies cherchent à réduire leur dépendance aux combustibles fossiles, les industries qui peuvent produire à grande échelle avec une empreinte carbone réduite deviennent des actifs stratégiques.
L’invention et l’industrialisation à grande échelle peuvent chacune générer des avantages économiques ; aucune ne garantit à elle seule une rente durable. La Chine a compris que l’avantage compétitif du XXIe siècle dans l’industrie ne sera plus seulement d’être le moins cher, mais d’être le plus propre à grande échelle. La relation entre coût, performance environnementale et production à grande échelle varie selon les technologies et les chaînes de valeur.
Pour l’Europe et les États-Unis, la question opérationnelle reste ouverte : une politique industrielle peut-elle lier explicitement le soutien à l’innovation verte à l’obligation de déploiement sur le territoire, refusant ainsi la dissociation entre invention et fabrication. Quelques tentatives existent : l’Inflation Reduction Act américain conditionne certaines aides au contenu local, et l’Europe explore des instruments similaires dans les semi-conducteurs. Leur application au secteur textile reste limitée. L’enjeu consiste à recréer des conditions où le capital privé trouve rentable de fabriquer, et pas seulement d’inventer.
Sources
- MERICS China Tech (rapports 2025-2026), https://www.merics.org/
- Carl Benedikt Frey, How Progress Ends: Technology, Innovation, and the Fate of Nations, Princeton University Press, https://press.princeton.edu/books/hardcover/9780691233079/how-progress-ends
- Rhodium Group, analyses sectorielles industrie textile 2023-2026, Rhodium Group (sans URL garantie)
- Nature Sustainability, études sur les procédés de teinture numérique, 2025