Les sols agricoles mondiaux ont perdu, au fil des labours et des intrants chimiques, une fraction massive du carbone qu’ils contenaient avant la modernisation agricole. Une revue Springer de 2025 sur 214 séries temporelles de 23 expérimentations montre que l’agriculture régénérative peut inverser cette trajectoire, mais avec une limite biophysique précise que les marchés carbone ont longtemps ignorée.

Les gains peuvent ralentir avec l’approche d’un nouvel équilibre, mais leur calendrier dépend du sol, du climat, de l’historique et des pratiques. Les estimations du GIEC pour l’agriculture et la séquestration associée sont de l’ordre de 1,8 à 4,1 GtCO2e/an dans son scénario économique, au sein d’un potentiel AFOLU plus large de 8 à 14 GtCO2e/an., mais il est plafonné, et ce plafond change tout à la stratégie climatique.

L’essentiel

  • L’agriculture régénérative stocke du carbone dans les sols, restaure la biodiversité et renforce la résilience alimentaire : ses bénéfices sont documentés et multiples.
  • Selon la revue Springer 2025, la saturation est possible, mais aucun plafond universel à dix-quinze ans ne peut être attribué à cette étude, qui porte sur des expérimentations longues de régions tempérées à froides.
  • Les estimations du potentiel de séquestration agricole couvrent une fourchette trop large pour servir seule de base à une comptabilité climatique fiable.
  • Compter sur la séquestration agricole pour compenser des émissions fossiles maintenues expose les politiques climatiques à un plateau qui arrive avant les échéances de neutralité carbone.
  • La bonne stratégie combine régénération des sols pour leurs co-bénéfices réels et réduction directe des émissions fossiles : les deux leviers sont complémentaires, pas substituables.

Les sols dégradés, un stock à reconstituer

Les terres agricoles couvrent environ 40 % des surfaces terrestres mondiales. Le GIEC estime qu’environ 20 à 30 milliards de tonnes de carbone ont été relâchées par des processus de désertification, notamment associés à la déforestation, au surpâturage et au labour conventionnel. Ce carbone s’est oxydé et transformé en CO2. L’agriculture régénérative vise à inverser ce flux.

Concrètement, les pratiques concernées, couvertures végétales permanentes, semis direct sans labour, rotations diversifiées, agroforesterie, restitution des résidus de culture, alimentent en matière organique un sol qui peut réduire les pertes ou accroître le carbone organique dans certaines combinaisons et certains contextes. Les micro-organismes du sol jouent un rôle central : ils agrègent les particules, créent des structures poreuses et produisent des composés humiques que les labours répétés détruisent.

Le mécanisme est bien documenté. Ce qui l’était moins, jusqu’à la méta-analyse Springer 2025, c’est la dynamique temporelle précise de ce stockage. L’étude rassemble 214 séries temporelles provenant de 23 sites d’expérimentations agricoles de longue durée en régions tempérées à froides. Le résultat est clair : les taux de séquestration sont les plus élevés dans les premières années, quand le sol est encore loin de son nouvel équilibre. Le ralentissement éventuel dépend du contexte et ne peut pas être fixé uniformément.

Un sol peut approcher un équilibre de carbone, avec une temporalité très variable et sans arrêt net garanti des gains à dix-quinze ans. Le plafonnement potentiel résulte à la fois de contraintes biophysiques et de facteurs de gestion et d’environnement. Elle ne disqualifie pas l’agriculture régénérative. Elle oblige à la penser différemment.

La fourchette 8-43 gigatonnes appelle une lecture prudente

Les chiffres d’environ 12 et 43 GtCO2/an correspondent à deux scénarios distincts et très hypothétiques de conversion mondiale des cultures et des pâturages. Les études qui arrivent aux estimations hautes et basses reposent sur des hypothèses différentes concernant la faisabilité et l’adoption de certaines pratiques à grande échelle.

Les estimations basses partent des terres effectivement dégradées et éligibles, des pratiques déjà documentées en conditions réelles, et des taux de rétention observés sur le long terme plutôt que des pics initiaux. Les évaluations du GIEC situent le potentiel économique de l’agriculture et de la séquestration associée entre 1,8 et 4,1 GtCO2e/an.

C’est déjà substantiel. Les promoteurs de la compensation carbone agricole citent souvent les estimations hautes sans préciser les conditions qu’elles présupposent. Les estimations élevées doivent être distinguées selon qu’elles décrivent un potentiel technique, économique, durable ou faisable, et non être toutes qualifiées de maximum théorique.

Pour les plans climatiques nationaux, la distinction compte. Un pays qui inscrit une séquestration agricole calculée sur des estimations hautes sans anticiper un plafonnement potentiel prend un risque de comptabilité climatique.

Les co-bénéfices qui tiennent au-delà du plateau carbone

Le plateau de séquestration n’annule pas les autres gains. La comptabilité carbone a probablement appauvri le débat en réduisant l’agriculture régénérative à cette seule dimension.

Un sol régénéré retient mieux l’eau, entre 10 et 30 % de capacité de rétention supplémentaire selon les études de terrain publiées dans Frontiers in Sustainable Food Systems en 2025. Dans des zones soumises à des sécheresses plus fréquentes, ce gain de résilience hydrologique vaut plus, à long terme, que les quelques tonnes de CO2 séquestrées par hectare. Il se traduit directement en rendements maintenus lors des épisodes caniculaires qui dégradent les cultures sur sols nus.

La biodiversité microbienne et faunistique suit la même courbe. Les travaux publiés dans Nature Food entre 2023 et 2025 montrent que la diversité des micro-organismes du sol, indicateur de sa santé fonctionnelle, continue de progresser au-delà du plateau carbone. Un sol vivant dégrade mieux les pathogènes, fixe mieux l’azote atmosphérique via les légumineuses, réduit les besoins en intrants. Ces services écosystémiques ne se mesurent pas en gigatonnes, mais ils ont une valeur agronomique et économique réelle.

Il y a aussi la question de l’érosion. Les sols nus ou peu couverts perdent en moyenne deux fois plus de matière que les sols en agriculture régénérative. À l’échelle mondiale, l’érosion détruit chaque année l’équivalent de plusieurs millions d’hectares de terres arables. L’agriculture régénérative ralentit ce processus. C’est un bénéfice permanent, il ne plafonne pas avec le carbone.

Hannah Ritchie, dont la fiche de lecture est disponible sur ce journal, pose une question analogue pour d’autres solutions climatiques : les bénéfices environnementaux méritent d’être évalués dans leur totalité, pas réduits à un seul indicateur. L’agriculture régénérative illustre parfaitement ce principe.

Deux trajectoires pour 2035-2040

Le plateau de séquestration, reconnu par les évaluations du GIEC comme une préoccupation de saturation, dessine deux chemins pour les politiques agricoles et climatiques de la prochaine décennie.

Dans le premier, les gouvernements adoptent l’agriculture régénérative pour ce qu’elle fait bien : restaurer des sols dégradés, améliorer la résilience alimentaire face aux chocs climatiques, réduire la dépendance aux intrants synthétiques. Le plateau de séquestration est un phénomène scientifiquement reconnu qui devrait être pris en compte dans la planification. Les mécanismes comportent des exigences de suivi et, dans certains cas, de révision de référence; une clause d’expiration déclenchée par un plateau de séquestration n’est pas une règle générale établie. Les réductions directes d’émissions doivent accompagner les retraits de CO2, dont le stockage dans les sols peut être réversible.

Dans le second, les politiques climatiques nationales inscrivent des volumes de séquestration agricole sans anticiper que le plateau peut survenir à des horizons plus courts que prévu, selon les sols, climats et pratiques concernés. Les crédits carbone agricoles sont utilisés notamment pour compenser des émissions. Sous l’hypothèse de dix à quinze ans pour atteindre un plateau, celui-ci surviendrait vers 2030-2035 pour des conversions réalisées au début des années 2020. La comptabilité climatique révèle alors des écarts entre les volumes attendus et ceux effectivement mesurés sur le terrain. Les marges de manœuvre pour rattraper l’écart sont réduites.

Ces deux trajectoires ne sont pas des prévisions. Elles décrivent deux logiques de déploiement dont les signaux d’alerte sont déjà visibles. Le marché volontaire des crédits carbone agricoles a connu des variations entre 2020 et 2024 selon Ecosystem Marketplace. Les méta-études de vérification soulèvent des questions sur les écarts entre volumes crédités et mesurés. Ces écarts peuvent refléter des différences méthodologiques entre estimations et mesures de terrain.

Ce qui manque pour trancher entre les deux trajectoires : une cartographie mondiale des sols dégradés éligibles à la régénération, par région et par type de sol, qui permettrait de calculer le potentiel réel plutôt que théorique. Et des métriques standardisées du plateau de saturation par type de sol, argile, limon, sable, sol tropical humide ou aride -, qui permettraient de dater, région par région, à quel moment les gains carbone ralentissent. Ces deux outils existent à l’état fragmentaire. Leur consolidation à l’échelle internationale est le prérequis d’une comptabilité climatique honnête.

Les risques concrets pour les agriculteurs qui adoptent ces pratiques

L’agriculture régénérative demande un investissement réel, souvent supporté seul par l’exploitant dans les premières années. La transition vers le semis direct immobilise moins de capital en carburant et en travail du sol, mais elle exige une refonte des équipements, une période d’adaptation du sol pendant laquelle les rendements peuvent baisser, et une montée en compétence agronomique sur la gestion des couverts et des rotations.

En France, où environ 8 % des surfaces agricoles seraient engagées dans des pratiques apparentées à l’agriculture de conservation selon les chiffres de l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture, les retours d’expérience documentés montrent une période de transition de deux à cinq ans avec une rentabilité réduite avant stabilisation. Les exploitants qui ont accès à des crédits carbone ou à des paiements pour services environnementaux dans le cadre de la politique agricole commune peuvent amortir ce coût. Les autres absorbent seuls le risque.

C’est un frein réel à l’adoption massive. Les études de Frontiers in Sustainable Food Systems 2025 identifient la sécurisation du revenu pendant la transition comme le premier facteur limitant, devant le manque de références techniques locales. Les dispositifs publics qui découplent le financement de la régénération des sols de la seule comptabilité carbone, en valorisant aussi la résilience hydrique, la biodiversité, la réduction des intrants, rendraient la transition économiquement viable pour un plus grand nombre d’exploitants.

Le financement par co-bénéfices est une piste concrète. Plusieurs programmes pilotes en Allemagne, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni ont commencé à rémunérer les agriculteurs pour la rétention d’eau et la biodiversité du sol, indépendamment des crédits carbone. Les résultats préliminaires suggèrent un taux d’adoption supérieur aux programmes carbone seuls, probablement parce que les co-bénéfices sont perçus comme plus durables et moins susceptibles d’être remis en cause par une révision méthodologique.

La place de l’agriculture dans la stratégie climatique globale

Selon la FAO, les systèmes agroalimentaires représentent 32 % des émissions mondiales en 2023; les émissions à la ferme et celles liées au changement d’usage des terres en constituent respectivement 8,1 et 3,2 GtCO2e, incluant la déforestation, les émissions de méthane des élevages et de protoxyde d’azote des engrais. Réduire ces émissions directes est une priorité distincte de la séquestration carbone dans les sols : la séquestration peut contribuer au bilan net, mais ne peut pas se substituer à des réductions d’émissions rapides et profondes.

Un champ converti à l’agriculture régénérative qui continue d’élever des ruminants à forte intensité, d’utiliser des doses élevées d’azote de synthèse et de contribuer à la déforestation de son bassin versant ne produit pas un bilan carbone positif, quels que soient ses gains de carbone organique dans le sol. La cohérence de la stratégie agricole climatique passe par les deux leviers en même temps : réduction des émissions directes et restauration des sols.

L’agriculture régénérative trouve sa vraie place dans cet ensemble. Elle contribue à la séquestration avec une durée et une intensité variables selon les sols et les pratiques. Elle contribue aux co-bénéfices de façon durable. Et elle prépare les sols à supporter des systèmes alimentaires moins émetteurs, en réduisant le recours aux intrants dont la fabrication est elle-même carbonée. C’est un levier parmi d’autres, ni marginal ni suffisant seul.

La question qui restera ouverte jusqu’en 2035 est celle de la gouvernance des crédits carbone agricoles. Certains protocoles n’emploient pas explicitement le terme « plateau », mais leurs règles de quantification peuvent déjà limiter les crédits aux variations de stock effectivement mesurées ou modélisées. Certains projets ont des horizons de crédit longs; toutefois, les règles Verra imposent des mesures de SOC tous les cinq ans et une réévaluation de référence tous les dix ans pour les projets agricoles. Si les premiers grands programmes de crédit carbone agricole atteignent leur plateau sans que les acheteurs aient anticipé la baisse, la confiance dans ces instruments prendra un coup, au moment où la transition énergétique en a le plus besoin pour raccorder des projets nouveaux aux financements disponibles.

Ce que les années à venir peuvent produire de plus utile : des standards de certification qui intègrent la durée réelle du stockage, des financements publics qui rémunèrent les co-bénéfices mesurables, et une comptabilité climatique nationale qui distingue ce qui dure de ce qui plafonne. L’agriculture régénérative mérite d’être déployée pour ce qu’elle fait, et c’est déjà beaucoup.


Sources

  1. Méta-analyse Springer 2025, Gains de carbone organique dans les sols agricoles : dynamique temporelle et potentiel global (k > 200 études)
  2. FAO, Rapport sur l’état mondial des ressources en terres et en sols, 2023
  3. Frontiers in Sustainable Food Systems, études 2025 sur la résilience hydrique et les facteurs d’adoption de l’agriculture régénérative
  4. Nature Food, études 2023-2025 sur la biodiversité microbienne des sols en agriculture régénérative
  5. Ecosystem Marketplace, données sur la croissance du marché volontaire des crédits carbone agricoles, 2020-2024