Fin 2025, l’Afrique subsaharienne comptait 31,7 millions de déplacés internes. Fin 2025, 29 millions d’IDP étaient déplacés par conflit et violence et 2,7 millions par catastrophe ; durant 2025, 14,5 millions de déplacements relevaient des conflits et violences et 2,9 millions des catastrophes, pour 17,3 millions au total. Les conflits sont le premier moteur mesuré du déplacement interne en 2025, mais ils n’invalident pas le rôle conjoint des chocs climatiques et des vulnérabilités institutionnelles. Ce que révèle la comparaison Mali-Sénégal va plus loin : la fragilité institutionnelle peut accroître la vulnérabilité et les risques de déplacement liés à la sécheresse, mais elle ne permet pas à elle seule de prédire un exode permanent.

L’essentiel

  • En 2025, les conflits et violences ont déclenché 14,5 millions de déplacements internes, contre 2,9 millions pour les catastrophes, soit des mouvements et non des stocks de personnes déplacées.
  • La capacité institutionnelle est un facteur important parmi des déterminants environnementaux, économiques, sociaux et politiques interdépendants.
  • Au Mali, environ 347 000 personnes vivaient déplacées par conflit et violence fin 2023 selon l’IDMC ; au Sénégal, les flux migratoires face aux aléas climatiques demeurent généralement saisonniers selon les données disponibles.
  • Les politiques d’adaptation devraient être intégrées à des mesures de développement, de protection sociale et de renforcement institutionnel.
  • L’horizon 2030-2050 pousse cette tension : les projections de la Banque mondiale suggèrent que les chocs climatiques s’intensifieront dans des zones où la fragilité étatique est déjà structurelle.

17,3 millions contre 2,9 : les chiffres qui reposent la question

L’IDMC publie chaque année le décompte le plus précis des personnes déplacées à l’intérieur de leurs propres frontières. Son rapport 2026 porte sur la situation à fin 2025. Le résultat pour l’Afrique subsaharienne est net : sur les 31,7 millions d’IDP fin 2025, 29 millions étaient associés aux conflits et violences ; Les déplacements internes ont atteint 17,3 millions en 2025, dont 14,5 millions liés aux conflits et violences. Les catastrophes ont causé 2,9 millions de déplacements en 2025 ; 2,7 millions d’IDP vivaient déplacées à cause de catastrophes fin 2025. Le ratio est de six contre un.

Ce chiffre tranche un débat qui s’est imposé dans les médias et dans une partie des milieux diplomatiques depuis une dizaine d’années. La « migration climatique » est devenue un cadre explicatif dominant pour les flux africains. Il capte une réalité partielle. Les sécheresses sahéliennes s’aggravent. Les inondations au Mozambique ou en Somalie sont documentées.

Mais ce cadre, appliqué sans hiérarchie des causes, produit des diagnostics inexacts et, in fine, des politiques inadaptées.

Le déplacement lié au conflit ne concerne pas seulement quelques zones de guerre localisées. Il s’étend du Sahel à la Corne de l’Afrique, de la République démocratique du Congo à l’Éthiopie. Dans les principaux foyers de conflit, beaucoup de départs sont directement liés à la violence, mais les catastrophes et les facteurs climatiques contribuent aussi aux déplacements.

La même sécheresse, deux trajectoires

La comparaison entre le Mali et le Sénégal est le cœur analytique du dossier. Les deux pays partagent la même façade climatique sahélienne. Les mêmes cycles de sécheresse les affectent. La pluviométrie déficitaire des années 2010 et du début des années 2020 a pesé sur les deux économies rurales.

Les trajectoires de déplacement ont divergé de façon marquée. Selon l’IDMC, environ 347 000 personnes vivaient déplacées par conflit et violence au Mali fin 2023 ; le chiffre de 336 000 n’est pas celui publié dans le GRID 2024. Cette courbe traduit une rupture, qui coïncide avec l’effondrement partiel de l’État malien après le coup d’État de 2012 et la prise de contrôle du nord du pays par des groupes armés. La sécheresse au Mali intervient dans un contexte où les capacités étatiques d’assurer sécurité, protection sociale et gestion des ressources se sont affaiblies.

Au Sénégal, les flux migratoires face aux aléas climatiques demeurent généralement saisonniers selon les données disponibles. Les pasteurs nomadisent, les agriculteurs s’adaptent, les familles envoient un membre chercher un revenu en ville avant de revenir. La mobilité existe, mais elle reste réversible. L’État sénégalais tient ses institutions, maintient une présence administrative dans les zones rurales, et dispose d’un filet social minimal qui absorbe une partie des chocs.

Cette divergence dépasse le cas particulier des deux pays. Une revue systématique publiée dans Nature sur l’Afrique de l’Ouest confirme le mécanisme à l’échelle régionale : la fragilité institutionnelle peut amplifier les effets des pressions climatiques sur la mobilité, parmi d’autres facteurs contextuels. La sécheresse peut contribuer à différentes formes de mobilité et, selon les contextes, à des déplacements contraints ou à l’immobilité. Dans les contextes de conflit ou de faibles capacités publiques, la sécheresse peut accroître les risques de déplacement, sans rendre l’exode inévitable.

La fragilité étatique amplifie le stress climatique

Comprendre ce mécanisme suppose de décomposer ce qu’un État fonctionnel fournit concrètement à ses populations rurales face à un aléa climatique.

Premier élément : la sécurité physique. Quand une sécheresse contraint des éleveurs à déplacer leurs troupeaux vers des zones moins arides, la cohabitation avec des agriculteurs sédentaires peut devenir source de tensions. Dans un État qui fonctionne, ces conflits sont arbitrés par des institutions locales ou nationales. Les aléas peuvent contribuer à des tensions dans certains contextes fragiles, où la violence peut à son tour provoquer des déplacements.

Deuxième élément : les filets de protection. Un État capable peut activer des transferts d’urgence, distribuer des semences, maintenir l’accès aux points d’eau. Ces dispositifs ne suppriment pas le choc climatique, mais ils abaissent le seuil à partir duquel une famille décide de partir sans retour prévu. Les migrations durables peuvent résulter de l’interaction entre aléas, ressources, réseaux sociaux, possibilités d’adaptation et contexte politique.

Troisième élément : la capacité d’adaptation à moyen terme. L’irrigation, la gestion collective des ressources en eau, la diversification des cultures, toutes ces réponses au changement climatique supposent des institutions qui fonctionnent. Au Sahel, les régions où les collectivités locales ont maintenu une capacité d’organisation ont amorti les chocs des sécheresses récentes de façon mesurable. Celles où l’autorité s’est effondrée ont vu les populations partir.

L’imposition du récit climatique et ses limites

Le cadrage climatique de la migration africaine n’est pas né d’une mauvaise foi délibérée. Il s’est construit sur des observations réelles et sur une convergence d’intérêts : les organisations environnementales y voyaient un argument pour l’action climatique, certains gouvernements africains un moyen de mobiliser des financements internationaux, et les médias un récit lisible sur une crise complexe.

Le problème est qu’un cadrage inexact produit des réponses inadaptées. Les fonds d’adaptation climatique en Afrique subsaharienne se heurtent à des défis de gouvernance significatifs dans les zones de fragilité institutionnelle. Planter des arbres au Sahel dans une région où des groupes armés contrôlent le territoire ne produit ni puits ni résilience : cela produit des arbres brûlés et des agents de développement qui repartent.

La question de la gouvernance est aussi au centre d’autres transitions que ce journal a documentées. Les pays émergents affrontent une contrainte similaire dans la gestion de l’automatisation : sans institutions capables d’orienter les transitions, les chocs technologiques ou climatiques aggravent les inégalités au lieu de les résorber. Et la question de ce que peut accomplir une démocratie sans État capable se pose ici dans sa version la plus concrète : sans État, il n’y a pas d’adaptation possible, climatique ou autre.

Les exigences des politiques d’adaptation

Réorienter le diagnostic a des conséquences pratiques directes.

La première est de traiter le conflit comme une variable d’adaptation climatique à part entière. Les conflits actifs compliquent et limitent le déploiement des fonds de résilience, mais ne l’empêchent pas nécessairement. La stabilisation, le développement et l’adaptation climatique doivent être conçus conjointement et adaptés au contexte. Dans des zones comme le Sahel central, Burkina Faso, Mali, Niger, cette séquence suppose d’accepter que certaines interventions d’adaptation soient différées jusqu’à ce qu’un minimum de sécurité soit rétabli.

La deuxième est d’investir dans les capacités institutionnelles locales, pas seulement dans les infrastructures physiques. Un puits construit dans un village dont l’administration locale a disparu sera accaparé, ou abandonné, ou détruit. Le même puits dans un village dont le conseil communal fonctionne sera entretenu et géré. Cette évidence apparemment simple est régulièrement ignorée par les architectures de l’aide internationale, qui financent l’objet plutôt que l’institution.

La troisième est de distinguer, dans les données migratoires, les flux réversibles des exodes permanents. La mobilité saisonnière est une stratégie d’adaptation qui a traversé des millénaires de sécheresses sahéliennes. Elle mérite d’être soutenue, pas entravée par des politiques migratoires pensées pour des flux définitifs. L’exode permanent, lui, signale un échec institutionnel qui appelle une réponse différente.

La Banque mondiale projette une intensification de la migration climatique interne et l’apparition de foyers dès 2030 ; elle souligne aussi les interactions avec la fragilité, sans établir la formulation géographique précise avancée. Les sécheresses peuvent accroître les risques de déplacement durable par leurs effets propres, modulés notamment par les capacités publiques et les conditions socioéconomiques.

Les acteurs qui reposent le problème correctement

Des organisations ont commencé à intégrer cette lecture dans leurs opérations.

L’IDMC lui-même a fait évoluer sa méthodologie pour isoler les causes de déplacement et éviter les attributions simplistes. Le rapport distingue les déplacements liés aux conflits et violences de ceux liés aux catastrophes, tout en analysant des contextes où plusieurs risques peuvent coexister. C’est un progrès analytique significatif : il permet aux décideurs de voir où la réponse humanitaire doit être prioritairement sécuritaire et où elle peut être directement climatique.

Le Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat et plusieurs équipes de recherche associées travaillent sur des cadres d’analyse qui intègrent la capacité institutionnelle comme variable médiatrice entre stress climatique et déplacement. La revue systématique publiée dans Nature sur l’Afrique de l’Ouest, citée plus haut, fait partie de ce mouvement : elle traite explicitement la fragilité étatique comme un facteur d’amplification des effets du changement climatique, et non comme un problème séparé.

Au niveau opérationnel, certains programmes de l’Union africaine et de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest travaillent à articuler sécurité et développement dans le Sahel. La force G5 Sahel, malgré ses difficultés récentes, était une tentative de créer ce couplage. Les organisations régionales cherchent des formules alternatives. L’enjeu est de trouver des architectures institutionnelles qui permettent à l’adaptation climatique de se déployer même dans des contextes de sécurité dégradée, ce qui suppose des acteurs locaux capables de porter ces programmes sans dépendre d’une présence étatique centrale.

La question qui reste ouverte est celle du financement. Les grandes architectures internationales de l’adaptation climatique, fonds verts, mécanismes de perte et préjudice, financements bilatéraux, sont conçues pour des États qui fonctionnent et qui peuvent présenter des projets, en assurer la gestion et en rendre compte. Les États les plus fragiles accèdent difficilement aux mécanismes de financement internationaux de l’adaptation climatique. Concevoir des mécanismes qui contournent cette contrainte, en passant par les collectivités locales, les organisations de la société civile ou les structures coutumières là où elles fonctionnent, est le chantier pratique devant les bailleurs et les agences multilatérales pour les dix prochaines années.


Sources

  1. IDMC Global Report on Internal Displacement 2026
  2. IOM World Migration Report 2026, Organisation internationale pour les migrations
  3. Nature, revue systématique sur les déplacements et la vulnérabilité climatique en Afrique de l’Ouest (2026)
  4. World Bank Climate Action, projections d’adaptation climatique en Afrique subsaharienne