L’UE vise un taux d’emploi de 78% des 20-64 ans d’ici 2030. Pour y parvenir, elle compte sur 51 millions de personnes vulnérables, dont 7 millions de migrants, pour renforcer sa main-d’œuvre. Cette stratégie marque un renversement politique majeur : l’immigration devient officiellement un instrument de compétitivité économique plutôt qu’un défi à gérer.
L’essentiel
- L’Union européenne vise un taux d’emploi de 78 % des 20-64 ans en 2030 et compte sur 7 millions de migrants pour renforcer sa main-d’œuvre.
- Les citoyens non européens représentent 6 % de l’emploi total, contre 2 % en 2010.
- L’Union européenne perd environ 1 million de travailleurs par an jusqu’en 2050, avec des pénuries dans la construction, l’ingénierie, la santé et les technologies de l’information.
- Le permis unique révisé en mars 2024 permet de changer d’employeur et de conserver son permis pendant trois à six mois en cas de chômage.
- La reconnaissance des qualifications, la langue et les discriminations limitent encore l’accès des migrants à l’emploi.
6% de non-européens dans l’emploi total, contre 2% en 2010
Avec 2,9 millions de citoyens non-UE dans la population active en 2023, les migrants représentent déjà 6% de la main-d’œuvre européenne totale, contre seulement 2% en 2010. Cette progression révèle l’ampleur du basculement en cours : l’Europe absorbe massivement une main-d’œuvre extra-européenne pour compenser son déficit démographique.
Une part significative des emplois créés ces dernières années a été occupée par des travailleurs non-européens, malgré leur part de seulement 6,6% de la population active européenne. Cette efficacité d’insertion révèle une demande structurelle que l’offre européenne native ne couvre plus.
La géographie du phénomène dessine une carte inédite. Au Portugal, le nombre de travailleurs étrangers a plus que triplé entre 2017 et 2022, leurs cotisations au système de sécurité sociale couvrant désormais 17% des coûts nationaux de pension et de retraite. En République tchèque, les bénéficiaires de la protection temporaire ukrainienne ont parfois contribué davantage en impôts qu’ils n’ont reçu en prestations.
Une crise démographique aux conséquences mesurables
L’UE perd environ 1 million de travailleurs par an jusqu’en 2050. La population active pourrait diminuer de 20,2% d’ici 2070, soit 42,8 millions de travailleurs en moins. Dans les scénarios défavorables, cette chute pourrait atteindre 26,7%, équivalant à 55,9 millions de personnes.
Cette contraction touche des secteurs stratégiques. Les pénuries s’accentuent particulièrement dans la construction, l’ingénierie, la santé et les technologies de l’information. Actuellement, seulement 5,6% des adultes européens possèdent des compétences numériques de base, bien en deçà des exigences d’un marché du travail en évolution.
Les migrants représentent une part importante de la main-d’œuvre dans les professions en pénurie, confirmant leur rôle de variable d’ajustement face aux déficits sectoriels.
Les barrières persistent malgré les besoins
Les migrants affrontent toujours de nombreux obstacles : barrières linguistiques, difficultés de reconnaissance des qualifications, discrimination, faible niveau d’éducation et responsabilités familiales accrues, notamment pour les femmes. La proportion de migrants diplômés exclus de l’emploi dépasse celle des natifs.
Les discriminations restent documentées. Un rapport de septembre 2024 montre qu’une personne sur cinq dans la population active européenne n’est pas employée, les femmes, les plus de 55 ans, les migrants et les personnes handicapées faisant face à des obstacles particuliers. 24% des ressortissants de pays tiers ayant vécu au moins un an dans l’UE déclarent avoir subi des discriminations liées à leur origine migratoire, ethnique ou religieuse.
La Belgique illustre ce paradoxe : elle affiche la plus forte proportion d’inactifs non-européens de l’UE et les plus faibles taux d’emploi pour les migrants de première génération parmi ses voisins et les pays scandinaves. Les taux d’emploi de deuxième génération restent également particulièrement bas.
Une transformation institutionnelle en marche
L’UE déploie des instruments concrets. En 2024, huit nouveaux projets transnationaux ont été lancés via le Fonds Asile, Migration et Intégration (AMIF), incluant POWGEN pour l’intégration dans les énergies renouvelables, WISER pour les femmes entrepreneures migrantes, et INTEGRALITY pour l’inclusion des travailleurs agricoles.
Le permis unique révisé, approuvé en mars 2024, n’est plus lié à un employeur spécifique, permettant aux travailleurs de changer d’emploi et réduisant leur vulnérabilité à l’exploitation. Les détenteurs peuvent conserver leur permis pendant trois à six mois en cas de chômage selon leur ancienneté.
L’efficacité conditionnée par l’intégration
Ces dernières années, le taux d’emploi des personnes nées hors UE a connu une augmentation notable, légèrement supérieure à la hausse observée chez les natifs. Deux tiers de cette croissance s’expliquent par l’augmentation de la participation au marché du travail, le reste par la baisse du chômage.
Malgré ces améliorations, le taux d’emploi des personnes nées hors UE reste inférieur à celui des natifs et des citoyens nés dans un autre pays européen. Cet écart révèle les marges d’amélioration disponibles si les discriminations reculent.
L’emploi à temps partiel illustre cette convergence progressive : les non-européens représentent 22,2% de la main-d’œuvre à temps partiel en 2024, mais l’écart se resserre avec les citoyens européens (20,8%) et les nationaux (16,6%). Cette normalisation des parcours d’emploi témoigne d’une intégration croissante.
L’Europe transforme un défi politique en opportunité économique. L’efficacité de cette stratégie dépendra de sa capacité à lever les discriminations persistantes qui maintiennent 7 millions de migrants en marge de leur potentiel productif. Dans une course mondiale aux talents où la Chine, l’Inde et plusieurs pays du Moyen-Orient recrutent également des travailleurs qualifiés avec des salaires et avantages attractifs, l’enjeu devient existentiel : l’Europe peut-elle transformer son inclusivité sociale en avantage compétitif ?



