Le 14e plan quinquennal chinois fait du quantique un domaine prioritaire, tandis que les investissements américains mobilisent de nombreuses agences et 14 centres, dans un dispositif fédéral coordonné. Les entités américaines coopèrent dans un cadre fédéral de coordination, même si la coordination industrielle peut rester incomplète. Carl Benedikt Frey, chercheur à Oxford, consacre son dernier ouvrage à exactement ce type de tension : depuis cinq siècles, les nations qui centralisent déploient vite, celles qui décentralisent inventent mieux, et rares sont celles qui ont durablement réussi les deux.

L’essentiel

  • Frey examine sur une très longue durée historique, de l’Antiquité à l’époque contemporaine, un dilemme structurel : la centralisation accélère la mise à l’échelle des innovations, tandis que la décentralisation produit les percées, chacune limitant l’autre.
  • La course quantique offre un terrain d’observation pour cette tension : la Chine industrialise de façon centralisée, les écosystèmes occidentaux combinent concurrence entre acteurs et dispositifs publics de coordination, et l’issue reste ouverte.
  • Le livre s’appuie sur l’histoire longue des empires, des révolutions industrielles et des politiques technologiques du XXe siècle pour construire cette thèse.
  • La tension entre les deux modèles apparaît dans les trajectoires de brevets, les délais de déploiement et les décisions de financement.
  • Frey montre que l’enjeu est d’inventer une architecture hybride et que le temps presse, sans trancher en faveur d’un modèle.

Qui est Carl Benedikt Frey

Carl Benedikt Frey dirige le programme Future of Work à l’Oxford Internet Institute. Il est entré dans le débat public en 2013 avec une étude sur l’automatisation, celle qui estimait que près de la moitié des emplois américains étaient exposés à la substitution par des machines, et n’a jamais quitté la question de fond : comment les économies absorbent, ou ratent, les vagues de changement technologique. How Progress Ends prolonge ce travail vers l’histoire longue. Frey remonte aux empires Song, aux républiques marchandes italiennes, à la révolution industrielle britannique et aux programmes spatiaux de la guerre froide pour chercher ce qui décide du sort des nations face à l’innovation.

La thèse : un dilemme vieux de cinq siècles

Frey soulève une question simple, difficile à réfuter : certaines sociétés inventent sans industrialiser, d’autres industrialisent sans inventer. Le mécanisme qu’il construit sur l’ensemble du livre repose sur cette opposition. La décentralisation, marchés libres, concurrence entre États, fragmentation des institutions, crée les conditions de l’invention de rupture. Elle multiplie les expériences, tolère l’échec, laisse prospérer les outsiders. La centralisation, elle, concentre les ressources sur les technologies existantes et réduit les coûts de déploiement à grande échelle.

Elle exécute vite. Elle est moins adaptée à l’innovation radicale et à l’exploration.

La poudre à canon est généralement située avant les Song, avec des attestations de poudre primitive sous les Tang; les Song en ont développé les usages militaires. L’imprimerie et la boussole sont des innovations Song. Mais c’est l’Europe fragmentée, ses cités rivales, ses monarchies concurrentes, ses guildes marchandes, qui a transformé ces inventions en puissance mondiale. Watt a conçu un perfectionnement décisif et le financement de Boulton a aidé à son déploiement, dans un contexte institutionnel britannique que Frey analyse plus largement. L’URSS a déployé ses technologies industrielles à une vitesse sans équivalent, mis Spoutnik en orbite avant tout le monde.

Selon Frey, le déclin soviétique tient notamment aux limites de la planification, aux intérêts établis et à l’incapacité à réformer dans l’ère où l’innovation devenait plus cruciale.

Frey formule un diagnostic de condition, non un pronostic pessimiste. Il montre que les équilibres institutionnels qui rendent le progrès possible sont fragiles et réversibles. Les nations qui laissent ces équilibres se dégrader perdent leur avantage compétitif, souvent avant d’en prendre conscience.

L’argument central : l’échelle tue l’invention

Le cœur du livre est la complémentarité et la succession entre décentralisation pour explorer et centralisation pour exploiter et diffuser. Frey analyse des données de brevets, d’investissements en recherche et de productivité totale des facteurs. Il en tire que la concentration industrielle produit des effets ambivalents, bénéfiques pour l’échelle mais risqués lorsqu’elle élimine la concurrence. En dessous d’un certain seuil, les entreprises sont trop petites pour financer la recherche fondamentale. Au-delà d’un autre seuil, elles sont trop grandes pour tolérer les disruptions qui menacent leurs activités existantes.

Ce mécanisme vaut pour les entreprises. Il vaut aussi pour les États. Une planification industrielle centralisée peut allouer des ressources massives sur des cibles définies, c’est ce que fait la Chine avec le quantique. Elle ne peut pas programmer l’accident créatif, la découverte imprévue, le chercheur marginal dont le travail déclasse la feuille de route officielle. L’histoire des grandes percées scientifiques est largement une histoire d’anomalies que le système n’avait pas anticipées.

Frey mobilise ici le cas de Bell Labs comme contre-exemple instructif. Bell Labs a produit ou développé le transistor, le laser et Unix; entre 1947 et 1987, ses travaux ont été associés à cinq prix Nobel, tandis que son bilan historique total est aujourd’hui de dix, dans un cadre qui n’était ni totalement centralisé ni totalement décentralisé. Bell Labs disposait de ressources garanties par le monopole réglementé d’AT&T, mais ses chercheurs opéraient avec une liberté intellectuelle que peu d’institutions publiques ou privées ont su reproduire depuis. Frey y voit un modèle, et un avertissement : AT&T a été démantelée en 1984, Bell Labs a subi des scissions, restructurations et réductions de moyens, mais a conservé des fonctions de recherche fondamentale, et peu d’institutions ont reproduit un modèle comparable.

La course quantique comme test en temps réel

Frey n’écrit pas un livre sur l’informatique quantique, mais sa thèse peut servir de grille de lecture générale pour le quantique. La Chine a programmé le projet quantique dans son plan de 2016; en 2017, elle a documenté le lancement de la première phase d’un laboratoire national et la préparation d’un programme « communications quantiques et ordinateur quantique ». L’objectif public documenté est la construction vers 2030 d’un réseau mondial étendu de communications quantiques. La documentation officielle consultée fait état d’environ 7 milliards de yuans pour la première phase du laboratoire national d’information quantique.

Du côté occidental, la National Science Foundation américaine, le Département de l’énergie, IBM, Google, des dizaines de startups et plusieurs agences européennes travaillent sur le quantique, chacune avec ses propres critères de succès, ses propres calendriers, ses propres incitations. La fragmentation génère de la diversité inventive. Elle ralentit la coordination industrielle.

Aucun des deux modèles n’a encore gagné, et c’est exactement ce que Frey prédit. La Chine peut franchir des seuils de déploiement que l’Occident atteindra plus tard. Elle peut aussi buter sur une rupture technique imprévue que son système de planification n’a pas su financer parce qu’elle n’était pas dans la feuille de route. La comparaison des brevets quantiques est un signal à suivre : les brevets orientés vers l’industrialisation, applications spécifiques, protocoles de communication, matériaux, révèlent quel modèle avance effectivement vers la mise à l’échelle, au-delà des annonces de financement.

Sur ce point, le travail d’Acemoglu et Johnson sur la distribution des gains technologiques introduit une tension utile à la thèse de Frey : même si l’Occident fragmenté produit la percée quantique, rien ne garantit que ses gains soient partagés largement plutôt que captés par les premiers acteurs à industrialiser. L’architecture institutionnelle détermine non seulement qui invente et qui déploie, mais aussi qui accède au résultat.

Les angles morts du livre

Frey construit sa thèse sur l’histoire longue, et c’est sa force. C’est aussi sa limite principale. Les exemples qu’il mobilise, les empires Song, Venise, la révolution industrielle britannique, ont tous en commun d’être résolus : on sait qui a gagné. La thèse devient plus difficile à appliquer en temps réel, quand les équilibres sont encore en mouvement et que les données restent partielles.

Sur le quantique spécifiquement, Frey reconnaît que l’incertitude technique persiste sur les architectures dominantes. Une percée dans l’une de ces directions peut modifier significativement les avantages compétitifs. Cette concentration d’investissement initial sur une trajectoire de recherche définie comporte un risque : si la trajectoire gagnante est ailleurs, l’avantage de concentration peut se retourner en rigidité.

Une autre limite concerne la dimension démocratique. Frey analyse les modèles d’organisation comme des variables de performance technologique. Il traite moins la question de savoir si une dominance quantique obtenue par planification autoritaire pose des problèmes qui dépassent la compétitivité économique, en matière de cryptographie militaire, de surveillance, d’autonomie stratégique des démocraties. La question de qui contrôle les machines qui décident est une dimension que son cadre analytique n’absorbe pas complètement.

Enfin, Frey reste prudent sur les solutions. Il diagnostique le dilemme avec précision. Il propose Bell Labs comme modèle d’équilibre, mais il ne décrit pas comment recréer un tel équilibre les ressources de recherche fondamentale sont de plus en plus disputées entre universités publiques sous-financées, startups à horizon de sortie court et Big Tech dont les agendas de recherche suivent des cycles commerciaux.

Deux scénarios pour 2035, et ce qui permettrait de les distinguer

La thèse de Frey débouche sur une question ouverte : quel modèle l’emporte à l’horizon d’une décennie, et à quelles conditions.

Le premier scénario est celui de la suprématie par industrialisation. Des capacités chinoises de déploiement quantique pourraient procurer des avantages d’application, mais la centralisation peut limiter l’émergence d’innovations radicales imprévisibles. L’histoire offre des précédents : l’URSS a maintenu une avance dans certains domaines militaires pendant des décennies grâce à la concentration, même sans générer les innovations de fond qui lui auraient permis de concurrencer l’économie civile américaine. Un avantage quantique chinois dans les communications gouvernementales et militaires aurait des implications géopolitiques significatives, même s’il ne couvrirait pas l’ensemble des applications civiles.

Le second scénario est celui de la percée décentralisée. Un acteur occidental, une startup, une université, un laboratoire de DOE, produit une rupture technique que la planification centralisée n’avait pas programmée. La décentralisation démontre sa capacité inventive. Mais sans coordination de mise à l’échelle, le délai entre la percée et le déploiement industriel laisse l’avantage compétitif inexploité. La fragmentation gagnerait la bataille scientifique et perdrait la guerre économique.

Ce qui permettrait de distinguer les deux trajectoires avant qu’elles se jouent : le rapport entre brevets de recherche fondamentale et brevets d’application industrielle, mesuré séparément pour les acteurs centralisés et décentralisés. Un acteur qui accumule des brevets fondamentaux sans brevets d’application avance sur la science ; un acteur qui brevète massivement les applications avance vers le marché. L’écart entre les deux côtés sur cette mesure dira, dans trois à cinq ans, si la centralisation chinoise industrialise effectivement ou si elle sature une trajectoire sans percée.

Une architecture hybride reste à inventer

Frey ne termine pas sur un verdict. Il termine sur une exigence. Frey soutient qu’un équilibre entre décentralisation inventive et capacités de déploiement est nécessaire au progrès durable, avec lucidité sur ce que chaque mode apporte et sur ce qu’il détruit.

Plusieurs pistes existent. Une agence de coordination quantique occidentale à mandat strictement limité, interopérabilité des systèmes, mise à l’échelle industrielle commune, pourrait combler le déficit de déploiement sans absorber les budgets de recherche fondamentale des entités existantes. Des consortiums public-privé transnationaux sur des applications spécifiques pourraient tester si la coordination partielle suffit, sans forcer une harmonisation institutionnelle que les différences nationales rendraient intenable. Le risque est l’inverse : que la coordination crée une bureaucratie supplémentaire qui ajoute une couche de rigidité à la fragmentation existante, sans produire l’accélération industrielle recherchée.

La question que Frey laisse ouverte, et c’est sa forme de générosité intellectuelle, est de savoir si les démocraties libérales sont capables de cette coordination partielle. Elles ont réussi des choses comparables : le CERN, Airbus dans ses premières années, certains programmes de défense de l’OTAN. Elles ont aussi laissé des fenêtres se fermer, notamment dans les semi-conducteurs, où le retard européen sur les robots et sur l’industrialisation de masse a précédé une dépendance structurelle coûteuse. Le quantique ouvre une fenêtre comparable. La durée de cette fenêtre est l’une des inconnues que personne ne peut chiffrer avec honnêteté.

Pour qui lire ce livre

How Progress Ends s’adresse à quiconque veut comprendre pourquoi certaines nations perdent leur avance technologique. C’est un livre de structure, non un ouvrage de politique industrielle. Frey propose un cadre applicable à n’importe quelle course technologique, sans prétendre offrir de recette. Économistes, décideurs publics, chercheurs en sciences politiques et lecteurs attentifs au temps long y trouvent des grilles d’analyse distinctes, ce qui témoigne de la solidité du travail.

Sa lecture est particulièrement utile en ce moment précis, où le débat sur la politique technologique oscille entre deux positions symétriquement naïves : laisser les marchés décider seuls, ou planifier comme si l’État savait ce que les marchés ne savent pas. Frey montre que les deux positions ratent le mécanisme. Ce qui compte est l’architecture institutionnelle qui rend l’invention possible sans empêcher le déploiement. C’est une thèse moins confortable que les deux extrêmes, et c’est précisément pour cette raison qu’elle mérite d’être lue.


Informations bibliographiques

How Progress Ends: Technology, Innovation, and the Fate of Nations Carl Benedikt Frey Princeton University Press, septembre 2025


Sources

  1. Carl Benedikt Frey, How Progress Ends: Technology, Innovation, and the Fate of Nations, Princeton University Press, 2025, Oxford Internet Institute
  2. Carl Benedikt Frey, page personnelle
  3. MERICS, China’s Quantum Ambitions, rapport 2025 (Mercator Institute for China Studies)
  4. National Science Foundation, rapports annuels R&D quantique 2024-2025
  5. NIST, programmes de standardisation quantique, publications 2024-2025
  6. CSIS, rapports sur la compétition technologique sino-américaine dans le domaine quantique, 2024-2025