En 2024-2025, la productivité des salariés français s’est redressée, alors que le PIB a continué de croître faiblement et que le pouvoir d’achat a fortement progressé en 2024 puis a reculé en 2025. L’édition 2026 de son rapport annuel, publiée en septembre 2025 aux éditions La Découverte, contient un dossier sur le redressement de la productivité et avance une explication quantitative substantielle du phénomène. Le rapport présente un dossier visant à expliquer le redressement de la productivité, tout en laissant une part des facteurs inexpliquée.

L’essentiel

  • Le regain de productivité a coexisté avec une croissance faible et avec une hausse marquée du pouvoir d’achat en 2024, puis une stagnation prévue en 2025-2026.
  • L’OFCE met principalement en avant des créations d’emplois soutenues par les aides, l’apprentissage et le coût du travail, la durée du travail jouant un rôle secondaire.
  • L’OFCE conserve des incertitudes résiduelles mais tranche en faveur d’une explication majoritairement liée à la dynamique exceptionnelle de l’emploi.
  • Reste à identifier les réformes institutionnelles qui permettraient de reconnecter les gains de productivité aux revenus des ménages sans dégrader la compétitivité.

Un observatoire au travail depuis quarante ans

L’OFCE, l’Observatoire Français des Conjonctures Économiques, publie chaque automne depuis les années 1980 une radiographie de l’économie française. L’exercice est connu. Il est attendu par les conjoncturistes, les cabinets ministériels et les économistes qui veulent une base factuelle commune avant de se disputer sur les politiques à mener.

L’édition 2026 s’appuie sur les données INSEE, les comptes nationaux, des comparaisons OCDE et des projections à court terme. Elle met en avant le redressement de la productivité après la crise sanitaire, son contenu élevé en emplois et propose une explication des facteurs en jeu.

L’OFCE n’est pas un think tank de combat. Il est rattaché à Sciences Po. Ses économistes publient dans des revues à comité de lecture, travaillent sur des données publiques et s’astreignent à une certaine sobriété dans leurs prescriptions. C’est précisément pourquoi ce rapport vaut d’être lu : quand l’OFCE pose une question sans répondre, c’est que la réponse est réellement incertaine.

Le paradoxe central : productivité en hausse, revenus à plat

Voici le fait brut. En 2024 et 2025, la productivité par salarié en France a enregistré un regain mesurable. Un salarié produisait davantage à heure travaillée qu’en 2022 ou 2023. En temps normal, ce signal est bon : la productivité est le seul moteur durable du niveau de vie. Elle finance les hausses de salaires sans alimenter l’inflation, et elle nourrit la croissance sans endettement supplémentaire.

Sauf que cette fois, les agrégats projetés par l’OFCE indiquent un creusement du décalage sur 2025-2026 : le revenu disponible réel par unité de consommation stagnerait tandis que le PIB réel par unité de consommation progresserait d’environ 1 %. La croissance du PIB est restée atone. Le pouvoir d’achat a nettement progressé en 2024 et a légèrement reculé en 2025. L’investissement des entreprises est resté faible, mais il a légèrement rebondi en 2025. En 2025, la hausse de valeur ajoutée des sociétés non financières s’est accompagnée d’une hausse des rémunérations, tandis que leur excédent brut d’exploitation a légèrement diminué.

L’OFCE identifie principalement l’apprentissage, les aides aux entreprises et le coût du travail parmi les facteurs explicatifs de la dynamique exceptionnelle de l’emploi, la durée du travail n’intervenant que secondairement. Ces facteurs ne s’excluent pas et pourraient peser différemment selon les secteurs. Les données disponibles permettent à l’OFCE d’identifier une part significative des facteurs explicatifs du phénomène. C’est une forme rare d’honnêteté intellectuelle dans un genre de publication qui tend à produire des conclusions bien emballées.

Trois hypothèses, aucune certitude

Sur la question des marges d’entreprises, les données disponibles indiquent une baisse des marges en 2025, avec des gains de productivité en partie compensés par les coûts salariaux et les cotisations. Les comptes nationaux publiés par l’INSEE montrent des évolutions de la part salariale dans la valeur ajoutée, mais ces agrégats masquent des disparités sectorielles considérables. Une PME sous-traitante de l’industrie automobile n’a pas les mêmes marges qu’un acteur du CAC 40 en situation de quasi-monopole sur son marché.

Sur l’investissement productif, l’incertitude fiscale et budgétaire est documentée comme un frein possible à la décision d’investir. Des gains de productivité issus d’une meilleure organisation du travail ou d’une adoption partielle d’outils numériques ne déclenchent pas nécessairement un nouveau cycle d’investissement. Celui-ci a cependant légèrement augmenté en 2025 plutôt que d’être gelé.

Olivier Garnier décrit ce goulot dans ses travaux sur l’allocation du capital en Europe : l’épargne des ménages est abondante, mais elle ne trouve pas le chemin vers l’investissement productif. La fiscalité de l’épargne, les garanties publiques et les conditions d’accès au crédit ne jouent pas leur rôle de transmetteur.

Sur les coûts sociaux, la France vieillit et le ratio entre actifs et inactifs se dégrade lentement mais régulièrement. Les dépenses de santé, de retraite et de dépendance pèsent sur les cotisations sociales et donc sur le coût du travail. En 2025, la hausse des cotisations employeurs documentée par l’INSEE provient principalement de changements réglementaires des allègements et de leur assiette. Le financement de la protection sociale constitue un prélèvement, mais les prestations redistribuées soutiennent aussi le revenu et la consommation des ménages.

Les limites de la neutralité analytique

L’honnêteté de l’OFCE a un coût. En refusant de trancher, le rapport laisse les décideurs publics sans boussole claire. Si le problème est la captation par les marges, la réponse est dans la fiscalité des entreprises ou dans le droit du travail. Si le problème est le gel de l’investissement, il faut travailler sur l’architecture financière et réduire l’incertitude réglementaire. Si le problème est l’absorption par les coûts sociaux, il faut s’attaquer aux réformes structurelles de long terme, retraites, santé, dépendance, avec une ambition que peu de gouvernements récents ont eu le courage de tenir.

Ces trois agendas sont très différents. Ils mobilisent des coalitions politiques opposées. Et ils ne peuvent pas être menés simultanément avec la même intensité sans créer des contradictions internes dans la politique économique.

La prudence analytique de l’OFCE a ses limites. Un rapport qui documente un paradoxe sans l’arbitrer est utile pour la recherche, mais peu opérationnel pour un ministre des Finances qui doit boucler un budget avant novembre. Le rapport 2026 pose rigoureusement les termes du problème et laisse à d’autres le soin de le trancher.

Les économistes qui travaillent sur la régulation intelligente des marchés, comme Philippe Aghion sur la croissance schumpétérienne, insistent sur un point que le rapport effleure sans le développer : la productivité sectorielle est très inégalement distribuée. Les secteurs à forte valeur ajoutée, numérique, pharmaceutique, équipements de précision, peuvent connaître des gains importants pendant que des pans entiers de l’économie de service stagnent. L’adoption de l’IA dans les grandes entreprises européennes, encore très concentrée comme le montrent les données récentes, renforce cette logique : les gains de productivité se font là où les outils sont déployés, pas uniformément dans l’économie.

Si l’OFCE avait désagrégé ses données de productivité par secteur et par taille d’entreprise avec la même précision qu’il agrège ses comptes nationaux, l’ouvrage aurait peut-être permis de discriminer entre ses trois hypothèses. Ce travail de désagrégation existe ailleurs, dans les études de l’INSEE sur la productivité multifactorielle, dans les notes de l’OCDE sur les « frontier firms », mais il n’est pas systématiquement mobilisé dans le rapport.

La comparaison internationale

L’édition 2026 s’appuie sur des comparaisons OCDE pour situer la France. Et là, le tableau est instructif. La France n’est pas seule dans ce cas. L’Allemagne a connu des épisodes similaires de déconnexion entre productivité et revenus, notamment dans les années 2000, quand les réformes Hartz avaient comprimé les salaires tout en augmentant l’emploi. Les données sur l’automatisation en Allemagne montrent que les robots ont finalement créé des emplois qualifiés, mais au prix d’une décennie de stagnation salariale pour les travailleurs peu qualifiés.

Ce précédent allemand plaide pour la deuxième hypothèse de l’OFCE : le gel de l’investissement comme facteur principal. En Allemagne, ce qui a éventuellement relancé la transmission productivité-revenus n’est pas une politique fiscale redistributive mais un retour de l’investissement industriel, dopé par la demande mondiale et par des champions industriels capables d’imposer leurs prix. La France a des champions industriels dans certains secteurs, mais son tissu de PME est moins exportateur, moins capitalisé, moins capable d’absorber les chocs de demande.

La lecture libérale du problème, celle que défend par exemple Jean Tirole sur la régulation des marchés, pointe vers un autre angle : la concurrence insuffisante sur certains marchés domestiques permet à des entreprises en position dominante de capter des gains de productivité sans les redistribuer, ni en salaires ni en baisses de prix. Si c’est vrai, la solution n’est pas dans le droit du travail mais dans le droit de la concurrence et dans le design des marchés. C’est une tension réelle avec la troisième hypothèse de l’OFCE, qui pointe plutôt vers les coûts sociaux collectifs. Les deux lectures ne sont pas incompatibles, mais elles appellent des politiques très différentes.

Intérêt du rapport

L’édition 2026 de L’économie française vaut d’être lue pour au moins trois raisons.

La première est factuelle. Le rapport rassemble les données macro-économiques françaises les plus récentes dans un format synthétique et rigoureux. Pour quiconque veut comprendre où en est l’économie française en 2025-2026, croissance, emploi, inflation, finances publiques, position extérieure, c’est la référence la plus complète et la plus accessible.

La deuxième est méthodologique. L’OFCE modélise les effets des politiques budgétaires et monétaires avec des outils économétriques qui restent rares dans la littérature francophone accessible. Comprendre comment fonctionne un multiplicateur budgétaire, comment se transmet une hausse de taux directeurs dans l’économie réelle, comment interagissent politique de l’offre et demande agrégée : tout cela se lit dans les pages techniques du rapport, avec des données françaises.

La troisième raison est plus politique. Le paradoxe que l’OFCE documente sans le résoudre est précisément le paradoxe que les ménages vivent sans l’articuler. Ils travaillent plus efficacement, ils le sentent, et pourtant leur niveau de vie stagne. Ce décalage entre performance et récompense nourrit une défiance qui déborde largement du champ économique. La question de savoir comment l’investissement public crée ou détruit de la valeur est directement liée : si les gains de productivité s’évaporent dans des dépenses publiques mal orientées, la spirale est difficile à interrompre.

Le rapport laisse ouverte la question des réformes institutionnelles qui permettraient de reconnecter les gains de productivité sectoriels aux revenus des ménages sans compromettre la compétitivité ni fragiliser la protection sociale. Aucun gouvernement, depuis dix ans, n’a disposé à la fois d’un agenda clair et d’une durée au pouvoir suffisante pour y répondre. Le rapport documente l’ampleur du problème sans en proposer la solution.


Informations bibliographiques - L’économie française 2026 - Auteur : OFCE (Observatoire Français des Conjonctures Économiques) - Éditeur : La Découverte - Date de publication : 18 septembre 2025 - ISBN : 9782348089312


Sources

  1. OFCE, L’économie française 2026, La Découverte, septembre 2025
  2. OFCE, publications et notes de conjoncture (Sciences Po)
  3. INSEE, données sur la productivité du travail et les salaires, comptes nationaux
  4. OCDE, statistiques comparées sur la productivité et la répartition des revenus