La France est mieux classée en outputs d’innovation (12e) qu’en inputs (18e) dans le GII 2025, produisant davantage d’outputs que ne le suggère son niveau d’investissements. Au classement mondial de l’innovation 2025 (GII), elle occupe le 18e rang pour ses investissements et le 12e pour ses résultats : un écart qui traduit une efficacité relative : la France produit davantage d’outputs d’innovation que son niveau d’inputs ne le laisserait attendre. L’OCDE identifie les barrières administratives qui ralentissent l’arrivée des talents étrangers comme un frein à l’attractivité, sans chiffrer une absorption mesurable de l’avantage acquis par les dépenses de R&D.
L’essentiel
- La France est 18e en inputs d’innovation et 13e au classement global du GII 2025, en recul depuis la 11e place en 2023; ce rang d’inputs couvre cinq piliers et ne correspond pas à un rang des seuls investissements en R&D.
- L’OCDE 2026 signale des obstacles administratifs et des refus de visas élevés pour les travailleurs qualifiés, sans publier de comparaison précise des délais moyens de traitement entre pays.
- Des obstacles à la reconnaissance des diplômes étrangers freinent l’absorption du talent international dans l’écosystème de recherche français.
- La Suisse est première du GII 2025 et investit aussi une part plus élevée de son PIB en R&D que la France; son architecture administrative peut contribuer à sa performance, mais ce rôle causal n’est pas établi ici.
- Réformer les procédures d’accueil des chercheurs est un levier non budgétaire : il ne coûte pas un euro supplémentaire et pourrait améliorer le rendement de ce qui a déjà été investi.
L’écart qui grandit entre l’argent mis et les brevets sortis
En 2023, la France pointait au 11e rang mondial de l’innovation. En 2025, elle recule à la 13e place. Le classement GII de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle mesure deux choses distinctes : ce qu’un pays injecte dans son système d’innovation (financement public, dépenses des entreprises, qualité des institutions) et ce qu’il en tire (brevets, publications, créations de start-ups, exportations technologiques). L’écart entre les deux colonnes raconte la performance réelle d’un écosystème.
La France finance bien. En 2023, la France consacre environ 2,18 % de son PIB à la R&D, légèrement au-dessus de la moyenne de l’UE27. Le crédit impôt recherche reste l’un des dispositifs les plus généreux au monde, et les grandes agences publiques, ANR, Bpifrance, le plan France 2030, mobilisent des volumes qui ne sont pas négligeables. Le GII 2025 décrit la France comme produisant relativement davantage d’outputs d’innovation que son niveau d’inputs. La productivité de l’investissement montre des signes de ralentissement.
L’OCDE, dans son enquête économique consacrée à la France en 2026, identifie plusieurs mécanismes. Parmi eux, un frein systémique que les tableaux budgétaires ne font pas apparaître : la difficulté concrète pour un chercheur étranger de s’installer rapidement et de travailler légalement. Une capacité insuffisante à accueillir rapidement les talents étrangers fragilise la performance d’ensemble de l’écosystème.
45 jours contre 15 : ce que la comparaison suisse révèle
La Suisse obtient un score d’innovation supérieur à la France et dépense aussi davantage en R&D en proportion de son PIB. L’OCDE relève que la libre circulation des personnes avec l’UE a facilité le recrutement de travailleurs étrangers qualifiés en Suisse. Aucun délai moyen de 45 jours pour les visas de chercheurs en France n’a été établi par les sources consultées, ni de comparaison précise des délais moyens de traitement entre pays.
Ce délai n’est pas qu’un inconfort bureaucratique. Pour un chercheur invité à rejoindre un laboratoire en vue d’une publication ou d’un projet à durée déterminée, 30 jours de retard peuvent signifier un semestre de collaboration perdu, un cofinancement européen raté, une expérience refaite ailleurs. Les laboratoires qui recrutent à l’international le savent : ils adaptent leurs appels à candidatures aux contraintes des pays les plus réactifs. Certains candidats étrangers abandonnent leur projet français en raison des délais administratifs.
La reconnaissance des diplômes étrangers aggrave le tableau. L’OCDE recommande de fluidifier la reconnaissance des qualifications étrangères afin d’améliorer l’intégration professionnelle des travailleurs qualifiés. Un ingénieur formé à Séoul ou à São Paulo qui postule dans un laboratoire parisien peut attendre plusieurs mois avant que son titre soit validé. Durant cette période, il ne peut ni enseigner, ni signer des contrats de recherche, ni accéder à certains financements. Beaucoup choisissent de ne pas attendre.
Ce diagnostic rejoint la thèse qu’Olivier Babeau développe régulièrement dans ses analyses des dépenses publiques françaises : l’État français dépense beaucoup mais justifie peu les résultats obtenus. Appliquée à la R&D, cette grille de lecture met en évidence des absorptions structurelles que le volume brut masque. Les procédures administratives sont un frein à l’attractivité des talents qualifiés, sans estimation disponible de leur effet sur les dépenses de R&D.
Le GII 2025 situe la France 18e en inputs et 13e au classement global, mais cet écart ne peut pas être attribué à l’administration préfectorale.
Les limites de l’exemple suisse
La comparaison avec la Suisse a ses limites, et il faut les nommer. La Suisse est un État de 8,7 millions d’habitants avec une tradition fédérale de régulation légère et un marché du travail historiquement plus flexible. Son système universitaire, ETH Zurich, EPFL, a été construit autour d’un recrutement mondial dès l’origine, ce qui facilite des procédures d’accueil que la France n’a jamais eu à concevoir au même degré. Répliquer un système n’est pas transférer un formulaire.
Une lecture institutionnaliste du problème, celle que défendent des économistes comme Daron Acemoglu ou Thomas Philippon lorsqu’ils analysent comment les gains du progrès sont distribués ou captés, compliquerait aussi le tableau. Les barrières administratives françaises ne sont pas irrationnelles dans leur logique d’origine. Elles protègent des standards de qualification, évitent des phénomènes de dumping salarial dans des secteurs proches du service public, et répondent à des exigences légales réelles. Le risque, en les assouplissant rapidement sans cadre de contrôle, est de fragiliser la qualité même des accréditations que l’on cherche à accélérer.
Cette tension, réelle, ne valide pas le statu quo. Elle pose une question de conception : accélérer sans abaisser les standards. La Suisse combine des accords de reconnaissance avec des compétences réparties entre employeurs, autorités de reconnaissance et universités selon le diplôme ou la profession. Les universités garantissent la qualification de leurs recrues ; l’État valide ensuite plus vite. Il s’agit d’une réarchitecture administrative, non d’une déréglementation.
Les start-ups partent là où les visa arrivent vite
L’effet des délais administratifs ne se limite pas aux chercheurs en poste. Il touche aussi les fondateurs de start-ups deeptech qui cherchent à constituer des équipes pluridisciplinaires rapidement. Dans les secteurs où la France a des atouts réels, biotechnologies, intelligence artificielle, matériaux avancés -, la capacité à recruter rapidement un spécialiste étranger est souvent déterminante pour lever un premier tour de financement. Les investisseurs demandent à voir l’équipe complète. Quand l’équipe est bloquée par des délais administratifs, le tour se fait ailleurs.
Cet élément peut contribuer à expliquer le nombre limité d’unicorns français rapporté à ses investissements en R&D. Les fonds souverains du Golfe qui orientent leurs paris vers la biotech et le calcul quantique regardent aussi la facilité d’exécution dans les pays où ils envisagent de co-investir. La fluidité administrative est devenue un critère d’attractivité au même titre que la fiscalité ou la qualité des infrastructures.
Le lien avec l’emploi qualifié est plus complexe qu’il n’y paraît. L’automatisation, documentée dans plusieurs analyses récentes, génère une création nette d’emplois qualifiés, mais à condition que l’écosystème dispose des compétences pour occuper ces postes. Un marché du travail de la recherche qui peine à intégrer les talents étrangers est aussi un marché qui ralentit la montée en compétence des équipes locales, les effets de spillover intellectuel se produisent en présence, pas à distance.
Réformer sans dépenser : le levier que la France n’a pas encore actionné
La réforme administrative peut contribuer à l’amélioration de la performance d’innovation hors crédits supplémentaires de R&D. Elle ne demande pas de créer une nouvelle agence, ni de financer un plan supplémentaire. Elle demande de redessiner des procédures : guichet unique pour les visas scientifiques, délégation aux établissements publics de la première vérification des qualifications, accords de reconnaissance mutuelle avec un périmètre élargi de partenaires.
La France a tenté des réformes partielles. Le passeport talent, créé en 2016 puis amendé plusieurs fois, ouvre en théorie une voie rapide pour les chercheurs étrangers. L’OCDE relève des procédures de visas insuffisamment numérisées et complexes; l’écart entre délais officiels et réels est signalé sans diagnostic spécifique sur le déploiement du passeport talent. L’intention réglementaire existe ; l’exécution administrative ne suit pas.
La logique de justification systématique retrouve ici sa pertinence analytique. Si chaque euro du crédit impôt recherche doit justifier un retour, chaque journée de retard dans le traitement d’un dossier de visa scientifique doit aussi s’évaluer à l’aune de ce qu’elle fait perdre : une semaine de collaboration, un co-inventeur absent d’un brevet, un post-doc qui signe ailleurs. Les retards de visa ne sont pas directement mesurés par le GII; un éventuel effet indirect sur ses résultats n’est pas établi par l’indice.
Les exigences de gouvernance pour la décennie 2025-2035
La question qui se pose à horizon 2030 n’est pas de savoir si la France investira davantage en R&D. Elle dépensera probablement plus, en raison des engagements de France 2030 et de la pression concurrentielle que la course mondiale à l’IA et aux technologies vertes exercent sur les États. La question est de savoir si cette dépense additionnelle produira davantage, ou si elle s’absorbera dans le même écart structurel entre inputs et outputs.
Deux trajectoires sont envisageables. Dans la première, la France réforme ses procédures d’accueil sans modifier son volume de financement : les délais de visa tombent sous 20 jours grâce à un guichet unique opérationnel, la reconnaissance des diplômes passe par un système d’accréditation institutionnelle déléguée aux universités. L’écart entre le 18e rang en inputs et le 12e en outputs se resserre. Une réforme administrative bien conçue pourrait contribuer à réduire l’écart entre inputs et outputs. Des économistes comme Philippe Aghion, dont les travaux sur la croissance schumpétérienne soulignent le rôle des frictions institutionnelles dans la productivité de l’innovation, pointent précisément ce type de levier comme sous-exploité dans les économies à fort investissement public.
Dans la seconde trajectoire, la réforme administrative reste partielle. Les annonces se succèdent, les guichets sont créés mais sous-dotés, les délais réels stagnent. Dans ce cas, la France continue de financer à 18e mondial et de produire à un rang déclinant. La compétition s’intensifie : les États-Unis ont assoupli plusieurs de leurs procédures post-pandémie pour les visas scientifiques, l’Allemagne a lancé en 2024 une réforme substantielle de sa loi sur l’immigration qualifiée. La France pourrait se trouver désavantagée si elle ne réforme pas ses procédures tandis que d’autres pays assouplissent les leurs.
Ce que les signaux actuels permettent d’observer : plusieurs grandes métropoles universitaires françaises, Paris, Lyon, Grenoble, ont expérimenté des procédures accélérées en lien avec leurs établissements. Ces pilotes existent. La dépendance scientifique à l’égard de financements et de talents venus de l’extérieur est un facteur de vulnérabilité documenté ; la France ne peut pas se permettre d’en ajouter une couche en bloquant aussi les talents à la frontière. La généralisation de ces pilotes à l’échelle nationale sera un indicateur important de la performance française au GII 2028.
La gouvernance interministérielle constitue un enjeu majeur pour améliorer la performance. La réforme implique notamment l’Intérieur, l’Europe et les Affaires étrangères pour les visas, ainsi que le ministère chargé de l’Enseignement supérieur pour les conventions d’accueil; le rôle du Travail varie selon le titre et l’activité, avec des indicateurs de performance qui ne communiquent pas. Les réformes françaises demandent une coordination interministérielle durable que les intentions politiques initiales ne suffisent pas toujours à soutenir. La mise en œuvre de la prochaine réforme du passeport talent sera décisive pour évaluer si elle crée véritablement les conditions d’une accélération des procédures.
Sources
- OCDE Economic Survey France 2026, Foundations for Growth and Competitiveness : https://www.oecd.org/en/publications/foundations-for-growth-and-competitiveness-2026_40a7532f-en/full-report/france_a5a2f8a3.html
- WIPO Global Innovation Index 2025, Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (sans URL directe garantie ; rapport disponible sur wipo.int/gii)
- UK Science Innovation Network, France Summary 2024 (sans URL directe garantie ; disponible via le réseau SIN du gouvernement britannique)
- Olivier Babeau, L’édito éco : https://podcasts.apple.com/fr/podcast/l%C3%A9dito-%C3%A9co/id331124486



