Les pays du Golfe ne misent plus seulement sur l’IA : biotechnologie et calcul quantique figurent parmi les domaines d’intérêt croissant de leurs fonds souverains. Ce pivot s’inscrit dans une stratégie de diversification : financer des technologies à forte intensité de recherche, parmi lesquelles certaines pourraient influencer la demande énergétique à long terme. La question est de savoir si cette stratégie peut produire une véritable capacité industrielle, ou si elle restera un portefeuille d’actifs financiers sans ancrage local.

L’essentiel

  • Les fonds souverains du Golfe ciblent en 2026 la biotech et le calcul quantique. La biotech dispose déjà de capacités industrielles dans plusieurs segments, tandis que le calcul quantique reste principalement à un stade de développement et de démonstration.
  • Plusieurs startups régionales ont reçu le soutien de fonds locaux, signe que le Golfe finance désormais aussi des acteurs locaux et pas seulement des participations dans des entreprises étrangères.
  • Le modèle repose sur un pari structurel : diversifier l’économie vers des technologies à forte intensité de recherche et développer des capacités non pétrolières, sur un schéma comparable à celui que Singapour a suivi en développant sa production pharmaceutique dès 1972 et en renforçant sa stratégie biomédicale dans les années 2000.
  • La réussite dépend de plusieurs conditions institutionnelles : formation locale, régulation adaptée, et capacité à retenir les talents.

La rente pétrolière reconvertie en capital de risque

Les fonds souverains du Golfe gèrent des capitaux importants. Mubadala (Abu Dhabi), le Public Investment Fund saoudien et le Qatar Investment Authority ont longtemps placé ces capitaux dans l’immobilier, les infrastructures et les marchés financiers occidentaux. Leurs allocations vers des secteurs technologiques à forte intensité de recherche incluent l’IA, la biotech et d’autres domaines technologiques.

Ce déplacement tient à une réalité arithmétique. Les revenus pétroliers dépendent d’une ressource dont la demande à long terme est incertaine. Investir dans les technologies qui accélèrent la transition énergétique, y compris les biocarburants issus de la biologie synthétique, revient à couvrir les deux faces du même pari : si la transition va vite, ces pays auront les technologies qui remplaceront le pétrole ; si elle va lentement, ils auront toujours le pétrole. La stratégie est davantage une couverture financière sophistiquée qu’un pari idéologique sur la fin des hydrocarbures.

Le calcul quantique s’inscrit dans cette même logique. Les applications les plus immédiates concernent l’optimisation logistique, la modélisation des matériaux et la cryptographie. Pour des économies qui cherchent à construire des secteurs manufacturiers compétitifs, l’accès précoce à des capacités de calcul quantique représente un avantage potentiel sur les marchés où la compétitivité repose sur la précision computationnelle : chimie fine, pharmaceutique, gestion de réseaux d’énergie.

Mastiska et le signal d’une écologie locale

La levée de fonds de Mastiska mérite attention, moins pour son montant que pour ce qu’elle signifie. Le financement de Mastiska pour développer des puces et accélérateurs d’IA souveraine illustre une orientation vers le soutien d’entreprises régionales. Le soutien de fonds souverains locaux envers des entreprises régionales s’inscrit dans une stratégie de localisation déjà formalisée au moins depuis 2021.

Jusqu’à présent, la stratégie du Golfe en matière technologique était principalement acquisitive : prendre des participations dans des entreprises déjà constituées ailleurs, à Boston, San Francisco ou Tel Aviv. Soutenir Mastiska revient à parier sur la construction d’une écologie entrepreneuriale locale, avec tout ce que cela implique : des échecs probables, des délais longs, et une nécessité de patience que les fonds souverains ne pratiquent pas toujours naturellement.

Abu Dhabi a aussi investi dans des capacités de séquençage génomique à l’échelle de la population, notamment via des initiatives de santé publique portées par le gouvernement. Le génome de la population du Golfe est sous-représenté dans les grandes bases de données mondiales, dominées par des cohortes nord-américaines et européennes. Construire une base de données génomique locale ouvre des perspectives médicales spécifiques, mais aussi un avantage compétitif pour les entreprises qui développeront des diagnostics ou des traitements adaptés à cette population. La dépendance aux données étrangères comporte des risques analogues à ceux que connaît la recherche latino-américaine vis-à-vis des financements extérieurs : qui contrôle les données contrôle en partie l’agenda scientifique.

Le modèle singapourien, sa force et ses limites

L’analogie avec Singapour entre 1990 et 2010 circule souvent dans les discussions sur la diversification du Golfe. Elle mérite d’être examinée sérieusement plutôt qu’utilisée comme raccourci rassurant.

Singapour a construit une industrie pharmaceutique de premier rang en combinant plusieurs éléments précis : une politique de propriété intellectuelle attractive pour les multinationales, des investissements massifs dans la formation scientifique locale via l’Université nationale et Nanyang, la création de clusters industriels dédiés, et une bureaucratie d’État capable de mettre en œuvre des politiques à long terme sans être captée par des intérêts à court terme. GlaxoSmithKline, Novartis et Pfizer ont installé des capacités de production significatives à Singapour parce que l’ensemble du système était cohérent et prévisible.

Les pays du Golfe partagent certains atouts comparables : des capitaux abondants, une volonté politique explicite, et des gouvernements capables de tenir un cap sur plusieurs cycles électoraux, ou plutôt en leur absence. La différence principale tient à la base de capital humain. Singapour en 1990 disposait déjà d’un tissu éducatif et d’une diaspora scientifique qu’elle pouvait rapatrier. Les universités du Golfe montaient en gamme mais partaient de plus bas. Abu Dhabi a ouvert des campus de NYU et de Sorbonne, Riyad attire des chercheurs étrangers avec des packages financiers généreux.

Ces choix portent leurs fruits, mais lentement.

L’autre différence tient à la régulation. La biotech exige des agences réglementaires crédibles pour approuver les essais cliniques, certifier les produits et attirer des partenaires internationaux qui ne peuvent pas se permettre de travailler dans des environnements juridiquement incertains. L’Arabie saoudite a accéléré la modernisation de ses agences de santé depuis 2020, et les Émirats ont créé des zones franches avec des régimes réglementaires spécifiques. Ces structures existent sur le papier ; leur crédibilité internationale mettra encore quelques années à se consolider.

Du laboratoire à l’usine : le basculement de 2026

Le timing de ce pivot n’est pas arbitraire. Certains segments récents de la biotechnologie passent vers l’industrialisation, un mouvement que les analystes du secteur suivaient depuis plusieurs années.

Ce basculement s’observe sur plusieurs fronts. Certaines voies de biogaz ou biométhane peuvent être compétitives dans des configurations locales, mais les biocarburants avancés restent généralement plus coûteux que les carburants fossiles. Les diagnostics génomiques entrent dans certains programmes cliniques et de dépistage à grande échelle, sans être encore des produits de santé de masse généralisés. La biologie synthétique, qui permet de programmer des cellules pour produire des molécules à façon, ouvre des marchés dans la chimie fine, les cosmétiques et les matériaux.

Pour le Golfe, ce moment est particulièrement pertinent. Les pays de la région disposent d’une infrastructure industrielle habituée aux processus à grande échelle : raffinage pétrolier, pétrochimie, production d’ammoniac et d’urée. La bioproduction à grande échelle partage des logiques de process avec ces industries : des cuves, des réactions contrôlées, une gestion de la qualité rigoureuse. La courbe d’apprentissage est réelle, mais la distance n’est pas infinie.

Le calcul quantique, lui, reste plus loin du déploiement industriel. Les machines actuelles de IBM, Google et IonQ produisent des résultats intéressants sur des problèmes de recherche, mais les applications commerciales à grande échelle se comptent encore sur les doigts d’une main. L’intérêt des fonds souverains à ce stade comprend à la fois le positionnement stratégique et la recherche d’applications futures : prendre des participations tôt, nouer des partenariats avec des centres de recherche, et s’assurer un accès préférentiel quand les applications mûriront.

Les risques du pivot : concentration des gains et absorption limitée

Investir dans des secteurs technologiques de pointe ne garantit pas de transformer une économie. La robotisation a montré que les gains d’une mutation technologique peuvent se concentrer au sommet et laisser la majorité des travailleurs sans bénéfice net. Le Golfe court un risque analogue : financer des actifs biotech et quantique en tant qu’investisseurs financiers, sans que ces investissements ne génèrent de capacités locales significatives en matière d’emplois qualifiés, de brevets ou de savoir-faire industriel.

Ce risque n’est pas hypothétique. Les fonds souverains du Golfe ont investi massivement dans le divertissement, le sport et l’immobilier mondial depuis vingt ans. Ces investissements ont produit des rendements financiers, parfois spectaculaires, mais des transferts technologiques limités. La biotech pourrait suivre ce modèle si la stratégie reste celle d’un portefeuille financier plutôt que d’un projet industriel.

La distinction est précise. Un portefeuille financier se contente de détenir des parts dans Moderna, Illumina ou une startup de calcul quantique californiène. Un projet industriel construit des capacités locales : des unités de bioproduction sur le territoire national, des centres de recherche avec des chercheurs formés localement, des partenariats universitaires qui produisent des doctorants, et une régulation qui permet d’expérimenter. L’Arabie saoudite et les Émirats semblent vouloir le second modèle, mais les signaux sont encore mixtes.

L’administration de onze ministères saoudiens sous IA illustre cette tension : l’ambition de déployer des technologies avancées dans les services publics est réelle, mais le déploiement s’appuie encore largement sur des fournisseurs étrangers et des architectures conçues ailleurs.

Les prochaines années seront décisives

La biotech prend du temps. Singapour a mis vingt ans pour passer du projet politique à une industrie pharmaceutique reconnue mondialement. Les pays du Golfe lancent ce pari avec des capitaux bien supérieurs à ceux que Singapour avait mobilisés à l’époque, mais dans un contexte de compétition mondiale plus intense : la Chine, l’Inde et Israël ont tous investi massivement dans les sciences du vivant depuis 2020, et les États-Unis restent le centre de gravité du secteur.

Quelques indicateurs permettront de mesurer si la stratégie dépasse le stade du positionnement financier : le nombre de brevets déposés par des chercheurs affiliés à des institutions du Golfe dans les domaines concernés, la capacité des universités régionales à placer leurs doctorants dans des entreprises locales plutôt qu’à l’étranger, le volume de production biologique réalisé sur le territoire national, et la trajectoire de startups comme Mastiska au-delà de leur premier tour de financement.

Le pari n’est ni gagné ni perdu. Les conditions pour réussir existent en partie. Ce qui manque encore peut se construire, mais cela suppose de tenir un cap institutionnel sur une décennie, et de reconnaître que les projets industriels présentent généralement des profils de retour différents de ceux des portefeuilles financiers. Les fonds souverains concernés affichent déjà officiellement des objectifs conjoints de rendement financier et de développement économique ou industriel, avec des arbitrages variables selon les projets.


Sources

  1. Middle East Briefing / China Briefing, “Middle East Tech 2026: 5 Non-AI Trends Businesses Should Watch”, https://www.middleeastbriefing.com/news/middle-east-tech-2026-5-non-ai-trends-businesses/
  2. Middle East Institute, rapports sur la diversification économique du Golfe, 2026, https://www.mei.edu
  3. Mubadala Investment Company, portefeuille technologique et sciences de la vie, https://www.mubadala.com
  4. Agency for Science, Technology and Research (A*STAR), Singapour, historique du programme Biopolis (source de référence comparative, sans lien garanti)
  5. IBM Quantum, état du calcul quantique en 2026, https://www.ibm.com/quantum