Trois dépôts de données certifiés parmi les 160 enregistrés mondialement : voilà où en est l’Afrique en matière de souveraineté scientifique. Le continent génère des données, forme des chercheurs, publie des résultats, mais les infrastructures qui permettent de valoriser, stocker et partager ces données de façon fiable restent quasi absentes. Ce manque a une conséquence directe : la fragmentation des infrastructures peut faire transiter des données hors du continent et accroître la vulnérabilité stratégique.

L’essentiel

  • L’Afrique dispose de 3 dépôts certifiés CoreTrustSeal pour un total mondial de 160 enregistrements, signe d’un retard institutionnel qui pèse sur la crédibilité et la réutilisabilité des données scientifiques africaines.
  • Les budgets africains consacrés à la souveraineté des données demeurent insuffisants au regard des recommandations d’investissement.
  • Le projet Nexus Core au Maroc, en phase de développement avec une première tranche annoncée de 40 MW équipée de GPU NVIDIA Blackwell GB200, constitue une initiative remarquable, mais elle ne suffit pas à combler un déficit structurel.
  • Les règles nationales de gestion des données restent incompatibles entre pays africains, ce qui bloque la mise en commun transfrontalière même quand la volonté politique existe.
  • La fenêtre pour construire une architecture régionale de confiance est ouverte, mais elle se fermera à mesure que les startups africaines, faute d’alternatives locales, basculeront vers les clouds nord-atlantiques.

Trois certifications pour un continent de 54 pays

La certification CoreTrustSeal est un indicateur précis. Elle atteste qu’un dépôt de données est fiable, pérenne, accessible et géré selon des standards auditables. Pour un chercheur qui veut partager ses données ou s’appuyer sur celles d’un collègue, cette certification est une garantie de base. Elle permet aussi l’interopérabilité avec les grands registres scientifiques internationaux : sans elle, les données existent mais restent orphelines, difficilement intégrables dans des méta-analyses mondiales.

Sur les 160 dépôts certifiés enregistrés mondialement, 3 sont localisés en Afrique. L’Europe en compte plusieurs dizaines. Les États-Unis, une cinquantaine. Ce contraste illustre mieux qu’un long discours l’écart entre la rhétorique souverainiste et la réalité des moyens.

Ce déficit n’est pas une curiosité statistique. Il traduit un choix d’allocation : les budgets informatiques africains consacrés à la souveraineté des données demeurent limités. L’argent existe, les investissements dans la connectivité, les smartphones, les plateformes numériques progressent sur l’ensemble du continent. Mais construire des infrastructures de données scientifiques, certifiées, accessibles et opérées localement, reçoit une attention budgétaire limitée dans de nombreux gouvernements.

Les chercheurs africains produisent des données en épidémiologie, en climatologie, en agriculture et en génomique. Dans certains domaines, comme la modélisation des maladies tropicales ou l’adaptation agricole au Sahel, des équipes africaines contribuent à des publications de premier plan. Ces données sont souvent stockées sur des serveurs situés en dehors du continent, gérés par des institutions ou des entreprises extérieures. Les asymétries de données, de plateformes et de normalisation peuvent déplacer une partie de la valeur hors du continent, mais leur ampleur varie selon les secteurs et projets.

La certification manque, et les réglementations nationales s’y ajoutent

La question de la certification ne se pose pas dans le vide. Elle s’inscrit dans un tableau réglementaire fragmenté qui rend difficile toute mutualisation à l’échelle continentale.

Les pays africains ont développé leurs propres cadres juridiques pour la gestion des données, et ces cadres divergent. Certains imposent une localisation stricte des données sur le sol national. D’autres autorisent les transferts mais sans mécanismes de reconnaissance mutuelle. D’autres encore n’ont pas de législation claire. L’Union africaine a posé des jalons avec sa Convention de Malabo sur la cybersécurité, ratifiée par une minorité d’États membres, et son cadre politique pour la gouvernance des données adopté en 2022.

Mais entre l’adoption d’un cadre continental et son application effective dans chaque pays, il reste un fossé que ni la bonne volonté ni les sommets diplomatiques ne comblent seuls.

Le résultat est prévisible : des règles divergentes peuvent nécessiter des mécanismes de coordination pour un dépôt partagé transfrontalier. Le chercheur kenyan doit s’assurer que ses données ne quittent pas le territoire selon la loi nationale sur la protection des données. Le chercheur sénégalais opère sous un autre régime. L’université d’accueil du projet, souvent européenne ou américaine, propose alors la solution la plus simple : mettre les données sur ses propres serveurs, sous ses propres conditions d’utilisation. Le problème de souveraineté est résolu, mais au détriment de la partie africaine.

Ce mécanisme rappelle ce que l’on observe dans d’autres contextes de dépendance scientifique. Un article précédent du journal sur la recherche latino-américaine documentait comment la dépendance aux financements étrangers conduit à céder son agenda scientifique : l’infrastructure de données joue le même rôle, plus silencieux, mais tout aussi structurant. Quand les données vivent chez quelqu’un d’autre, les questions de recherche finissent par suivre.

Le Maroc, exception qui confirme la règle

Il existe un contre-exemple. En 2026, le projet Nexus Core était documenté comme étant en phase de développement, avec une première phase annoncée de 40 mégawatts équipée de puces NVIDIA Blackwell GB200. Il s’agit d’un projet remarquable à l’échelle continentale. Elle ouvre des possibilités concrètes : entraînement de modèles de grande taille, traitement de jeux de données scientifiques massifs, hébergement de services cloud souverains.

Le projet Nexus est notable pour plusieurs raisons. Il signale qu’un État africain peut se positionner comme opérateur d’infrastructure, pas seulement comme consommateur. Il attire des partenariats avec des universités et des entreprises technologiques qui cherchent une présence dans la région. Et il illustre qu’une stratégie nationale cohérente, combinant investissement public, partenariats industriels et positionnement géopolitique, peut produire des résultats tangibles.

Il s’agit d’un projet localisé au Maroc mais porté par un consortium international et orienté vers le marché EMEA, plutôt que d’une réponse exclusivement marocaine. Le Maroc bénéficie d’une situation géographique spécifique, d’une stabilité institutionnelle, de relations commerciales avec l’Europe et d’un accès aux financements internationaux qui ne sont pas également disponibles pour les 53 autres États du continent. Lagos, Nairobi et Johannesburg, qui concentrent l’essentiel de l’activité scientifique et numérique d’Afrique subsaharienne, ne disposent pas d’équivalents comparables. Kinshasa, Dar es Salaam ou Ouagadougou encore moins.

Les conditions qui ont rendu Nexus possible, à savoir le financement, le cadre réglementaire, la stabilité et les partenariats, dépendent de choix de gouvernance qui dépassent la technologie elle-même. L’infrastructure physique est le produit visible d’une chaîne de décisions institutionnelles, financières et politiques qui prennent des années à construire.

La compétition des modèles se joue aussi en Afrique

La géopolitique de l’infrastructure de données scientifiques africaine ne se joue pas dans un vide stratégique. Alice Ekman, analyste à l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne, a développé une grille de lecture utile : dans la compétition mondiale entre grandes puissances, ce qui est en jeu pour les acteurs tiers, États, régions, continents, est leur capacité à construire un modèle autonome, ou à choisir de quel camp ils rejoignent la périphérie.

Plusieurs grandes puissances technologiques investissent sur le continent africain en offrant des infrastructures cloud, des programmes de formation et des partenariats universitaires. Les architectures et standards propriétaires peuvent créer un risque de dépendance, que des règles de portabilité et d’interopérabilité cherchent à réduire. Une université africaine qui stocke ses données sur AWS ou sur Alibaba Cloud intègre un écosystème dont il devient difficile de sortir.

Cette lecture mérite toutefois d’être nuancée. La compétition des modèles, telle que la formule Ekman dans son analyse de la rivalité sino-américaine, suppose des acteurs avec une vision cohérente et une capacité d’action stratégique à long terme. L’Afrique est un continent de 54 États, avec des intérêts, des niveaux de développement et des histoires institutionnelles radicalement différents. Parler d’un “modèle africain” de gouvernance des données risque de projeter une cohérence qui n’existe pas encore. Les données de certification CoreTrustSeal en témoignent : avec 3 dépôts certifiés pour 160 enregistrements mondiaux, le continent n’a pas encore constitué une masse critique institutionnelle capable de peser dans cette compétition.

Les travaux de Daron Acemoglu sur les conditions du progrès technologique apportent un éclairage complémentaire et plus institutionnaliste : la capacité d’un territoire à capter les gains d’une infrastructure technologique dépend d’abord de la qualité de ses institutions, de leur aptitude à poser des règles claires, à les faire respecter et à redistribuer les bénéfices. Le déficit africain en matière de données scientifiques tient à des cadres institutionnels insuffisamment construits, insuffisamment interconnectés et souvent insuffisamment financés.

Ces deux lectures ne s’opposent pas. Elles se complètent : la géopolitique crée l’urgence, l’institutionnalisme pointe les solutions. Une gouvernance des données africaine crédible exige des institutions robustes capables de peser dans cette compétition.

La fenêtre 2026-2030 et ce qu’il faudrait construire

Le calendrier a son importance. Les startups et laboratoires africains qui se constituent aujourd’hui n’ont pas encore atteint le stade où elles ont besoin de lever des capitaux étrangers à grande échelle ou de s’intégrer dans des chaînes de valeur mondiales exigeant une normalisation des données. Dans quatre à six ans, ce sera différent. Les entreprises africaines en forte croissance risquent d’aligner leurs standards de données sur ceux de leurs partenaires internationaux, à défaut d’alternatives régionales établies.

L’Université des Nations Unies identifie cette fenêtre comme structurante dans ses travaux sur la souveraineté des données africaines. Le choix d’infrastructure fait aujourd’hui conditionne les dépendances de la décennie suivante. Ce risque peut être géré si les chantiers appropriés sont ouverts maintenant.

Plusieurs éléments seraient nécessaires pour qu’une architecture africaine de confiance prenne forme. Le premier est la reconnaissance mutuelle des cadres réglementaires : son absence ou son insuffisance peut compliquer un dépôt partagé entre pays, mais ne rend pas nécessairement sa construction impossible. L’Union africaine a posé les bases textuelles ; les États doivent les ratifier et les transposer. Le deuxième est la montée en charge des certifications : il faut multiplier les dépôts de données capables d’atteindre le niveau CoreTrustSeal, ce qui suppose une formation des équipes techniques, des investissements dans les systèmes de gestion, et un accompagnement par des institutions qui ont déjà ce savoir-faire.

Le troisième élément est le financement. Les investissements actuels en infrastructure de données souveraine demeurent limités. Le combler ne relève pas d’un seul bailleur ni d’une seule décision politique. Cela suppose que les gouvernements africains arbitrent différemment dans leurs priorités budgétaires numériques, que les bailleurs multilatéraux, Banque mondiale, Union africaine, institutions régionales, conditionnent davantage leurs financements à la construction d’infrastructures certifiées, et que les partenariats public-privé incluent des clauses de localisation et de transfert de compétences réelles, pas symboliques.

Le scénario dans lequel cette fenêtre se ferme sans avoir été utilisée est facile à décrire. Les startups africaines peuvent lever des fonds auprès d’investisseurs américains ou chinois dont les exigences d’infrastructure sont compatibles avec leurs propres standards. Les données risquent alors de migrer vers des clouds nord-atlantiques ou asiatiques. Les chercheurs africains publient régulièrement, mais une part importante de leurs données transite par des infrastructures situées en dehors du continent. Dans dix ans, une dépendance numérique supplémentaire s’est ajoutée aux dépendances existantes.

Le scénario alternatif est moins certain, mais il a des précédents. L’Inde a construit India Stack, son infrastructure numérique publique, en partant d’une volonté politique claire et d’une architecture ouverte. L’Union européenne a commencé à construire des espaces de données sectoriels communs via le projet Gaia-X, avec les difficultés que l’on connaît mais aussi des avancées réelles. Ces modèles ne sont pas directement transposables, mais ils montrent qu’un acteur collectif peut se donner les moyens d’une infrastructure de données souveraine s’il fait le choix d’investir au bon moment. Ce que les fonds souverains du Golfe font en biotech et en calcul, comme documenté ici, avec une logique de capture stratégique d’infrastructure, l’Afrique pourrait le faire avec une logique de mutualisation régionale.

Les signaux à surveiller dans les prochaines années sont précis : le taux de ratification de la Convention de Malabo et des cadres de l’UA sur les données, le nombre de nouveaux dépôts africains candidats à la certification CoreTrustSeal, l’évolution de la part des budgets ICT consacrés à la gouvernance des données, et la capacité des institutions régionales comme l’AUDA-NEPAD à proposer un cadre d’interopérabilité techniquement crédible.

Les initiatives déjà engagées par les acteurs en place

Dire que rien ne bouge serait inexact. La Science for Africa Foundation finance des programmes de renforcement des capacités en gestion des données scientifiques dans plusieurs pays subsahariens. Des initiatives comme le réseau H3Africa ont montré qu’une infrastructure de données génomiques pouvait être construite avec des équipes africaines dans des contextes contraints, à condition d’un financement dédié et d’une gouvernance pensée dès le départ. L’Union africaine a produit des textes cadres qui représentent un point d’ancrage politique réel, même si leur application reste inégale.

Des initiatives existent déjà ; l’enjeu est de passer à une architecture systémique. Les certifications CoreTrustSeal supposent un accompagnement technique, une montée en compétences des équipes de gestion des données et souvent un audit externe. Ces étapes sont franchissables, mais elles demandent du temps, de la continuité institutionnelle et des ressources. Les infrastructures de données fonctionnent dans la durée et non par projets de deux ans avec fin de financement, ce qui rend les cycles habituels de l’aide au développement peu adaptés à ce type d’enjeu.

Le faible nombre de dépôts CoreTrustSeal africains signale une capacité de certification limitée, sans mesurer directement le poids des plateformes mondiales dans les données scientifiques. Gouvernements, institutions régionales, bailleurs et communautés scientifiques africaines peuvent modifier cet état de fait en traitant l’infrastructure de données comme une condition de la souveraineté scientifique, au même titre que les universités, les laboratoires ou les revues.


Sources

  1. Tony Blair Institute for Global Change, Building Scientific Sovereignty: Data-Driven Strategies for Strengthening Research Capacity in LMICs : https://institute.global/insights/tech-and-digitalisation/building-scientific-sovereignty-data-driven-strategies-for-strengthening-research-capacity-in-lmics
  2. Université des Nations Unies, Africa’s Next Move and Why Data Sovereignty Is the Missing Key to the Continent’s Economic Future : https://unu.edu/article/africas-next-move-and-why-data-sovereignty-missing-key-continents-economic-future
  3. Alice Ekman, Institut d’études de sécurité de l’Union européenne (EUISS), analyses géopolitiques et compétition des modèles : https://www.euiss.europa.eu/
  4. Science for Africa Foundation, programmes de renforcement des capacités scientifiques africaines (scienceforafrica.org)
  5. Nature Communications, données sur les infrastructures de recherche et les dépôts certifiés en Afrique subsaharienne
  6. CoreTrustSeal, registre des dépôts de données certifiés : https://www.coretrustseal.org/
  7. Union africaine, Cadre politique pour la gouvernance des données (2022) et Convention de Malabo sur la cybersécurité