La région MENAAP, qui regroupe le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord, l’Afghanistan et le Pakistan, présente une participation féminine au marché du travail parmi les plus basses du monde : environ une femme en âge de travailler sur cinq, avec une transition démographique encore inachevée et très hétérogène selon les pays. Cette faible participation résulte d’une combinaison de politiques et de cadres juridiques, de normes sociales, de contraintes familiales liées à la mobilité et à la garde, ainsi que d’une demande de travail insuffisante. Selon la Banque mondiale, lever les obstacles empêchant les femmes d’accéder aux emplois correspondant à leurs compétences pourrait accroître le PIB par habitant de 20 à 30 % en Égypte, Jordanie et Pakistan, un gain économique important selon l’institution.
L’essentiel
- Dans des pays tels que l’Égypte, la Jordanie et le Pakistan, supprimer les barrières à l’emploi féminin pourrait accroître le PIB par habitant de 20 à 30 %, selon la Banque mondiale (octobre 2025).
- La population en âge de travailler devrait augmenter d’environ 220 millions de personnes d’ici 2050 ; sans création d’emplois, gains de productivité et hausse de l’offre de travail, dont celle des femmes, cette évolution risque d’accentuer les tensions sur l’emploi et les finances publiques.
- Les obstacles à l’emploi féminin sont institutionnels autant que culturels : droits de garde, régimes matrimoniaux, transport et accès aux services de soin sont des leviers documentés, pas des invariants.
- Des réformes du droit du travail, de la garde et de la mobilité sont associées à des améliorations dans certains contextes, mais leur effet causal agrégé sur la participation féminine régionale doit être établi pays par pays.
- Les économies de la région convertiront leur transition démographique en productivité à la condition de valoriser le capital humain féminin au cours des deux prochaines décennies.
Un dividende annoncé qui peut tourner à vide
Depuis trente ans, les économistes parlent du « dividende démographique » des pays jeunes : la phase où la part des actifs dans la population totale culmine, allégeant le coût de la dépendance et libérant l’épargne pour l’investissement. L’Asie du Sud-Est l’a encaissé dans les années 1980-2000. La région MENAAP, elle, est encore en route vers ce pic.
D’ici 2050, quelque 220 millions de personnes supplémentaires arriveront en âge de travailler dans la région, selon les projections de la Banque mondiale. C’est une force considérable, à condition qu’elle soit employée. Ce qui frappe, dans les données de la Banque mondiale publiées en octobre 2025, c’est précisément l’ampleur de la ressource qui reste inutilisée. Environ 80 % des femmes en âge de travailler ne participent pas au marché du travail, selon la définition statistique de la force de travail. En Afghanistan et au Yémen, la participation féminine tombe sous 10 % ; elle est autour de 11 % en Irak selon les estimations de la Banque mondiale.
En Égypte, la participation féminine à la force de travail est d’environ 18 % selon les données récentes disponibles. En Jordanie, l’un des pays les mieux dotés en capital humain féminin de la région, moins d’une femme sur cinq travaille.
Ces chiffres ne reflètent pas seulement un manque de qualification. Les femmes de la région sont scolarisées à des niveaux comparables ou supérieurs à ceux des hommes dans plusieurs pays. En Jordanie et en Égypte, les femmes représentent une majorité des diplômés de l’enseignement supérieur. Le problème combine des barrières institutionnelles, sociales, familiales et de demande de travail ; l’inadéquation entre formation et emploi existe dans certains pays, mais les données ne l’identifient pas comme un frein spécifiquement féminin majeur.
Droits et interdictions concrets en droit du travail
L’analyse de la Banque mondiale identifie plusieurs obstacles institutionnels qui fonctionnent comme des filtres à l’entrée. Dans certains pays, des règles de statut personnel ou de mobilité peuvent légalement empêcher une femme mariée de travailler sans l’accord du mari. Cela ne doit pas être assimilé, sans preuve pays par pays, à une interdiction de signer un contrat de travail. Dans d’autres, certains secteurs leur sont légalement fermés. La mobilité reste contrainte : les transports en commun peu développés et les normes de sécurité dans les espaces publics réduisent le périmètre géographique dans lequel une femme peut raisonnablement chercher un emploi.
L’obstacle le plus systématique est peut-être le plus banal : l’absence de services de garde abordables. Lorsqu’une famille n’a pas accès à des modes de garde, c’est le travail de la femme qui s’ajuste, pas celui de l’homme. Ce mécanisme a joué le même rôle en Europe occidentale jusqu’aux années 1970, et continue de peser dans des pays aussi variés que le Japon, le Mexique ou l’Inde. La région MENAAP se distingue par la combinaison de plusieurs de ces barrières simultanément, alors que les réponses publiques restent insuffisantes.
L’environnement légal évolue. En 2019, l’Arabie saoudite a renforcé les protections contre la discrimination à l’emploi et réformé plusieurs règles de tutelle, notamment sur les voyages, dans le cadre de la période Vision 2030. Selon le bulletin GASTAT du quatrième trimestre 2017, le taux de participation au marché du travail des Saoudiennes était de 19,4 %, contre 36,0 % au quatrième trimestre 2024. Pour l’ensemble des femmes résidentes, les taux publiés sont de 20,9 % au quatrième trimestre 2017 et de 33,5 % au quatrième trimestre 2024. Ces comparaisons doivent toutefois être lues avec prudence : GASTAT a adopté, à partir du premier trimestre 2024, de nouvelles estimations de population fondées sur le recensement de 2022.
Des obstacles informels persistent, et cette hausse coïncide avec des politiques d’emploi, des changements économiques plus larges et des transformations sociales. Des réformes réglementaires intégrées à cet ensemble peuvent être associées à des hausses mesurables en moins d’une décennie, sans que leur effet causal isolé puisse être tenu pour acquis.
La thèse de Nikolski mise à l’épreuve des faits de la région
L’historienne Véra Nikolski a défendu une thèse qui éclaire directement ce dossier : l’émancipation économique des femmes n’est pas un acquis culturel spontané. Elle est le produit de conditions matérielles et institutionnelles précises, industrialisation, urbanisation, accès aux services, réformes juridiques, que les sociétés peuvent choisir de créer ou de bloquer. La faible participation féminine dans la région MENAAP n’est pas un trait culturel immuable : elle résulte d’une interaction entre institutions, normes sociales, organisation familiale et insuffisance d’emplois adaptés.
Cette lecture est corroborée par les données comparées. Plusieurs pays de la région ont engagé des réformes du droit du travail, développé des modes de garde ou amélioré l’accès aux transports urbains. Leurs effets sur la participation féminine doivent toutefois être évalués au cas par cas. C’est le mécanisme que Nikolski décrit : lorsque les conditions matérielles changent, les comportements d’emploi peuvent changer avec elles, souvent plus vite que les normes culturelles associées.
Une lecture concurrente mérite toutefois d’être examinée honnêtement. Des économistes comme Dani Rodrik mettent en garde contre les réformes institutionnelles conçues depuis l’extérieur sans tenir compte des équilibres sociaux locaux : une réforme du droit du travail imposée trop vite peut produire des effets de rejet ou rater ses cibles si elle ne s’accompagne pas d’une transformation des politiques d’emploi au sens large. Le cas saoudien suggère que la réforme fonctionne mieux quand elle est portée par une coalition politique interne, ici, un projet national de diversification économique, que quand elle est présentée comme un impératif de développement venu d’ailleurs. Les deux lectures ne s’excluent pas : elles précisent les conditions du succès.
Les réformes qui marchent et pourquoi elles marchent
Le cas saoudien n’est pas isolé. Au Maroc, des initiatives de soutien aux modes de garde, y compris dans des territoires moins bien desservis, cherchent à faciliter l’accès des femmes à l’activité. En Jordanie, des programmes pilotes de transport sécurisé vers les zones industrielles ont été mis en place pour réduire l’un des freins pratiques à l’emploi féminin. Ces expériences suggèrent un constat simple : les obstacles à l’emploi féminin sont des points de friction, et chaque point de friction qu’on supprime peut libérer une capacité productive qui existait déjà.
L’Égypte présente un cas particulièrement documenté. Des travaux menés en lien avec la Banque mondiale sur le secteur manufacturier ont exploré l’apport de programmes combinant alphabétisation économique et compétences techniques pour faciliter l’accès des femmes au marché du travail. Le point de bascule ne tient pas à la formation en elle-même, mais à la combinaison de formation, de mobilité et de réseau social que ces programmes peuvent générer. Autrement dit, les politiques les plus efficaces sont celles qui attaquent plusieurs points de friction simultanément, pas celles qui misent sur un levier unique.
Il est utile ici de faire le lien avec une dynamique plus large : la productivité d’une économie dépend de sa capacité à allouer le capital humain là où il est le plus utile. Quand une part importante de ce capital est exclue du marché par des obstacles institutionnels, la perte de productivité agrégée est réelle. Les estimations de 20 à 30 % de la Banque mondiale représentent toutefois un gain potentiel de PIB par habitant dans certains pays, et non une perte de productivité régionale directement mesurée.
220 millions d’actifs supplémentaires d’ici 2050 : deux chemins possibles
La question démographique rend l’enjeu encore plus aigu. La région MENAAP va accueillir 220 millions de personnes supplémentaires en âge de travailler d’ici 2050. Si la création d’emplois et la productivité ne progressent pas suffisamment, cette hausse risque d’accentuer les tensions sur les marchés du travail. Une création d’emplois insuffisante augmenterait le risque de chômage, de sous-emploi et de tensions budgétaires ; l’ampleur et la composition de ces effets ne sont pas établies par la projection de 220 millions. C’est le risque d’un dividende raté.
Le scénario alternatif suppose que les gouvernements de la région traitent la participation féminine comme une priorité de politique économique, et non comme une variable culturelle sur laquelle il serait malvenu d’agir. Dans ce scénario, la hausse de la participation féminine au marché du travail contribue à absorber une partie de la pression démographique, à augmenter les cotisations sociales et fiscales, et à financer les services publics dont les économies jeunes ont besoin, éducation, santé, garde d’enfants. C’est un cercle vertueux, mais il suppose un investissement public initial que peu de gouvernements de la région ont inscrit dans leurs priorités budgétaires.
La différence entre les deux trajectoires tient à des décisions prises à court terme. Le droit du travail se réforme en quelques années. Les programmes de garde se déploient en moins d’une décennie quand ils sont financés. À mesure que les emplois féminins deviennent plus visibles et plus nombreux, les normes sociales peuvent elles aussi évoluer. Cette dynamique ne suit pas un seuil universel : elle dépend des secteurs, des territoires, des structures familiales et des politiques mises en œuvre.
Les enjeux financiers sont eux aussi structurants. Comme le montre l’expérience européenne, nommer clairement la trajectoire budgétaire est un acte politique : les gouvernements qui refusent de chiffrer le coût de l’inaction, ici, le manque à gagner lié à la faible participation féminine, se privent d’un levier d’arbitrage essentiel. L’estimation de la Banque mondiale, soit un gain potentiel de 20 à 30 % de PIB par habitant dans certains pays, rend lisible le coût économique des barrières à l’emploi féminin.
Priorités des politiques publiques avant 2035
Le droit, la garde et la mobilité sont trois leviers importants identifiés dans la littérature, qui doivent être combinés à des politiques sur les normes, la sécurité, les employeurs et la création d’emplois privés. D’abord, le droit du travail : supprimer les dispositions qui subordonnent l’accès à l’emploi à une autorisation conjugale ou qui ferment certains secteurs aux femmes. Les réformes saoudiennes montrent que des changements juridiques et réglementaires sont possibles en quelques années avec une volonté politique claire. Ensuite, les services de garde : des services accessibles et abordables constituent un levier important de la participation féminine, sans être ni l’unique déterminant ni une condition historique démontrée pour tous les pays de l’OCDE. C’est un investissement public, pas un service que le marché fournira spontanément à coût accessible dans des économies à revenu intermédiaire.
Enfin, le manque de transport sûr est un obstacle important à la participation des femmes dans plusieurs villes et pays de la région, mais son rang relatif varie selon les enquêtes et les contextes.
Ces trois domaines ne sont pas indépendants. Une réforme juridique sans investissement dans les services de garde change peu de chose pour les mères de jeunes enfants. Des modes de garde sans transport sécurisé restent inaccessibles pour les femmes des périphéries urbaines. La cohérence des politiques est aussi importante que leur contenu.
La manière dont les outils numériques et l’IA s’intègrent dans ces systèmes mérite une attention particulière : les plateformes de mise en relation emploi-chercheur peuvent réduire les coûts de recherche pour les femmes, mais elles reproduisent aussi les biais des marchés qu’elles indexent. L’automatisation de certains secteurs manufacturiers, historiquement l’une des premières portes d’entrée des femmes dans l’emploi formel, pourrait fermer ce couloir précisément au moment où la région en aurait le plus besoin.
L’accès des femmes à l’emploi pèsera directement sur la transition démographique de la région MENAAP. Les projections indiquent que la hausse de la population en âge de travailler ne générera pas à elle seule un dividende démographique ; elle doit s’accompagner de création d’emplois, de gains de productivité et d’une participation plus large au marché du travail. Les politiques adoptées à court terme influenceront fortement la croissance et l’emploi, mais elles ne constituent pas le seul déterminant des trajectoires économiques régionales.
Sources
- Banque mondiale, MENAAP Economic Update, octobre 2025
- Bureau général des statistiques d’Arabie saoudite, données sur la participation féminine au marché du travail 2017-2024 (General Authority for Statistics, Saudi Arabia)
- ONU DESA, World Fertility 2024 (projections démographiques régionales)
- Organisation internationale du Travail, évaluations des programmes de subvention à la garde d’enfants au Maroc
- Banque mondiale, Jobs and Women: Untapped Talent, Unrealized Growth
- Banque mondiale, rapport régional sur l’emploi, les femmes et la démographie dans la région MENAAP
- Banque mondiale, Women, Business and the Law 2024
- Banque mondiale, résultats sur l’emploi des femmes en Jordanie
- Banque mondiale, note sur la participation féminine en Égypte
- Banque mondiale, données sur la participation féminine au marché du travail en Irak
- OCDE, analyse sur l’accès aux services de garde d’enfants et l’emploi féminin
- Bureau général des statistiques d’Arabie saoudite, statistiques du marché du travail, 2017
- Banque mondiale, base juridique sur les restrictions au travail des femmes mariées au Yémen
- Bureau général des statistiques d’Arabie saoudite, Saudi Women’s Statistics Report 2024
- Annonce officielle saoudienne des réformes de 2019
- Banque mondiale, étude juridique sur les réglementations du travail dans la région MENA
- Banque mondiale, Women, Business and the Law 2020, réformes saoudiennes
- Banque mondiale, taux de participation féminine en Égypte