En quelques jours de fermeture du détroit d’Ormuz en 2026, environ 20 millions de barils par jour transitaient normalement par ce passage, mais le volume effectivement interrompu était estimé à 11–14 millions de barils par jour — la fermeture étant partielle et sélective, et des alternatives partielles existant via les oléoducs de contournement. Soit une perturbation majeure de l’approvisionnement pétrolier mondial, à laquelle s’ajoutait l’impact sur environ 19 à 20 % du gaz naturel liquéfié exporté à l’échelle planétaire, selon l’EIA, l’IEA et le Congressional Research Service. Les marchés énergétiques ont bondi. Les économistes ont sorti leurs modèles de 1973. Et si la stagflation comparable aux années 1970 n’était pas avérée fin mai/début juin 2026, des risques sérieux et officiellement reconnus existaient : le Commissaire européen Dombrovskis parlait de « choc stagflationnaire », la BCE avertissait de risques de stagflation pour l’Allemagne et l’Italie, et Wikipedia décrivait des « heightened risks of stagflation ».

Ce décalage entre la peur et l’événement réel mérite examen. Il dit quelque chose d’important sur la résilience des économies modernes face aux chocs géopolitiques, mais aussi sur leurs nouvelles vulnérabilités, qui ne disparaissent pas : elles se déplacent.

L’essentiel

  • Le détroit d’Ormuz concentre normalement 20 millions de barils par jour et environ 19–20 % du GNL mondial ; sa fermeture partielle en 2026 a provoqué une hausse des prix tout en faisant peser des risques sérieux de stagflation, reconnus par la Commission européenne et la BCE.
  • L’Europe a maintenu une inflation relativement maîtrisée grâce à des stocks stratégiques abondants, une diversification des approvisionnements engagée depuis 2022 et des mécanismes de marché plus résilients qu’en 1973.
  • Le rapport CyclOpe 2026 estime que les stocks stratégiques actuels permettent d’absorber une fermeture d’Ormuz pendant une durée limitée, au-delà de laquelle l’économie mondiale entrerait en contraction.
  • La vulnérabilité aux chokepoints énergétiques ne disparaît pas : elle se déplace vers les métaux critiques de la transition, dont les chaînes d’approvisionnement sont encore plus concentrées géographiquement que ne l’était le pétrole en 1973.

Ce que 1973 a vraiment enseigné

L’embargo pétrolier de 1973 n’a pas seulement provoqué une récession. Il a révélé que des économies industrialisées entières pouvaient être mises à genoux par la décision d’un cartel de producteurs. Le prix du baril a quadruplé en quelques mois. L’inflation a décollé en Europe et aux États-Unis. La croissance s’est effondrée. Les gouvernements occidentaux, pris de court, ont répondu par des rationements, des limitations de vitesse et des interdictions de circulation le dimanche.

Cinquante ans plus tard, la leçon a produit ses effets. L’Agence internationale de l’énergie, créée précisément en réponse à ce choc, impose à ses membres des stocks stratégiques représentant au minimum 90 jours d’importations nettes. Les États-Unis ont constitué leur Strategic Petroleum Reserve. L’Europe a diversifié ses fournisseurs, développé des terminaux de regazéification, et tiré, depuis 2022, les conséquences brutales de sa dépendance au gaz russe.

Quand Ormuz s’est fermé en 2026, ce dispositif a joué son rôle. Les prix ont grimpé, parfois fortement selon les marchés et les segments. Mais les économies n’ont pas cédé. L’Europe a maintenu une inflation relativement maîtrisée, selon les données disponibles via le rapport CyclOpe 2026 et les analyses de l’IRIS. Les marchés ont absorbé le choc parce qu’ils avaient les outils pour le faire : des stocks, des routes alternatives, et surtout du temps.

Vingt millions de barils sans passer par le Golfe

Comprendre pourquoi la crise a été absorbée exige de regarder les tuyaux de rechange. Le détroit d’Ormuz ne dispose pas de contournement simple. Le pipeline Abqaiq-Yanbu, qui relie l’Arabie saoudite à la mer Rouge via les terres, peut déporter environ 5 millions de barils par jour, loin des 20 millions en transit normal. Les Émirats arabes unis disposent du pipeline ADCO-Fujairah, capable d’acheminer jusqu’à 1,5 million de barils par jour vers le golfe d’Oman en évitant Ormuz.

Ce sont des capacités réelles, mais insuffisantes à elles seules. Ce qui a vraiment fait la différence, selon le rapport CyclOpe 2026, c’est la combinaison de ces routes alternatives avec la libération coordonnée de stocks stratégiques. Plusieurs pays de l’AIE ont activé leurs réserves en parallèle. Cette mobilisation a temporisé la hausse des prix et évité les ruptures d’approvisionnement physique dans les économies développées.

Le marché du GNL a joué différemment. Le gaz naturel liquéfié, transporté par méthaniers, permet une flexibilité que le pétrole en pipeline n’a pas : on peut rediriger un navire en route. Les acheteurs asiatiques ont accepté des primes pour sécuriser leurs cargaisons. Les acheteurs européens ont bénéficié du travail fait depuis 2022 pour diversifier leurs sources, notamment vers les États-Unis et le Qatar, et pour augmenter les capacités de regazéification. La dépendance au transit par Ormuz pour le GNL européen, même réelle, était partiellement couverte par d’autres origines.

Les stocks stratégiques ont une capacité d’absorption limitée

La résilience démontrée en 2026 est réelle. Elle repose cependant sur une condition explicite que le rapport CyclOpe 2026 formule sans ambiguïté : les stocks stratégiques actuels permettent d’absorber une fermeture du détroit pendant une durée significative, mais au-delà d’un certain seuil, l’économie mondiale entrerait en contraction.

Cette limite est à la fois rassurante et préoccupante. Rassurante parce qu’elle signifie que les systèmes de précaution fonctionnent sur le court terme. Préoccupante parce qu’une fermeture prolongée, liée à un conflit armé durable dans la région, dépasserait ce seuil. La plupart des scénarios de guerre ouverte entre Iran et États-Unis, ou d’un blocage iranien en représailles à des frappes sur ses installations nucléaires, prévoient des perturbations de plusieurs mois, pas de quelques semaines.

La question n’est donc pas de savoir si les économies ont absorbé le choc de 2026, mais dans quelles conditions elles pourraient faire face à un choc plus long. Les 90 jours de stocks obligatoires de l’AIE ne correspondent pas tous à des importations depuis le Golfe. Le taux de couverture effectif d’un blocage d’Ormuz varie considérablement selon les pays. Le Japon, la Corée du Sud et l’Inde, qui dépendent du Golfe pour une part très importante de leurs approvisionnements, seraient dans une position bien plus exposée que l’Allemagne ou la France si la fermeture durait.

La mondialisation heureuse et ses chokepoints

Le rapport CyclOpe 2026, dont les analyses nourrissent cette lecture, pose une question plus large que le simple épisode d’Ormuz. Son titre de constat, que la RTBF a relayé, parle de l’accélération de la fin de la mondialisation heureuse. Il ne s’agit pas d’un effondrement du commerce mondial, mais d’une recomposition de ses logiques.

La mondialisation du dernier demi-siècle reposait sur un présupposé implicite : les chokepoints géographiques seraient stables parce que les intérêts économiques des États convergeraient pour les maintenir ouverts. Ormuz illustre la fragilité de ce présupposé. Un acteur étatique peut décider de fermer un détroit pour des raisons politiques qui priment sur les conséquences économiques globales.

Ce qui change depuis quelques années, c’est la multiplication de ces points de tension. Le canal de Suez, le détroit de Malacca, Bab-el-Mandeb : chacun concentre des flux qui n’ont pas de substitut immédiat. Les attaques houthies en mer Rouge depuis 2023 avaient déjà poussé de nombreux armateurs à contourner l’Afrique, allongeant les trajets de deux semaines et renchérissant les coûts logistiques. Ces perturbations ont fonctionné comme un test grandeur nature de la flexibilité des chaînes d’approvisionnement mondiales.

La leçon tirée par les gouvernements et les entreprises est ambivalente. D’un côté, les chaînes ont démontré une capacité d’adaptation supérieure à ce que l’on craignait, à condition d’accepter des coûts plus élevés. De l’autre, cette adaptation a un prix qui se répercute sur les consommateurs et les entreprises, et qui n’est pas distribué également entre les pays.

Les métaux de la transition remplacent le pétrole comme vulnérabilité systémique

Le vrai enseignement de la crise d’Ormuz n’est peut-être pas dans ce qu’elle a révélé sur l’énergie fossile, mais dans ce qu’elle préfigure pour la transition énergétique. Les économies qui cherchent à réduire leur dépendance au pétrole et au gaz construisent de nouvelles chaînes de dépendance, aussi concentrées géographiquement, et moins matures en termes de stocks stratégiques.

Le lithium, le cobalt, le nickel, les terres rares nécessaires aux batteries, aux panneaux solaires et aux éoliennes : ces matériaux sont extraits et transformés dans un nombre très restreint de pays. La République démocratique du Congo concentre environ 70 % de la production mondiale de cobalt. La Chine contrôle plus de 80 % de la transformation mondiale des terres rares. L’Indonésie et les Philippines dominent le nickel. Ces concentrations sont comparables, voire supérieures, à celles que le pétrole du Golfe représentait dans les années 1970.

La différence, pour l’instant, est que les tensions géopolitiques autour de ces matériaux n’ont pas encore produit de blocage équivalent à celui d’Ormuz. Mais les signaux d’alerte s’accumulent. La Chine a restreint ses exportations de gallium et de germanium depuis 2023, de graphite en 2023-2024, et de certains aimants permanents. Ces restrictions restent partielles et contestables dans le cadre de l’OMC, mais elles signalent une disposition à utiliser la dépendance minière comme levier géopolitique.

Les stocks stratégiques de métaux critiques sont quasi inexistants par rapport à ceux du pétrole. Aucune organisation internationale équivalente à l’AIE ne gère des réserves de lithium ou de cobalt. Les politiques industrielles en cours aux États-Unis, en Europe et en Inde tentent d’adresser cette lacune par la diversification des sources d’approvisionnement et le soutien au recyclage, mais elles en sont aux stades initiaux.

Ce que les acteurs font concrètement

Face à cette vulnérabilité redéfinie, plusieurs stratégies sont à l’œuvre simultanément. L’Union européenne a adopté le règlement sur les matières premières critiques en 2024, qui fixe des objectifs de diversification et de capacité domestique d’extraction, de transformation et de recyclage. Il est encore trop tôt pour en mesurer les effets industriels réels, mais le cadre réglementaire existe.

Les États-Unis ont mobilisé le Defense Production Act pour soutenir l’extraction de minéraux critiques sur le territoire national et dans des pays alliés. Des accords bilatéraux ont été signés avec le Canada, l’Australie et plusieurs pays africains pour sécuriser l’accès aux gisements. Ces partenariats ne résolvent pas la dépendance à court terme, mais ils construisent une géographie d’approvisionnement alternative sur dix à vingt ans.

Sur le pétrole lui-même, les pays producteurs du Golfe ont eux-mêmes investi dans des capacités de contournement. L’Arabie saoudite a augmenté la capacité du pipeline Abqaiq-Yanbu. Les Émirats ont développé le terminal de Fujairah. Ces investissements répondent à un intérêt bien compris : un blocage prolongé d’Ormuz pénalise d’abord les États dont les revenus dépendent des exportations d’hydrocarbures.

Le monde de l’assurance maritime et de la logistique s’adapte aussi. Les primes d’assurance pour le transit par le Golfe ont fortement augmenté depuis les tensions de 2019-2020 et les épisodes de 2023-2026. Cette hausse a deux effets contradictoires : elle renchérit les approvisionnements, mais elle incite aussi les acteurs privés à investir dans la résilience logistique et les routes alternatives.

La capacité d’absorption des stocks comme horizon de décision

Revenir à la limite d’absorption imposée par les stocks disponibles, c’est comprendre qu’elle définit un horizon de décision pour les gouvernements, pas seulement une contrainte physique. En deçà de ce seuil, une fermeture d’Ormuz est un choc économique absorbable. Au-delà, c’est une crise systémique.

Cette asymétrie a des implications pour les politiques publiques. Elle plaide pour l’augmentation des stocks stratégiques, notamment dans les pays asiatiques les plus exposés. Elle plaide pour la diversification accélérée des routes d’approvisionnement en GNL. Et elle suggère que la course à l’autonomie énergétique par les renouvelables n’est pas seulement une politique climatique : c’est une politique de sécurité qui réduit mécaniquement l’exposition aux chokepoints fossiles.

Sur ce dernier point, les données disponibles montrent une progression réelle. En 2024, les renouvelables représentaient environ 30 % de la production mondiale d’électricité selon les données de l’Agence internationale de l’énergie. Cette part croît de quelques points par an. Chaque point gagné représente une portion de la demande d’énergie qui ne passe plus par Ormuz, Malacca ou Bab-el-Mandeb.

Mais la transition prend du temps, et les économies sont encore largement dépendantes des hydrocarbures pour le transport, l’industrie lourde et le chauffage. L’horizon raisonnable pour une réduction significative de cette dépendance se mesure en décennies, pas en années. D’ici là, les chokepoints fossiles resteront des points de vulnérabilité systémique, dont la fermeture d’Ormuz en 2026 a rappelé avec force la réalité.

La question qui s’ouvre pour les décideurs, en Europe comme en Asie, est donc moins de savoir si un nouveau choc viendra que de décider jusqu’où ils sont prêts à investir pour que cette capacité d’absorption soit étendue, voire devienne irréelle parce que la dépendance elle-même a été réduite.


Sources

  1. RTBF, rapport CyclOpe 2026 / IRIS : La crise dans le détroit d’Ormuz accélère la fin de la mondialisation heureuse
  2. Agence internationale de l’énergie (AIE) — données sur les stocks stratégiques et la production d’électricité renouvelable : iea.org
  3. Règlement européen sur les matières premières critiques (Critical Raw Materials Act), adopté en 2024 — Commission européenne : ec.europa.eu
  4. IEA – Strait of Hormuz (source primaire officielle)
  5. EIA – Strait of Hormuz (source primaire officielle)
  6. IEA – Oil Security and Emergency Response
  7. Rapport CyclOpe 2026 (site officiel)
  8. Commission européenne – Critical Raw Materials Act
  9. IEA – Rare Earth Elements (2024)
  10. USGS/Makanisi – Production cobalt RDC 2024
  11. Federal Reserve History – Oil Shock 1973-74
  12. IEA – Renewables 2024
  13. Al Jazeera – Strategic oil reserves 2026