En 2023, l’OCDE estimait le déficit annuel de financement des Objectifs de développement durable à 4 200 milliards de dollars. La même année, selon l’OCDE, la finance privée mobilisée via les interventions officielles de développement a atteint 70 milliards de dollars à l’échelle mondiale , et selon Convergence, les transactions de blended finance trackées représentaient 15 milliards de dollars. Ces flux, même en hausse, ne représentent qu’environ 1,7 % du besoin estimé.

Ce chiffre n’est pas un échec conjoncturel. C’est le verdict d’une décennie d’expérimentation.

Depuis l’Accord de Paris et l’adoption du Programme 2030, gouvernements, banques multilatérales et organisations internationales ont multiplié les architectures financières censées orienter les capitaux privés vers les pays en développement. Obligations vertes, fonds catalytiques, garanties partielles de crédit, tranches junior absorbant les premières pertes : la boîte à outils est fournie. Les flux, eux, ne suivent pas. Comprendre pourquoi , et à quelles conditions précises cette équation peut changer , est l’une des questions économiques les plus importantes de la décennie.

L’essentiel

  • Selon l’OCDE, la finance privée mobilisée via les interventions officielles de développement a atteint 70 milliards de dollars en 2023, contre un besoin annuel estimé à 4 200 milliards pour les ODD.
  • Les banques de développement (Banque mondiale, BEI, BAfD) déploient des mécanismes de partage du risque croissants, mais leur effet de levier reste en deçà des projections initiales.
  • Le principal obstacle n’est pas l’aversion au risque des investisseurs privés : c’est l’inadéquation structurelle entre les projets proposés et les critères de liquidité, de taille et de prévisibilité des grands gestionnaires d’actifs.
  • Les pays à revenu intermédiaire absorbent 80 % des flux de finance mixte, laissant les économies les plus fragiles , là où les besoins ODD sont les plus aigus , quasi inexploitées.
  • Des approches nouvelles , obligations à impact indexées sur des indicateurs de développement, fonds régionaux mutualisés , montrent des résultats préliminaires encourageants, mais restent à l’échelle pilote.

Le calcul que les gestionnaires d’actifs font vraiment

Imaginez un fonds de pension canadien gérant 200 milliards de dollars pour des retraités dont les premiers versements arrivent dans huit ans. Son gérant cherche des actifs liquides, notés, échangeables sur des marchés profonds, avec une prévisibilité de flux suffisante pour couvrir ses engagements futurs. Un projet d’infrastructure d’eau potable au Mozambique, même garanti partiellement par la Banque mondiale, ne coche aucune de ces cases. Ce n’est pas une question de mauvaise volonté. C’est une question de mandat.

C’est là que réside le malentendu fondamental qui structure le débat depuis dix ans. La thèse dominante dans les cercles du développement postule que le capital privé est abondant, que les besoins sont immenses, et qu’une intervention publique intelligente suffirait à faire se rejoindre l’offre et la demande. L’OCDE elle-même a longtemps décrit la finance mixte comme un levier capable de mobiliser “quatre à cinq dollars privés pour chaque dollar public investi”. Son propre rapport d’évaluation a cependant révisé cet effet de levier à la baisse de façon significative dans les pays les moins avancés.

L’économiste Philippe Chalmin, spécialiste des marchés de matières premières et observateur rigoureux des cycles économiques longs, a formulé une mise en garde qui s’avère pertinente ici : les marchés ont leurs propres logiques d’allocation, et prétendre les “orienter” depuis l’extérieur sans modifier les structures d’incitation fondamentales revient à déplacer de l’eau avec un tamis. L’État peut créer des conditions, pas substituer sa volonté aux calculs de rendement ajusté au risque des gérants privés.

Ces calculs sont précis. BlackRock, Vanguard et les grands fonds souverains n’allouent pas leur capital selon un agenda politique. Ils le font selon des modèles quantitatifs qui intègrent le risque pays, la liquidité de sortie, la taille minimale des tickets, et la corrélation avec le reste du portefeuille. Un projet de 20 millions de dollars en Tanzanie, même avec une garantie de la Banque africaine de développement, reste trop petit pour qu’un gestionnaire d’actifs global y consacre le temps d’analyse nécessaire. Le coût fixe du due diligence est le même que pour un projet de deux milliards.

Une décennie d’outils, des résultats en dessous des attentes

Les instruments de finance mixte ne sont pas nés hier. La Société financière internationale (IFC), bras commercial du groupe Banque mondiale, expérimente depuis les années 1990 les co-investissements public-privé dans les marchés émergents. Ce qui a changé après 2015, c’est l’ambition de passer à l’échelle.

L’architecture s’est enrichie. Les garanties partielles de crédit couvrent une portion des pertes potentielles pour décourager l’aversion au risque des investisseurs. Les tranches “first loss” , où l’argent public absorbe les premières pertes avant que le privé ne soit touché , cherchent à rendre le profil risque-rendement acceptable. Les obligations à impact (social impact bonds, development impact bonds) indexent les remboursements sur des résultats mesurables. La Banque mondiale a lancé son Private Sector Investment Lab en 2023 précisément pour diagnostiquer les blocages et concevoir des solutions sur mesure.

Les résultats sont mitigés, selon les données du rapport “Blended Finance Funds and Facilities” de Convergence, qui suit l’ensemble du marché depuis 2015. Sur 200 milliards de dollars de flux de finance mixte cumulés entre 2015 et 2023, 80 % ont été dirigés vers des pays à revenu intermédiaire , Maroc, Vietnam, Colombie, Indonésie. Ces pays présentent des environnements réglementaires stables, des marchés financiers locaux naissants, et des profils de risque que les investisseurs privés sont capables d’évaluer. Le Maroc, par exemple, a su combiner infrastructure logistique et accès au financement international pour attirer des investissements industriels à une échelle que peu de voisins africains ont atteinte.

Les pays les moins avancés , là où la mortalité infantile reste élevée, où l’accès à l’eau potable manque à des centaines de millions de personnes, où les ODD sont les plus loin d’être atteints , reçoivent environ 6 à 7 % des flux de finance privée mobilisée via la blended finance, selon l’OCDE et Convergence. La géographie de l’argent ne suit pas la géographie des besoins.

Ce qui bloque, et ce que certains tentent de débloquer

Trois obstacles structurels ressortent de l’analyse des transactions qui n’ont pas abouti, documentée par le G20 et plusieurs banques de développement.

Le premier est la taille. Les grands gestionnaires d’actifs opèrent avec des seuils minimaux d’investissement autour de 50 à 100 millions de dollars par transaction. La majorité des projets ODD dans les pays à faible revenu sont plus petits. L’agrégation , regrouper plusieurs petits projets en un véhicule unique , est techniquement possible mais coûteuse à structurer, et suppose une coordination entre projets dans des pays différents avec des cadres réglementaires incompatibles.

Le deuxième est la liquidité de sortie. Un fonds fermé sur dix ans peut investir en infrastructure dans un pays émergent. Mais si le marché secondaire n’existe pas, le gérant ne peut pas sortir avant l’échéance. Cela exclut structurellement les investisseurs qui ont des obligations de liquidité à court terme , une fraction importante de l’épargne institutionnelle mondiale.

Le troisième est la mesure. Les fonds ESG ont connu une croissance notable dans les pays développés : selon le dernier rapport GSIA (GSIR 2022, publié en 2023), les actifs durables sous gestion s’élèvent à 30,3 trillions de dollars, en baisse par rapport au pic de 35,3 trillions en 2020 en raison de révisions méthodologiques. Mais la plupart de ces fonds investissent dans des grandes entreprises cotées des marchés développés, pas dans des projets d’assainissement au Niger. L’étiquette “développement durable” ne suffit pas à orienter les flux vers les ODD.

Des expérimentations répondent à ces obstacles avec une précision croissante. L’IFC a lancé le programme MCPP (Managed Co-Lending Portfolio Program) qui permet à des investisseurs institutionnels de co-investir dans un portefeuille diversifié de prêts IFC, réduisant le risque de concentration et offrant une liquidité améliorée. Depuis son lancement en 2013, le programme a mobilisé plus de 19 milliards de dollars auprès de 18 partenaires, dont Allianz et AXA , et la capacité totale MCPP devrait dépasser 25 milliards en 2026. C’est encore modeste à l’échelle des besoins, mais c’est un mécanisme qui fonctionne et qui monte en charge.

La Banque africaine de développement a développé son programme Room2Run, qui transfère le risque de crédit de son portefeuille vers des investisseurs privés via des instruments synthétiques, libérant du capital bilan pour de nouveaux prêts. La transaction originale, lancée en septembre 2018, a permis de transférer 1 milliard de dollars de risque. En 2022, une nouvelle opération dite “Room2Run Sovereign” a été lancée pour libérer jusqu’à 2 milliards de dollars de capacité de prêt supplémentaire, avec la participation du gouvernement britannique et d’assureurs londoniens. Ces innovations restent à la marge des flux globaux, mais elles démontrent que des structures adaptées peuvent modifier les calculs des investisseurs privés , à condition d’être conçues avec eux, pas pour eux.

L’État entrepreneur et ses limites réelles

La question de fond touche à l’architecture du financement du développement telle que des économistes comme Mariana Mazzucato l’ont formulée : l’État ne devrait pas se contenter de “combler les lacunes” du marché, mais façonner activement les conditions dans lesquelles le marché opère. Appliquée au financement des ODD, cette thèse conduit à envisager des banques de développement dotées de mandats élargis, capables d’orienter les flux privés par leurs propres investissements en amont.

Le raisonnement est séduisant. Il se heurte cependant à une tension documentée par Acemoglu et Johnson dans leur analyse de la captation technologique : quand les institutions publiques financent des innovations ou des infrastructures sans mécanisme de partage des gains, les bénéfices tendent à s’accumuler là où le capital est déjà concentré. En matière de finance mixte, cela se traduit par un paradoxe : plus les garanties publiques sont généreuses, plus elles attirent des projets qui auraient pu se financer sans elles, et moins les fonds restent disponibles pour les projets véritablement non finançables par le marché seul.

La réponse à ce paradoxe n’est pas de renoncer à l’intervention publique. C’est de la calibrer précisément. Les banques de développement les plus efficaces ont appris à distinguer trois catégories de projets : ceux qui peuvent attirer des capitaux privés avec une garantie minimale, ceux qui nécessitent une prise en charge publique substantielle du risque, et ceux qui resteront non finançables par le marché quel que soit le mécanisme de partage du risque. Pour ces derniers, la subvention directe reste la seule réponse honnête , et prétendre le contraire revient à entretenir une illusion comptable qui détourne l’attention du financement public nécessaire.

Une part significative des besoins ODD les plus critiques relève de cette troisième catégorie, selon la Banque mondiale. Ce sont des biens publics mondiaux , vaccination, assainissement de base, adaptation climatique dans les pays les plus vulnérables , dont le rendement financier est structurellement insuffisant pour un investisseur privé, quelles que soient les structures d’incitation mises en place. Les mobiliser exige une augmentation des flux de l’aide publique au développement. Or, si l’APD a progressé significativement , de 161 milliards de dollars en 2020 à un record historique de 223,3 milliards en 2023 ,, elle a ensuite reculé à 212 milliards en 2024, plusieurs donateurs majeurs réduisent leurs engagements.

Ce qui peut encore changer d’ici 2030 et au-delà

L’horizon 2030 des ODD est déjà partiellement perdu. Le PNUD estimait en 2023 que moins de 15 % des objectifs seraient atteints à temps au rythme actuel. Mais la question du financement du développement ne s’arrête pas à 2030 , elle pose une question structurelle sur la capacité du système financier international à orienter des ressources vers des économies à faible revenu dans les décennies qui suivent.

Deux dynamiques méritent d’être suivies de près. La première est la montée en puissance des fonds souverains des pays du Golfe , Abu Dhabi Investment Authority, Public Investment Fund saoudien, Qatar Investment Authority , qui ont des mandats géopolitiques et de diversification qui ne se réduisent pas au seul rendement financier. Leur appétit croissant pour les infrastructures africaines, observable depuis 2022, constitue une nouvelle forme de finance mixte non institutionnelle qui échappe aux architectures classiques de l’aide. Les pays africains qui ambitionnent de valoriser leurs ressources naturelles plutôt que de les exporter brutes savent déjà que ces flux existent et cherchent à les capter dans des conditions favorables.

La seconde est l’émergence des marchés de carbone volontaires à haute intégrité, dont la réforme sous l’article 6 de l’Accord de Paris pourrait créer un mécanisme de financement indirect des pays en développement via la valorisation de leurs services écosystémiques. Le potentiel reste très incertain , les marchés carbone volontaires ont traversé une crise de crédibilité entre 2022 et 2024 , mais l’architecture est en reconstruction, et plusieurs pays d’Afrique sub-saharienne ont déjà signé des accords bilatéraux de coopération carbone avec la Suisse, Singapour et le Japon dans ce cadre.

Le véritable test de la prochaine décennie ne sera pas de savoir si la finance mixte peut atteindre ses objectifs théoriques de levier. C’est de déterminer quels pays en développement parviennent à créer les conditions , cadre réglementaire stable, risque pays maîtrisé, projets de taille suffisante, marchés financiers locaux naissants , qui rendent la finance privée possible chez eux. Ce travail institutionnel de longue haleine, invisible dans les rapports annuels des banques de développement, est probablement plus déterminant que n’importe quel instrument financier.

La vraie question n’est peut-être pas comment orienter la finance mondiale vers les ODD. C’est comment les pays qui ont le plus besoin de capitaux construisent la crédibilité qui les rend atteignables par des investisseurs dont les mandats, pour l’heure, leur tournent structurellement le dos.


Sources

  1. OCDE , Rapports sur le financement du développement et la finance mixte : https://www.oecd.org
  2. Convergence , “Blended Finance Funds and Facilities” (données cumulées 2015-2023), sans lien direct vérifié
  3. Banque mondiale , Private Sector Investment Lab et rapport sur les ODD 2023, sans lien direct vérifié
  4. Global Sustainable Investment Alliance , Global Sustainable Investment Review 2022, sans lien direct vérifié
  5. IFC , programme MCPP (Managed Co-Lending Portfolio Program), sans lien direct vérifié
  6. Banque africaine de développement , programme Room2Run 2022, sans lien direct vérifié
  7. PNUD , rapport de suivi des ODD 2023, sans lien direct vérifié
  8. OCDE - Suivi de la finance privée mobilisée (2024)
  9. OCDE - Rapport Global Outlook Financing for Development (fév. 2025)
  10. ONU - SDG Progress Chart 2023
  11. Banque mondiale - Lancement du Private Sector Investment Lab (juin 2023)
  12. IFC - Page officielle MCPP
  13. AfDB - Room2Run (sept. 2018)
  14. OCDE - Blended Finance in the LDCs 2019
  15. GSIA - Global Sustainable Investment Review 2022 (nov. 2023)
  16. Convergence - exploiter ratio brief