Sécuriser sa chaîne d’approvisionnement en puces avancées entraîne des surcoûts selon le régime réglementaire applicable. Depuis janvier 2025, le BIS a renforcé certains contrôles et élargi l’Entity List, contribuant à la fragmentation du marché mondial des semiconducteurs. Les surcoûts associés à cette fragmentation peuvent refléter une réorganisation de l’accès technologique.

L’essentiel

  • Les chaînes d’approvisionnement en semiconducteurs avancés peuvent subir des surcoûts selon leur accès aux régimes de contrôle d’exportation.
  • Les contrôles reposent sur des catégories réglementaires et des autorisations d’utilisateurs finaux, créant des différenciations d’accès selon les régimes applicables.
  • Les ajouts et mises à jour consolident un régime de contrôles évolutif; leur permanence n’est pas établie.
  • Cette fragmentation peut favoriser certains acteurs établis au détriment d’une concurrence ouverte sur les marchés du calcul avancé.
  • À l’horizon 2030, le choix du régime de coopération technologique déterminera si les surcoûts actuels s’inscrivent durablement dans le prix de toute infrastructure numérique.

Le surcoût n’est pas un accident de marché

Pendant trente ans, le marché mondial des semiconducteurs a fonctionné sur un principe simple : la spécialisation maximale. TSMC fabriquait à Taiwan, ASML fabriquait ses machines à lithographie aux Pays-Bas, les concepteurs américains dessinaient les puces depuis la Silicon Valley. Chaque maillon de la chaîne s’optimisait indépendamment, et les coûts baissaient.

Ce modèle a produit une efficacité remarquable. Il a aussi produit une dépendance concentrée : En septembre 2022, la Maison-Blanche citait une estimation BCG/SIA selon laquelle Taïwan concentrait 92 % de la capacité mondiale de fabrication de puces sous 10 nm, sur une île disputée. Quand Washington a décidé de traiter cette dépendance comme un risque stratégique, il a cherché à renforcer la production nationale et à réduire les dépendances, et quelqu’un devait payer la note.

Les obligations BIS dépendent de l’article, de la destination, de l’utilisateur final et de la transaction concernés. Les analyses disponibles portent sur le coût de chaînes autosuffisantes parallèles comparé à une chaîne mondiale intégrée. Ces surcoûts peuvent être associés à la fragmentation géographique des régimes d’accès plutôt qu’à une conjoncture commerciale particulière.

Deux vitesses : alliés formels et reste du monde

Les différenciations d’accès documentées relèvent de règles de contrôle, de groupes de pays et d’autorisations, tandis que certains accords commerciaux sont seulement envisagés ou en négociation. Certaines exceptions et listes d’entreprises approuvées existent dans les EAR, mais elles ne constituent pas la preuve de régimes bilatéraux préférentiels réduisant des surcoûts. C’est encore significatif, mais c’est gérable pour des industries qui peuvent répercuter une partie de l’écart sur leurs marges ou leurs clients.

Pour tous les autres, fabricants d’équipements indiens, assembleurs vietnamiens, intégrateurs européens non couverts par des accords sectoriels, les surcoûts restent significatifs à chaque projet d’IA, à chaque système de défense, à chaque robot industriel qui ne peut pas se sourcer librement sur le marché mondial. Et comme le marché de l’automatisation en Asie accélère, la demande de puces avancées ne ralentit pas.

L’architecture BIS, la liste américaine des entités soumises à contrôle d’exportation, joue le rôle d’un tarif douanier invisible. Cette liste s’est régulièrement étoffée depuis janvier 2025. Chaque ajout réduit l’espace des fournisseurs accessibles sans licence, rallonge les délais de qualification des alternatives, et augmente les coûts des chaînes parallèles.

La distinction que Zingales pose, et que les faits valident

Luigi Zingales, économiste à la Booth School of Business, défend depuis longtemps une distinction que la géopolitique des semiconducteurs rend soudain très concrète : la différence entre être pro-marché et être pro-business. Un régime pro-marché protège la concurrence, les règles du jeu et les consommateurs. Un régime pro-business protège les entreprises en place, leurs rentes et leur accès privilégié aux décideurs publics.

Les contrôles d’exportation sur les puces avancées constituent avant tout un régime restrictif de sécurité nationale, avec des autorisations conditionnelles pour certains acteurs. TSMC est une entreprise figurant dans des listes réglementaires BIS et bénéficiaire d’un soutien industriel américain, reflet de son importance stratégique. Samsung a négocié un accord avec les États-Unis concernant ses investissements. Intel reçoit des subventions CHIPS Act pour reconstruire une capacité domestique que le marché seul n’aurait jamais justifiée à ce prix.

Dans The State of Capitalism (2025), Zingales argumente que ce glissement, quand les États favorisent leurs champions nationaux au détriment de la concurrence ouverte, érode la confiance dans le capitalisme lui-même. Les règles d’accès varient selon les catégories réglementaires et autorisations applicables. Les entreprises qui n’ont pas de gouvernement allié à Washington payent le prix des autres.

L’accès aux technologies avancées varie selon les régimes réglementaires et les autorisations applicables, sans que cela permette d’exclure le rôle de la productivité, de la capacité industrielle ou d’autres facteurs.

L’argument de sécurité mérite d’être pris au sérieux, et examiné

La lecture concurrente est solide, et elle mérite d’être exposée honnêtement. Des économistes proches de Dani Rodrik ou de Mariana Mazzucato, qui interroge les frontières entre bien commun et intervention publique, défendent que certains biens ne peuvent pas être gérés comme de pures marchandises. Les semiconducteurs avancés, outil de l’intelligence artificielle militaire, de la cryptographie d’État et des systèmes de guidage, appartiennent peut-être à cette catégorie.

Cet argument a une logique. Une puce fabriquée dans un pays potentiellement hostile peut contenir des vulnérabilités matérielles. La chaîne de traçabilité des composants avancés pose des défis de vérification. Si la sécurité nationale implique de contrôler les flux de technologies duales, alors des surcoûts supplémentaires pourraient être considérés comme le prix d’une assurance légitime.

L’argument de sécurité se heurte à des limites que les faits mettent en évidence. Les entités ajoutées à la liste BIS ne sont pas toutes des acteurs militaires : certaines sont des fabricants d’équipements civils, des universités ou des centres de recherche. Une liste en expansion successive peut devenir un instrument de politique industrielle davantage qu’un instrument de sécurité ciblé. Cette distinction détermine qui supporte le surcoût et à quel titre.

Où le coût se propage

Le semiconducteur avancé est l’infrastructure du calcul, et le calcul est désormais l’infrastructure de tout le reste. L’IA générative tourne sur des GPU à 3 nanomètres. Les systèmes de détection radar de nouvelle génération aussi. Les robots d’entrepôt qui transforment la logistique asiatique embarquent des puces de traitement d’image avancées.

Les réseaux électriques intelligents utilisent des semi-conducteurs de puissance de plus en plus performants.

Les surcoûts à ce niveau de la chaîne peuvent se propager vers l’aval, affectant le coût des centres de données et des services d’IA. Il augmente le coût des systèmes de défense, donc les budgets d’équipement. Il augmente le coût de l’automatisation, ce qui ralentit les gains de productivité dans les secteurs qui en auraient le plus besoin. Et comme l’IA redessine déjà les marchés du travail en Asie-Pacifique, un ralentissement des investissements en infrastructure de calcul a des conséquences sociales concrètes, pas seulement des conséquences industrielles.

L’Europe est dans une position particulièrement inconfortable. Elle n’a pas d’acteur de premier rang dans la fabrication de puces avancées, STMicroelectronics et Infineon travaillent sur des nœuds moins fins. L’EU Chips Act de 2024 vise à porter la part européenne de la production mondiale à 20 % d’ici 2030, contre environ 9 % aujourd’hui. Mais les investissements en cours dépendent de l’accès à des équipements technologiques soumis à des régimes de contrôle d’exportation. L’Europe réduit sa dépendance à une chaîne en construisant une nouvelle dépendance à une autre.

Quel régime minimise les surcoûts sans abandonner la sécurité collective

La question qui se pose à horizon 2030-2035 n’est pas de savoir si la fragmentation va disparaître. Les tendances actuelles indiquent une fragmentation probable. Les contrôles d’exportation sont désormais bipartisans aux États-Unis, soutenus par l’administration et par le Congrès. La Chine construit ses propres capacités, SMIC progresse sur les nœuds matures, même si l’accès aux nœuds les plus avancés reste limité. Le mouvement est enclenché et les investissements engagés.

Une architecture de coopération reste à définir pour contenir les surcoûts tout en préservant les objectifs de sécurité justifiés. Trois trajectoires se dessinent.

La première est la fragmentation dure : chaque bloc technologique construit sa chaîne indépendante, les surcoûts se stabilisent significativement pour le monde hors accords formels, et les pays sans alliance technologique solide payent structurellement plus pour accéder à l’infrastructure du calcul. C’est le scénario par défaut si aucun cadre multilatéral ne se met en place.

La deuxième est l’élargissement des accords bilatéraux : Washington étend son réseau d’accords préférentiels à davantage de partenaires, réduisant progressivement les surcoûts pour les signataires. C’est le scénario pro-business dans sa version la moins défavorable, il réduit les coûts pour les alliés sans résoudre la question de fond de la concurrence ouverte. L’Union européenne, l’Inde et certains pays d’Asie du Sud-Est ont intérêt à négocier dans cette direction.

La troisième, plus ambitieuse, serait un régime de vérification multilatéral sur les technologies duales, inspiré des mécanismes IAEA pour le nucléaire civil. L’idée : définir des standards techniques de traçabilité et d’audit des puces avancées, permettant à davantage d’acteurs de prouver la sécurité de leur chaîne sans passer par un accord bilatéral avec Washington. Le CHIPS Act américain et l’EU Chips Act contiennent tous deux des clauses de partage d’information qui pourraient servir de base. Des analyses du Center for Strategic and International Studies (CSIS) ont exploré cette piste, sans qu’elle soit encore portée politiquement.

Les signaux à surveiller : l’évolution du rythme d’ajout d’entités à la liste BIS, la progression de SMIC sur les nœuds avancés, et la décision d’Intel sur ses sites européens, indicateurs de la confiance des investisseurs dans la stabilité des règles.

Le prix de la confiance

Ce qui est en jeu dépasse l’arithmétique des surcoûts. Les marchés des semiconducteurs ont besoin de règles stables pour que les investissements à long terme soient possibles. Construire une usine de puces avancées coûte entre 10 et 20 milliards d’euros, soit l’équivalent du budget d’éducation d’un pays de taille moyenne pendant une année entière, et exige un calendrier pluriannuel. La stabilité prévisible des règles d’accès demeure nécessaire aux investissements pluriannuels dans l’infrastructure de semiconducteurs avancés.

Zingales a raison sur un point : quand les règles du jeu deviennent une variable diplomatique plutôt qu’un cadre stable, la confiance dans le marché s’érode. Et cette érosion a un coût propre, distinct du surcoût des chaînes parallèles, un coût d’incertitude que les modèles BCG ne capturent pas encore.

La souveraineté technologique est un objectif légitime. Un régime qui impose des surcoûts significatifs à tous les acteurs sans siège aux négociations bilatérales relève d’une politique de club, non d’une politique de marché. Le CHIPS Act et l’EU Chips Act n’ont pas encore ouvert le chantier d’un régime ouvert, vérifiable et prévisible.


Sources

  1. SupplyICs / MIT Industrial Performance Center, 2026 Semiconductor Supply Chain & Export Controls, mars 2026, https://supplyics.com/insights/supply-chain/2026-semiconductor-supply-chain-export-controls/
  2. Boston Consulting Group, Semiconductor Supply Chain Analysis, mars 2026 (cité via SupplyICs/MIT Industrial Performance Center)
  3. Luigi Zingales, The State of Capitalism with Luigi Zingales (2025), Andersen Institute, https://anderseninstitute.org/the-state-of-capitalism-with-luigi-zingales/
  4. EU Chips Act, règlement (UE) 2023/1781 du Parlement européen et du Conseil, entré en vigueur en 2024
  5. CHIPS and Science Act (États-Unis, 2022), Bureau of Industry and Security (BIS), Département du Commerce
  6. Center for Strategic and International Studies (CSIS), analyses sur les dépendances technologiques et les contrôles d’exportation de semiconducteurs