En un an, la croissance de l’Asie occidentale est passée de 3,6 % à 1,4 %. Cette dégradation est principalement associée au conflit régional et aux perturbations économiques qui en découlent ; une prédominance de la gouvernance régionale n’est pas établie. Le taux de 4,2 % concerne une prévision de croissance de l’ASEAN pour 2025 ; il ne permet pas, sans données comparables pour 2026 et analyse économétrique, d’attribuer l’écart avec l’Asie occidentale aux seules institutions régionales.

L’essentiel

  • La croissance de l’Asie occidentale chute à 1,4 % en 2026, contre 3,6 % en 2025, selon le rapport World Economic Situation and Prospects des Nations unies (mai 2026).
  • L’ASEAN était projetée à 4,2 % en 2025 ; ce chiffre n’est ni de la même année ni directement comparable au scénario de crise de l’Asie occidentale en 2026.
  • Le rapport documente surtout des chocs énergétiques, commerciaux, logistiques, financiers et de confiance ; il ne valide pas une typologie en trois canaux incluant fuite des IDE et paralysie de la coordination régionale.
  • Deux trajectoires s’ouvrent pour la décennie 2026-2035 : une reconstruction institutionnelle par des cadres sous-régionaux sectoriels, ou un approfondissement de la fragmentation qui rendrait le Moyen-Orient durablement marginal dans les chaînes de valeur mondiales.
  • Des signaux de coopération partielle existent, notamment dans les hydrocarbures et les couloirs de transit, mais leur consolidation dépend de choix politiques que les données ne permettent pas encore de pronostiquer.

L’incertitude comme coût d’entrée

Un investisseur évalue le risque géopolitique différemment selon ce qu’il trouve en face. Dans les Balkans des années 1990, le risque était réel, et les flux d’investissement se sont effondrés. En Asie du Sud-Est aujourd’hui, le risque est tout aussi réel, mer de Chine méridionale, tensions entre puissances régionales, dépendances aux chaînes d’approvisionnement, mais l’ASEAN fournit un minimum de lisibilité : des règles communes, des forums de résolution, une mécanique de dialogue même imparfaite. Cette lisibilité peut soutenir la croissance.

L’Asie occidentale dispose d’institutions sous-régionales, en particulier le CCG, mais leur intégration et leur portée restent limitées et hétérogènes. Les sources disponibles relient les perturbations économiques majeures de 2026 au conflit ayant entraîné la fermeture ou quasi-fermeture du détroit d’Ormuz à partir de mars 2026 ; elles ne démontrent pas la chaîne causale formulée depuis avril 2025. La Ligue arabe n’a jamais tenu le rôle d’un bloc économique intégré. Le Conseil de coopération du Golfe fonctionne pour ses membres, mais ses relations avec le reste de la région, Irak, Syrie en reconstruction, Liban en décomposition institutionnelle, Yémen en conflit, sont discontinues et souvent suspendues. Quant au Iran, ses échanges commerciaux avec ses voisins immédiats s’effectuent largement hors des circuits formels, ce qui les rend invisibles aux statistiques et imperméables aux accords.

L’ancien ambassadeur et analyste géopolitique Michel Duclos a régulièrement mis en avant cette dimension dans ses travaux sur l’ordre mondial en recomposition : l’absence de diplomatie régionale fonctionnelle peut accroître l’incertitude économique. Les entreprises évaluent à la fois le niveau des risques et leur prévisibilité ; une incertitude élevée peut décourager l’investissement. Un conflit dont on connaît les règles et les limites est plus gérable qu’une paix sans institutions.

L’écart ASEAN-Asie occidentale ne s’explique pas par les seuls conflits

Il faut être précis sur ce que cet écart mesure et ce qu’il ne mesure pas. Attribuer l’intégralité des 2,8 points d’écart à la variable institutionnelle serait excessif. L’ASEAN bénéficie de la réorientation des chaînes d’approvisionnement mondiales consécutive aux tensions sino-américaines : le Vietnam, la Malaisie et l’Indonésie captent des flux de désinvestissement chinois que le Moyen-Orient n’aurait de toute façon pas interceptés. La structure productive est différente. Les bases d’exportation manufacturière n’y sont pas comparables.

Mais cette objection, légitime, ne contredit pas la thèse institutionnelle, elle l’affine. Dani Rodrik, économiste spécialisé dans les conditions de la bonne mondialisation, a montré dans ses travaux sur le « trilemme » de la mondialisation que les économies qui bénéficient des flux commerciaux internationaux sont précisément celles qui ont su construire des règles nationales ou régionales compatibles avec l’ouverture. Les pays qui n’ont pas ces règles ne captent pas les flux : ils les voient passer. Dans la partie orientale de la Méditerranée et dans le croissant fertile, des économies aux activités potentiellement complémentaires peuvent rester peu connectées en l’absence de mécanismes d’accord.

L’Institute for Economics and Peace documente depuis plusieurs années ce qu’il appelle la « grande fragmentation » : la désintégration progressive des réseaux de coopération formelle entre États, qui peut accroître durablement le coût des échanges. Un tarif peut être négocié et supprimé en quelques mois. La reconstruction d’un réseau de confiance entre acteurs qui ont rompu leurs relations prend des décennies.

Trois mécanismes qui transforment la géopolitique en perte de PIB

Le WESP attribue la dégradation aux effets du conflit et des perturbations économiques associées ; il ne documente pas la typologie institutionnelle en trois canaux avancée dans l’article.

Le premier est la destruction des corridors commerciaux. L’Asie occidentale concentre plusieurs des routes de transit les plus actives du monde, de la mer Rouge au golfe Persique, du corridor irakien vers la Turquie aux voies terrestres vers l’Asie centrale. Quand les tensions entre États riverains bloquent ces couloirs, même temporairement, le coût logistique pour les exportateurs régionaux augmente. Les entreprises qui produisent au Liban, en Jordanie ou en Irak doivent reconfigurer leurs chaînes d’approvisionnement vers des routes plus longues et plus coûteuses. Ce surcoût peut éroder la marge compétitive des exportateurs et décourager des investisseurs.

L’investissement étranger est hétérogène selon les pays et les secteurs ; les données disponibles ne montrent pas une fuite agrégée des IDE hors d’Asie occidentale. Les IDE vers l’Asie occidentale ont augmenté en 2024, bien que la situation ait été contrastée selon les pays : rebond marqué aux Émirats arabes unis et baisses dans certains pays du Golfe. L’imprévisibilité réglementaire et sécuritaire pèse sur les décisions d’implantation, en particulier pour les secteurs à cycle long, infrastructures, énergie, télécommunications, qui ont besoin d’une visibilité de dix à vingt ans pour être rentables. Quand cette visibilité est limitée, les décisions d’investissement peuvent être affectées. Ils vont précisément là où des cadres institutionnels, même imparfaits, réduisent l’incertitude à un niveau gérable.

Un troisième mécanisme parfois évoqué concerne la coordination monétaire et budgétaire. Dans un espace régional intégré, les chocs asymétriques, une sécheresse en Irak, une crise bancaire au Liban, une fluctuation des prix du pétrole, peuvent être partiellement absorbés par des mécanismes de solidarité ou de compensation. En l’absence de tels mécanismes, chaque pays absorbe les chocs seul, ce qui amplifie leur impact et rend les politiques économiques nationales moins efficaces. L’inflation régionale est notamment alimentée par les prix de l’énergie, des denrées, le fret et les perturbations de l’offre ; l’effet de canaux monétaires régionaux « brisés » n’est pas documenté.

Les leçons du Golfe et leurs limites

Il serait inexact de présenter l’ensemble de l’Asie occidentale comme un espace de stagnation uniforme. Les économies du Golfe, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Koweït, se comportent différemment. Leurs fonds souverains investissent massivement dans la diversification économique. Riyad mène ses réformes Vision 2030 avec une constance notable. Abou Dhabi consolide son positionnement comme hub financier et logistique.

Ces économies pétrolières ont les ressources pour absorber l’instabilité régionale et continuent d’attirer des capitaux.

Mais leur résilience relative révèle aussi les limites du modèle. Le développement de ces économies ne repose pas nécessairement sur l’intégration régionale. Elles ont construit des ponts vers l’Asie, sans que leurs premiers partenaires commerciaux soient précisés ici. Cette stratégie est rationnelle au niveau individuel ; elle est sous-optimale au niveau régional. Un espace économique moyen-oriental intégré, incluant les économies du Golfe, les pays du Levant et les grandes économies comme l’Égypte et la Turquie, représenterait un marché et une base productive sans équivalent dans l’hémisphère sud.

Cette masse critique reste inexploitée.

Thomas Philippon a montré que les marchés peu concurrentiels entretiennent des rentes qui donnent à leurs bénéficiaires un intérêt direct à maintenir le statu quo. Ce raisonnement s’applique à l’échelle géopolitique : les acteurs qui tirent profit de la fragmentation, réseaux de contrebande, intermédiaires financiers informels et factions armées qui contrôlent des postes frontière, ont un intérêt structurel à empêcher l’institutionnalisation. La fragmentation peut aussi être favorisée par des intérêts politiques et économiques opposés à l’intégration.

Reconstruire sans attendre la paix : des pistes concrètes pour la décennie à venir

Le rapport des Nations unies soulève sans y répondre entièrement la possibilité de construire une coopération économique régionale minimale avant que les conflits politiques soient réglés. L’histoire donne des réponses nuancées.

L’ASEAN elle-même a été fondée en 1967 dans un contexte de tensions intenses entre ses membres fondateurs. La Communauté économique européenne a été construite entre des pays qui s’étaient livrés à la guerre la plus meurtrière de l’histoire humaine. Dans les deux cas, l’intégration économique a précédé la réconciliation politique, pas l’inverse. C’est ce que certains analystes du Middle East Institute désignent sous le terme de « coopération fonctionnelle » : des accords sectoriels, limités à des domaines précis, énergie, eau, transit, données sanitaires, qui ne supposent pas de confiance politique généralisée mais créent des intérêts communs suffisants pour générer de la stabilité.

Dans cette logique, plusieurs signaux méritent d’être suivis. L’interconnexion électrique entre le Golfe et certains pays du Levant est techniquement réalisable et ferait baisser le coût de l’énergie pour des économies qui en ont besoin. Le couloir de transit entre l’Irak, la Jordanie et les ports méditerranéens représente une route commerciale viable si les garanties de sécurité sont assurées. Les accords d’Abraham, limités mais réels, ont démontré que des normalisations partielles peuvent produire des flux économiques mesurables entre des pays qui ne se reconnaissaient pas diplomatiquement.

Ces pistes ne sont pas des projections : les données disponibles ne permettent pas de chiffrer leur potentiel avec rigueur. Mais elles indiquent une trajectoire possible, distincte de la grande reconstruction institutionnelle, qu’un accord de paix global sur la région rendrait possible mais qui reste un horizon politique incertain, et de la fragmentation continue qui transformerait l’Asie occidentale en espace durablement marginal. La condition de cette trajectoire intermédiaire est précisément ce que l’IEP appelle la réduction du coût de la coordination : des mécanismes même légers qui permettent à des acteurs méfiants de s’engager sur des projets limités sans abandonner leurs positions politiques fondamentales.

La variable à surveiller est moins la dynamique des conflits, qu’aucune institution internationale ne contrôle, que la capacité des économies du Golfe à jouer un rôle de pivot institutionnel. Certaines économies du Golfe disposent de ressources et de réseaux susceptibles de soutenir des mécanismes de coopération sous-régionale. La question est de savoir si leur stratégie de diversification économique intérieure les incitera à regarder vers leur voisinage ou à continuer de construire des ponts vers l’Asie et l’Occident en contournant ce voisinage. Ces choix peuvent influer sur les trajectoires économiques régionales.

Pour le reste du monde, la leçon est lisible. Les tensions commerciales et la fragmentation institutionnelle sont distinctes conceptuellement, mais elles se recoupent fréquemment et peuvent se renforcer mutuellement. Les premières peuvent être négociées en quelques mois entre parties qui se parlent encore. La seconde se répare en années, parfois en décennies, et seulement si des acteurs décident activement de reconstruire des canaux que la guerre ou la méfiance ont fermés. Les institutions régionales peuvent avoir des bénéfices économiques mesurables, mais leur rendement en PIB doit être démontré et chiffré au cas par cas.

Le WESP souligne les effets du conflit, de la fermeture du détroit d’Ormuz et des perturbations associées ; il ne développe pas la thèse institutionnelle avancée dans l’article.


Sources

  1. Nations unies, World Economic Situation and Prospects, mai 2026
  2. Institute for Economics and Peace, Great Fragmentation, janvier 2026 (IEP, sans URL confirmée)
  3. Middle East Institute, Unfinished Business, 2026 (MEI, sans URL confirmée)
  4. Michel Duclos, travaux et analyses sur l’Institut Montaigne (diplomatie, ordre mondial, crises régionales)
  5. Dani Rodrik, The Globalization Paradox et travaux sur le trilemme de la mondialisation (Princeton University Press)
  6. Thomas Philippon, The Great Reversal (Harvard University Press, 2019)