Des décès liés à la chaleur ont été rapportés en Afrique en 2024, mais les sources disponibles ne permettent pas d’établir une hausse continentale sur 2024-2025. L’adaptation climatique fait l’objet de beaux discours depuis trente ans, mais elle représente 26 milliards de dollars de flux internationaux publics en 2023 face à des besoins estimés par le PNUE à 310-365 milliards de dollars annuels en 2035. COP30, tenue à Belém en novembre 2025, a appelé à tripler le financement de l’adaptation d’ici 2035 et a adopté les indicateurs d’adaptation de Belém. Le vrai test commence maintenant : les décisions d’architecture financière prises dans les prochaines années indiqueront si ce rééquilibrage est réel ou rhétorique.
L’essentiel
- COP30 a appelé à tripler le financement de l’adaptation d’ici 2035 et a adopté les indicateurs d’adaptation de Belém.
- Le montant observé des flux internationaux publics d’adaptation est de 26 milliards USD en 2023, contre des besoins estimés par le PNUE à 310-365 milliards USD annuels en 2035, soit un écart d’un facteur dix à quinze.
- L’Afrique et l’Asie du Sud subissent déjà les chocs thermiques et hydriques, avec des décès liés à la chaleur signalés en 2024, sans série comparable permettant d’affirmer une augmentation africaine en 2025.
- L’écart de financement est associé à des défaillances de marché, des risques perçus, des lacunes d’information, des règles de comptabilisation affectant la mesure et la comparabilité des flux, une aversion au risque des investisseurs privés, et l’insuffisance du déploiement d’instruments adaptés aux caractéristiques des projets, pas seulement un manque de volonté politique.
- Les décisions sur les instruments financiers et les définitions communes peuvent fortement influer sur la mise en œuvre de l’adaptation, sans en être l’unique déterminant.
L’Afrique brûle pendant que les négociateurs débattent de 2050
Le décalage temporel est le premier problème. Le discours climatique dominant a longtemps traité l’adaptation comme une préparation à des risques futurs. Pour les 54 pays africains, ce futur est déjà là.
Le Sahel a enregistré des saisons de chaleur hors norme en 2024 et 2025. La Corne de l’Afrique subit des sécheresses en cascade depuis 2021, sans véritable interruption. Le Zimbabwe, le Zambie et le Malawi ont déclaré des états d’urgence agricole répétés. L’évaluation des décès liés à la chaleur en Afrique sur 2024-2025 reste imprécise : les systèmes de surveillance épidémiologique y restent fragmentaires, et la mortalité excédentaire liée aux vagues de chaleur est historiquement difficile à attribuer avec précision dans des contextes où les capacités statistiques sont limitées.
L’Asie du Sud présente le même tableau. Le Bangladesh, le Pakistan et l’Inde font face à des inondations et des vagues de chaleur simultanées, ce que le vocabulaire climatique appelle des « événements composés ». Ces événements détruisent des récoltes, paralysent des villes et déplacent des populations. Ils n’ont pas attendu 2050.
Ce décalage temporel entre urgence vécue et architecture financière conçue pour des investissements de long terme est au centre du problème. Les mécanismes climatiques couvrent juridiquement l’atténuation et l’adaptation, mais les flux effectifs d’adaptation restent insuffisants. L’adaptation a été traitée comme un problème de demain. COP30 a appelé à tripler le financement de l’adaptation d’ici 2035 et a adopté les indicateurs d’adaptation de Belém.
Belém : inflexion diplomatique, financement inchangé
La COP30 de Belém marque une inflexion réelle dans le langage diplomatique. L’Action Agenda de COP30 met l’accent sur le renforcement de l’adaptation ; l’Accord de Paris prévoyait déjà un objectif d’équilibre entre adaptation et atténuation. Pendant trente ans, la mitigation, soit la réduction des émissions, a structuré l’essentiel des financements, des engagements nationaux et de l’attention politique. L’adaptation était la dimension pauvre des négociations.
Le changement de Belém porte sur trois points concrets. Chaque Partie doit soumettre une Contribution déterminée au niveau national ; celle-ci peut inclure l’adaptation, mais aucun texte consulté n’exige un volet adaptation aussi développé que le volet atténuation. COP30 a adopté un cadre d’indicateurs de progrès pour l’objectif mondial d’adaptation.
Le flux réel de financement, lui, n’a pas évolué. La dernière donnée observée publiée est de 26 milliards USD en 2023 pour les flux internationaux publics, et l’écart demeure massif entre ces flux et des besoins estimés par le PNUE à 310-365 milliards USD annuels en 2035. La reconnaissance politique de Belém constitue un point de départ, non un résultat.
Un écart de financement qui traduit une architecture, pas une intention
Cet écart persiste pour plusieurs raisons. Le refus des pays riches de financer davantage en est une, réelle mais partielle. L’architecture des marchés de capitaux climatiques joue un rôle significatif.
L’adaptation pose un problème structurel pour les investisseurs privés : les revenus qu’elle génère sont diffus, difficilement monétisables et souvent publics par nature. Une digue protège des milliers de foyers, mais produit généralement peu de recettes directes et ses bénéfices prennent surtout la forme de dommages évités et de protection collective. Un système d’alerte précoce aux sécheresses réduit la mortalité, mais n’a pas d’acheteur évident sur un marché. Les projets d’adaptation qui ressemblent à de vraies opportunités d’investissement, énergie propre, bâtiments résilients dans des villes solvables, captent des financements. Les activités d’adaptation à bénéfices publics ou sans flux de revenus captables exigent souvent des financements publics concessionnels ; dans l’eau et l’agriculture, le capital privé peut néanmoins intervenir, fréquemment avec dérisquage ou cofinancement public.
Le financement public souffre d’un problème de définition. Une route surélevée en zone inondable relève à la fois de l’infrastructure et de l’adaptation ; un hôpital équipé de groupes électrogènes face aux coupures liées aux vagues de chaleur constitue à la fois un investissement sanitaire et un investissement climatique. L’absence de définition commune limite la comparabilité et le suivi des chiffres déclarés entre pays et institutions financières.
E3G, le think tank spécialisé dans la politique climatique, souligne que les divergences méthodologiques compliquent fortement le suivi et la comparaison des progrès réels.
Les instruments qui commencent à changer la donne
Des expérimentations concrètes répondent à ce problème d’architecture. Elles n’ont pas résolu le problème à grande échelle, mais elles établissent qu’il est résoluble.
Les obligations catastrophe souveraines, « cat bonds », permettent à des États exposés de transférer le risque de désastre climatique vers des investisseurs institutionnels en échange d’un rendement. Le Mexique, les Philippines et plusieurs États des Caraïbes en utilisent depuis plusieurs années. L’Afrique avance plus lentement sur ce terrain, mais l’African Risk Capacity, mécanisme continental de mutualisation des risques climatiques, couvre désormais une vingtaine de pays contre les sécheresses et les cyclones. ARC a traité en deux semaines des versements à Madagascar après les cyclones Batsirai et Freddy ; le Malawi a reçu un versement ARC de 8,1 millions USD en 2017 pour la sécheresse de 2015-2016. Les mécanismes humanitaires traditionnels prennent des mois.
Les solutions fondées sur la nature constituent un deuxième terrain d’expérimentation. Des mangroves restaurées protègent les côtes à un coût dix à vingt fois inférieur à des digues équivalentes, selon des évaluations citées par MDPI dans ses travaux sur les approches naturelles. Le Kenya, le Sénégal et l’Indonésie ont lancé des programmes de restauration à grande échelle, financés par des crédits carbone et des fonds bilatéraux. Ces programmes cumulent bénéfices climatiques et économiques, ce qui les rend plus attractifs pour les financeurs, et constitue un modèle reproductible. La consommation d’énergie et la réduction des émissions sont une face de la transition climatique, comme l’illustre la trajectoire française sur la consommation électrique par habitant, mais la résilience des territoires en est une autre, trop longtemps négligée.
Le Fonds vert pour le climat (GCF), créé en 2010, augmente progressivement sa part dédiée à l’adaptation : elle représentait environ 30 % de son portefeuille en 2020 et devrait dépasser 50 % en 2026 selon ses propres objectifs. Ce rééquilibrage interne est lent, mais il est réel et mesurable.
Qui paie, et selon quelle logique
Le financement de l’adaptation renvoie à un différend politique qui dure depuis la création du processus climatique international. Depuis 2015, l’Accord de Paris prévoit une obligation des pays développés de soutenir financièrement les pays en développement pour l’atténuation et l’adaptation. Dans les faits, ce financement reste largement insuffisant.
L’écart entre les engagements et les flux réels s’explique par plusieurs mécanismes. Les financements climatiques « publics » incluent souvent des prêts, que les pays bénéficiaires devront rembourser, et non des subventions. Pour l’Afrique, l’OCDE chiffre les prêts à 61 % du financement climatique public total en 2016-2020. Pour des pays qui portent déjà des niveaux d’endettement élevés, emprunter pour financer une adaptation aux conséquences d’émissions qu’ils n’ont pas produites représente une charge injuste et économiquement contre-productive. Les problèmes de répartition des gains du capital entre régions et populations que l’on observe dans d’autres domaines se retrouvent ici à l’échelle internationale.
Le secteur privé est présenté comme la solution à l’insuffisance du financement public. Il peut l’être, mais sous conditions précises. Dans les marchés où les revenus sont prévisibles et les risques couvrables, le capital privé peut financer l’adaptation : assurance agricole indicielle en Inde, infrastructure hydrique dans des villes solvables, efficacité énergétique dans des bâtiments commerciaux. Dans les marchés où les populations sont pauvres et les États fragiles, le capital privé va attendre, ou n’ira pas. Cette ligne de partage correspond grossièrement à la carte des populations les plus exposées aux chocs climatiques.
Attendre des investisseurs qu’ils financent l’adaptation au Sahel ou dans les deltas du Bangladesh sans mécanismes de garantie publique massifs relève du wishful thinking.
Avant 2030 : les décisions qui restent à prendre
Le calendrier des trois prochaines années est concret. Plusieurs engagements issus de Belém ont des échéances explicites, et plusieurs décisions d’architecture n’ont pas encore été prises.
En 2027, les travaux en cours sur le financement privé de l’adaptation doivent produire des propositions opérationnelles. L’enjeu central porte sur les garanties publiques : les gouvernements et les institutions financières multilatérales devront préciser le niveau de risque qu’ils acceptent d’absorber pour rendre l’adaptation privément finançable sur les marchés où elle est la plus urgente.
En 2028, au 4 septembre 2026, aucune obligation spécifique n’impose d’intégrer l’adaptation dans une CDN ; une communication sur l’adaptation peut être soumise comme composante d’une CDN ou conjointement avec elle. Pour plusieurs pays africains, l’assistance technique constitue un obstacle majeur : la préparation de projets bancables reste un goulet d’étranglement parmi plusieurs freins à la traduction des priorités d’adaptation en investissements finançables. L’expertise en ingénierie climatique, en structuration financière et en montage de projets est concentrée dans les pays du Nord et dans les grandes institutions multilatérales, ce qui crée un paradoxe : les pays qui en ont le plus besoin sont ceux qui ont le moins de capacité à absorber rapidement des financements, même quand ils sont disponibles.
COP30 a adopté des indicateurs de Belém pour l’objectif mondial d’adaptation, sans créer un processus distinct de définition commune du financement. Sans harmonisation accrue des définitions et méthodes, le suivi restera difficile et moins comparable, limitant la redevabilité politique.
Le signal le plus utile à suivre dans les prochains mois est simple : la part de dons versus prêts dans les engagements financiers climatiques pris d’ici fin 2026. Si elle reste à 30 % de dons, les engagements de Belém resteront rhétoriques pour les pays les plus vulnérables. Si elle progresse vers 50 %, le rééquilibrage sera réel. Ce ratio est mesurable, public et politiquement précis, il permet de séparer les discours des actes.
Les choix d’architecture financière qui se jouent d’ici 2028, notamment les garanties publiques, le ratio dons/prêts et les capacités de montage de projets, influent sur la mise en œuvre de l’adaptation en Afrique.
Sources
- E3G – What will shape global climate resilience in 2026?
- COP30 Action Agenda 2025 – UNFCCC, Belém (document officiel, disponible sur unfccc.int)
- Banque mondiale – Rapport sur les besoins de financement de l’adaptation climatique 2026 (World Bank Climate Finance Report)
- African Risk Capacity – Mécanisme de mutualisation des risques climatiques (africanriskcapacity.org)
- MDPI – Nature-based Solutions for Climate Adaptation (revue scientifique à comité de lecture)
- IPCC Sixth Assessment Report (AR6) – Groupe de travail II : Impacts, adaptation et vulnérabilité



