Quinze ans après que le Bangladesh a décollé grâce aux usines textiles, l’Afrique subsaharienne a créé plus d’actifs supplémentaires en une décennie que le Bangladesh n’en compte au total. Elle le fera encore dans les dix prochaines. Et les usines ne suivent pas.
Ce constat, documenté par la Banque africaine de développement dans son rapport annuel publié fin mai 2026, referme un débat qui a structuré trente ans de politique économique africaine. La valeur manufacturière du continent est passée de 281 à 322 milliards de dollars entre 2020 et 2025, une hausse de près de 15 % en cinq ans. Mais la part de l’industrie dans le PIB africain stagne sous 13 %, sans progression significative depuis 2010. La prescription asiatique s’est appliquée à la lettre ; le résultat n’a pas suivi.
La question n’est plus de savoir si l’Afrique peut reproduire Taiwan ou la Corée du Sud. Elle est de savoir ce qu’elle construit à la place, avec 15 millions de nouveaux actifs à absorber chaque année.
L’essentiel
- La valeur ajoutée manufacturière africaine a progressé de 281 à 322 milliards de dollars entre 2020 et 2025 (+14,6 %), sans que la part de l’industrie dans le PIB dépasse 13 % (Banque africaine de développement, 2026)
- L’Afrique subsaharienne entre 11 millions de nouveaux travailleurs sur le marché du travail chaque année, dont une majorité sans les qualifications réclamées par l’industrie formelle
- La R&D africaine plafonne à 0,3 % du PIB, contre environ 5,2 % en Corée du Sud (2022) et 1,1 % en Chine au même stade de son développement
- Brookings et plusieurs économistes africains plaident pour les “industries sans cheminée” comme trajectoire alternative viable d’ici 2035
Trente ans de prescription, un diagnostic ambigu
Le modèle est connu. L’Asie de l’Est a industrialisé par étapes : Taiwan et la Corée du Sud dans les années 1960 et 1970, puis la Chine à partir des années 1980, puis le Vietnam et le Bangladesh. La recette était simple : main-d’œuvre abondante, bas salaires, zones franches, exportations textiles et électroniques. La Banque mondiale l’a prescrite avec constance ; les bailleurs bilatéraux l’ont financée. L’Afrique devait être la prochaine étape logique de ce déplacement manufacturier mondial.
Ce qui s’est passé est plus complexe. L’industrie africaine a bien progressé en valeur absolue. Le Nigeria, l’Éthiopie, l’Afrique du Sud, le Maroc concentrent l’essentiel de la production. Addis-Abeba a construit des parcs industriels avec capitaux chinois pour attirer le textile bangladais. Le Maroc a développé une filière automobile autour des usines Renault et Stellantis à Tanger et Kénitra, en produisant environ 700 000 véhicules par an. Ces réussites existent.
Mais elles ne scalent pas. Le Bangladesh, avec 170 millions d’habitants, exporte pour plus de 47 milliards de dollars de textiles par an. Toute l’Afrique subsaharienne, avec 1,2 milliard d’habitants, exporte pour une valeur comparable de produits manufacturés, toutes catégories confondues — un écart d’échelle saisissant au regard de la démographie. L’Éthiopie, qui a pourtant investi massivement dans ses zones franches, a vu plusieurs grands groupes textiles plier bagage après le Covid, citant les coûts logistiques et les tensions dans la région du Tigré.
Ce n’est pas que l’Afrique échoue à industrialiser. C’est qu’elle industrialise trop lentement pour absorber sa propre démographie. Chaque année, entre 11 et 15 millions de jeunes arrivent sur le marché du travail africain selon la BAD. L’industrie formelle en absorbe une fraction marginale.
Le piège de la désindustrialisation précoce
Le terme a été forgé par l’économiste Dani Rodrik et s’applique avec une précision inconfortable à l’Afrique. Dans le modèle classique, les économies s’industrialisent, puis se tertiarisent une fois qu’elles ont atteint un niveau de revenus élevé. C’est ce qu’ont fait les pays de l’OCDE. Le problème africain est que le continent se tertiarise avant d’avoir industrialisé, ou plus exactement sans atteindre les niveaux de productivité qui ont rendu la désindustrialisation supportable en Europe ou au Japon.
La R&D illustre la fragilité de la base. À 0,3 % du PIB en moyenne continentale, l’Afrique investit environ dix-sept fois moins que la Corée du Sud en proportion de sa richesse nationale — la Corée du Sud consacrant quelque 5,2 % de son PIB à la recherche et au développement en 2022, premier rang mondial. Kenya et Afrique du Sud font figure d’exceptions, le Kenya ayant porté ses dépenses de R&D à environ 0,8 % du PIB, en partie grâce à l’écosystème technologique de Nairobi. Mais ce sont deux pays sur cinquante-quatre. Sans cette base, l’industrie africaine reste cantonnée à des activités d’assemblage à faible valeur ajoutée, exactement le segment que l’automatisation menace en premier.
Ce n’est pas une fatalité mais une contrainte structurelle. L’industrie manufacturière moderne n’est plus ce qu’elle était en 1970. Les chaînes de valeur mondiales sont aujourd’hui dominées par le capital et la technologie, pas par le travail bon marché. Un robot de soudure dans une usine automobile coûte moins cher qu’un salarié thaïlandais sur cinq ans. L’avantage comparatif de la main-d’œuvre abondante s’érode plus vite qu’il n’a été construit.
Les “industries sans cheminée” comme voie alternative
L’expression, introduite par des recherches Brookings antérieures aux alentours de 2018-2020, est reprise et développée dans le rapport Foresight Africa 2026. Elle regroupe six secteurs : le tourisme, les services aux entreprises, l’agro-transformation, l’horticulture et l’agriculture d’exportation, les services IT, et la logistique. Leur point commun est de s’appuyer sur des ressources que le continent possède déjà et qui ne se délocalisent pas.
L’argument le plus solide concerne l’agro-transformation. L’Afrique produit 60 % des terres arables non exploitées à l’échelle mondiale. Elle exporte pourtant ses matières premières brutes, puis rachète les produits transformés. Le cacao ivoirien part à l’état brut en Europe et revient en chocolat. Le café éthiopien, parmi les plus réputés du monde, est torréfié à Rotterdam ou à Hambourg. La valeur ajoutée de la transformation reste systématiquement captée hors du continent. Si l’Afrique portait à 50 % la part de sa production agricole transformée localement, contre une part aujourd’hui encore minoritaire, l’impact sur les revenus ruraux et l’emploi semi-qualifié serait considérable.
Les services numériques offrent une deuxième trajectoire. Nairobi, Lagos, Accra, Kigali concentrent des écosystèmes de startups qui ont levé plusieurs milliards de dollars ces cinq dernières années. L’Inde a prouvé qu’un pays pouvait sauter l’étape industrielle pour devenir exportateur de services à haute valeur ajoutée. L’Afrique n’est pas encore à ce niveau, mais elle dispose d’avantages comparatifs réels : la jeunesse de la population, le dynamisme urbain, et une pression à l’innovation née de l’absence d’infrastructures héritées. M-Pesa au Kenya a inventé le paiement mobile parce que les banques étaient absentes, pas parce qu’elles avaient été dépassées. Sur les mêmes dynamiques, le manuel des erreurs du protectionnisme indonésien montre qu’une industrialisation forcée par les barrières douanières échoue systématiquement à construire les compétences qui rendent l’industrie compétitive sur le long terme.
Le tourisme, enfin, est le secteur le plus sous-développé au regard du potentiel. Le continent concentre 20 % de la biodiversité mondiale et plusieurs des destinations les plus demandées au niveau global. Il accueille environ 67 millions de touristes par an, contre 900 millions pour l’Europe. La marge est immense, les contraintes connues : insécurité, déficit de connectivité aérienne, insuffisance des infrastructures hôtelières. Ce sont des obstacles réels mais réductibles par la politique publique.
Les cas concrets qui testent la théorie
Le Rwanda illustre le pari des services. Paul Kagame a misé sur Kigali comme hub de conférences régional, puis sur les services financiers et les technologies. Le pays attire aujourd’hui des investissements directs étrangers disproportionnés par rapport à sa taille, et son PIB par habitant a été multiplié par cinq depuis 2000. La base manufacturière reste étroite, mais le modèle de développement n’a pas suivi la voie asiatique classique.
L’Éthiopie, à l’inverse, a tenté la voie industrielle avec l’appui massif des capitaux chinois. Les parcs industriels de Hawassa et de Bole Lemi ont attiré des marques comme H&M et Guess. Mais la compétitivité a vacillé dès que les coûts logistiques ont grimpé post-Covid, et les conflits internes ont accéléré les départs. Le modèle n’était pas robuste face aux chocs externes.
Le Maroc occupe une position hybride : l’industrie automobile a réellement monté en gamme, et le pays exporte désormais des câblages électriques et des composants pour les véhicules électriques européens. C’est un succès manufacturier réel, mais il repose sur la proximité géographique avec l’Europe et sur des décennies d’investissements publics dans la formation professionnelle, les ports et les zones franches. Le Maroc n’est pas reproductible à Lusaka ou à Dakar sans les mêmes conditions structurelles.
Ces trois cas illustrent un point que la Banque africaine de développement formule prudemment dans son rapport : il n’y a pas de modèle africain, il y a cinquante-quatre économies avec des dotations, des histoires et des contraintes différentes. Ce qui marche en Afrique du Nord ne s’exporte pas mécaniquement en Afrique de l’Ouest.
Ce que la ZLECAf change au calcul
L’accord de libre-échange continental africain, entré en vigueur le 30 mai 2019 — les échanges commerciaux effectifs ayant officiellement démarré le 1er janvier 2021 — et dont la mise en œuvre opérationnelle avance lentement, est la variable qui pourrait modifier le calcul. L’idée de fond est simple : un marché de 1,4 milliard de consommateurs rend rentable une industrialisation que le seul marché national ne justifie pas. Si le Sénégal produit des équipements électriques transformés, il peut les vendre à tout le continent sans barrière tarifaire.
Le potentiel est documenté. L’UNECA estime que la ZLECAf pourrait stimuler le commerce intra-africain de plus de 52 % en valeur — soit une hausse relative comparable à ce que l’intégration européenne a produit en vingt ans. Les données de la BAD montrent que le commerce intra-africain a une intensité manufacturière bien supérieure aux exportations vers le reste du monde, ce qui signifie concrètement que vendre aux voisins pousse à transformer davantage.
Mais la mise en œuvre accroche. Les douanes sont harmonisées sur le papier, pas encore dans les ports. Les procédures de certification d’origine diffèrent d’un pays à l’autre. Les corridors routiers manquent de financement. Et les pays les plus puissants du continent, à commencer par le Nigeria, ont montré des réticences à ouvrir leurs marchés à la concurrence régionale. Le chantier est réel mais incomplet. Ce n’est pas la première fois qu’un accord cadre ambitieux peine à se matérialiser dans les pratiques de commerce quotidiennes, comme le rapport Draghi sur les réformes oubliées l’a documenté pour l’Europe avec une précision similaire.
La décision que personne ne peut éviter
Il serait confortable de conclure qu’il faut “faire les deux” : industrie et services, cheminées et smartphones. En pratique, les capacités institutionnelles et les budgets publics africains ne permettent pas une politique industrielle simultanément dans toutes les directions. Les choix sont réels.
Ce qui se dessine dans les capitales africaines qui investissent vraiment dans leur transformation économique ressemble à ceci : une filière agro-alimentaire capable de capter la valeur ajoutée aujourd’hui perdue dans les matières premières brutes, une infrastructure numérique suffisante pour exporter des services et attirer des centres de traitement de données régionaux, et une industrie manufacturière ciblée sur des niches où la proximité géographique avec les marchés consommateurs crée un avantage durable, comme le Maroc l’a fait avec l’Europe.
La prescription asiatique n’était pas fausse dans ses principes. Elle était inadaptée au contexte : un marché mondial qui se réindustrialise avec des robots, une géographie africaine qui rend la logistique coûteuse, et une démographie qui exige des réponses plus rapides que les trente ans qu’il a fallu au Vietnam pour monter en gamme.
Quinze millions de nouveaux actifs par an ne peuvent pas attendre que le consensus académique tranche entre usines et services. La vraie question, celle que les économistes de Brookings et de la BAD posent sans y répondre entièrement, est de savoir qui finance la transition et à quel rythme les États africains peuvent construire les institutions qui rendent n’importe quel modèle viable. Sans capacité fiscale, sans administration douanière efficace, sans système de formation professionnelle ancré dans les besoins des employeurs, la meilleure stratégie industrielle reste un document de conférence.
C’est là que se joue réellement l’enjeu de la décennie : moins dans le choix entre cheminées et services que dans la capacité à construire l’État développeur qui rend les choix exécutables.
Sources
- Banque africaine de développement, Annual Development Effectiveness Review 2026 : https://www.ecofinagency.com/news/0306-56106-africa-s-manufacturing-sector-grows-but-global-share-stays-small
- Brookings Institution, Foresight Africa 2026 (rapport annuel Brookings Africa Growth Initiative) : https://www.brookings.edu/collection/foresight-africa-2026/
- Banque mondiale, données sur le commerce intra-africain et la ZLECAf
- FAO, données sur la transformation agroalimentaire africaine
- Commission de l’Union africaine, projections ZLECAf
- BAD – Africa Industrialisation Index 2025 : https://www.afdb.org/en/documents/africa-industrialisation-index-2025
- BAD – Rapport ADER 2026 (via Ecofin Agency) : https://www.ecofinagency.com/news/0306-56106-africa-s-manufacturing-sector-grows-but-global-share-stays-small
- ISS African Futures – Manufacturing Forecast : https://futures.issafrica.org/thematic/07-manufacturing/
- Trading Economics / Banque mondiale – R&D Corée du Sud : https://tradingeconomics.com/south-korea/research-and-development-expenditure-percent-of-gdp-wb-data.html
- Banque mondiale – Rapport économique de l’Afrique, avril 2026 : https://www.banquemondiale.org/fr/region/afr/publication/africa-economic-update
- Union africaine – Site officiel ZLECAf : https://au.int/en/african-continental-free-trade-area
- Afreximbank – African Trade Report 2024 (via PACCI) : https://www.pacci.org/intra-african-trade-up-7-2-in-2023-report-finds/
- Textile Focus – Exportations Bangladesh 2023 : https://textilefocus.com/bangladeshs-textile-industry-from-struggle-to-prosperity/
- FAO – Terres arables Afrique : https://www.fao.org/family-farming/detail/en/c/1507024/