Dans les programmes d’inclusion économique financés par la Banque mondiale en Afrique subsaharienne, le succès se mesure aux revenus générés après la fin de l’aide, non à l’argent distribué. Une assistance qui ne produit pas d’autonomie est une dépense reconduite. Le rapport IDA FY25 recense 374 880 bénéficiaires de programmes d’inclusion économique (dont 187 440 femmes et 71 227 jeunes) et 2 500 000 bénéficiaires de programmes d’inclusion productive. Un nombre croissant de micro-certifications sont délivrées dans le cadre de ces dispositifs, tandis que 75 % des nouveaux bénéficiaires de programmes de transferts monétaires et de soutien aux moyens de subsistance sont issus des deux quintiles les plus pauvres, illustrant le ciblage social rigoureux de l’approche.
L’essentiel
- Les programmes africains d’inclusion économique combinent registre social, formation courte et actifs productifs, puis mesurent les revenus à l’issue du dispositif pour en évaluer l’impact réel.
- La Banque mondiale (IDA FY25) recense 374 880 bénéficiaires de programmes d’inclusion économique et 2 500 000 bénéficiaires de programmes d’inclusion productive. Le chiffre de 75 % figurant dans ce rapport se réfère au ciblage des bénéficiaires issus des deux quintiles les plus pauvres, et non à une hausse de l’accès à l’emploi.
- Le mécanisme clé : les dispositifs abandonnent les aides qui ne créent pas d’autonomie mesurable, forçant une logique d’investissement plutôt que de filet permanent.
- La tension centrale demeure le passage à l’échelle : ce qui fonctionne sous supervision rigoureuse pour des centaines de milliers de bénéficiaires peut perdre sa rigueur en touchant des millions.
Du registre social au capital productif
L’idée n’est pas neuve. Depuis une vingtaine d’années, les économistes du développement débattent du transfert conditionnel : donner de l’argent à condition que les enfants aillent à l’école, que les adultes se forment, que les ménages utilisent les services de santé. Le Bolsa Família brésilien en a fait la démonstration la plus célèbre. Mais les programmes africains testés sous l’égide de l’IDA ajoutent une dimension que les transferts conditionnels classiques n’avaient pas : la séquence.
L’entrée dans ces dispositifs passe d’abord par le registre social. Identifier précisément qui est pauvre, où il vit, quels actifs il possède ou pas. Ce travail de cartographie, souvent ingrat et coûteux, conditionne tout le reste. Vient ensuite la formation courte, quelques semaines, rarement plus, orientée vers une compétence précise et vérifiable : maçonnerie, couture industrielle, gestion d’un étal, entretien d’équipements agricoles. Puis l’actif productif : une machine à coudre, un stock de semences, un petit capital de démarrage.
Enfin, les débouchés : connexions avec des acheteurs locaux, accès à des marchés, mise en réseau avec des employeurs.
Ce qui distingue les programmes les plus avancés, c’est le suivi post-programme. Les bénéficiaires sont retrouvés après la fin de l’aide, à un horizon suffisant pour que les trajectoires divergent vraiment. Leurs revenus sont mesurés. Et les dispositifs qui ne produisent pas de gains mesurables sont reformulés ou abandonnés. C’est précisément cette logique d’évaluation qui fait la singularité de l’approche documentée par la Banque mondiale.
Le ciblage social : 75 % des bénéficiaires issus des quintiles les plus pauvres
Le chiffre de 75 % figurant dans le rapport IDA FY25 mérite d’être lu avec soin. Il ne désigne pas une hausse de l’accès à l’emploi pour des jeunes participants. Il indique que 75 % des nouveaux bénéficiaires de programmes de transferts monétaires et de soutien aux moyens de subsistance doivent être issus des deux quintiles les plus pauvres. C’est un critère de ciblage social rigoureux, et non une statistique de résultat sur l’emploi.
Cette précision n’est pas un détail méthodologique. Les programmes d’assistance ont une longue histoire de chiffres flatteurs construits sur des définitions molles. Compter comme “en emploi” quelqu’un qui a vendu une mangue deux jours après sa formation, c’est exactement le genre de mesure qui permet à un programme de survivre à ses propres inefficacités. La rigueur de l’approche IDA consiste à refuser ces définitions.
Mais elle crée aussi une tension. Les programmes les plus rigoureux sont les plus chers à évaluer. Le suivi longitudinal, retrouver les bénéficiaires après la fin du programme, les interroger, vérifier leurs revenus, exige des ressources que les États africains les plus pauvres n’ont pas toujours. Dans les pays à faible capacité administrative, la rigueur évaluative est elle-même une ressource rare, et parfois importée. C’est un des paradoxes de l’aide au développement : ses outils les plus fiables dépendent souvent d’institutions que cette aide est censée construire.
Les micro-certifications comme signal vers les marchés
Le développement des micro-certifications constitue peut-être l’élément le plus innovant du dispositif. Une certification classique, BEP, baccalauréat professionnel, diplôme universitaire, prend des années et suppose une infrastructure éducative qui n’existe pas uniformément en Afrique subsaharienne. Une micro-certification, elle, atteste d’une compétence précise en quelques semaines. Elle n’est utile que si quelqu’un la reconnaît.
Le lien entre formation et marché est déterminant. Une micro-certification délivrée par une ONG inconnue, sans validation par des employeurs locaux, vaut peu sur le marché du travail. Les programmes qui fonctionnent ont travaillé l’autre bout de la chaîne : négocier avec des entreprises locales, des coopératives, des donneurs d’ordre régionaux pour qu’ils reconnaissent ces certifications comme des signaux d’employabilité. Sans ce travail amont, la certification devient un papier supplémentaire qui n’ouvre aucune porte.
L’enjeu dépasse l’aide sociale : la relation entre compétences mesurables et insertion sur les marchés du travail locaux est un défi que les économies en développement partagent avec les économies avancées qui cherchent à reconvertir des travailleurs déplacés par l’automatisation. La forme diffère, mais l’enjeu structurel est similaire : créer des signaux de compétence crédibles pour des personnes sans trajectoire éducative classique.
Les exigences concrètes du passage à l’échelle
Le rapport IDA FY25 recense des centaines de milliers à plusieurs millions de bénéficiaires selon la catégorie de programme, loin d’une simple expérimentation. L’Afrique subsaharienne compte environ 1,23 à 1,26 milliard de personnes (2024-2025), dont une part considérable vit sous le seuil de pauvreté. Pour que ces programmes cessent d’être des initiatives prometteuses et deviennent des politiques publiques de masse, plusieurs conditions doivent être réunies simultanément.
La première est la capacité des États à tenir leurs registres sociaux à jour. Un registre qui date de trois ans dans des pays où les migrations internes sont importantes ne permet pas de cibler efficacement. Des travaux sur le développement africain identifient l’infrastructure de données sociales comme l’un des goulots d’étranglement principaux des politiques d’inclusion. Un programme qui sait qui inclure est déjà à mi-chemin.
La deuxième condition est l’articulation avec les marchés locaux. Les fonds d’amorçage qui permettent à des bénéficiaires de démarrer une activité ne fonctionnent durablement que s’ils sont connectés à des chaînes de valeur réelles, agriculture contractuelle, sous-traitance industrielle, commerce de proximité structuré. Le capital productif transféré à quelqu’un sans débouché identifié disparaît souvent en quelques mois, absorbé par les dépenses de survie du ménage. Les programmes qui ont le mieux résisté à cette dérive ont intégré le développement des marchés locaux dès la conception, pas comme complément.
La troisième condition, souvent sous-estimée, est la formation des agents de terrain. Un programme d’inclusion économique bien conçu sur le papier peut être désastreux si les personnes qui l’administrent manquent de formation ou sont soumises à des incitations qui favorisent les inscriptions au détriment de la qualité du suivi. L’expérience française des politiques sociales expérimentales montre que la difficulté du passage à l’échelle tient rarement au concept et presque toujours à la capacité institutionnelle de le reproduire fidèlement.
L’enjeu de long terme : assistance ou graduation économique
Sur l’horizon 2030-2040, ces programmes posent une question directe : à quelle condition une aide sociale devient-elle une capacité productive durable. Deux trajectoires se dessinent, et les données actuelles ne permettent pas encore de trancher.
Dans la première, les dispositifs qui combinent transferts, formation et accompagnement professionnel permettent à une part croissante des bénéficiaires de générer des revenus autonomes après la fin de l’aide. C’est la logique de la “graduation économique”, terme emprunté à BRAC Bangladesh, l’organisation qui a construit le modèle le plus étudié au monde en la matière. Dans cette trajectoire, le coût par emploi créé diminue à mesure que les programmes apprennent, que les certifications gagnent en reconnaissance, et que les marchés locaux s’approfondissent. Les centaines de milliers de bénéficiaires actuels constitueraient les premières cohortes d’un système qui, répliqué à l’échelle nationale dans plusieurs pays, toucherait des millions de personnes d’ici quinze ans.
Dans la seconde trajectoire, sans évaluation rigoureuse des résultats post-programme, les filets sociaux se perpétuent sans transformer durablement la capacité productive des bénéficiaires. Les micro-certifications restent des papiers sans valeur marchande. Les actifs productifs financent des dépenses de ménage dès que les revenus d’activité stagnent. Et les programmes survivent non parce qu’ils créent de l’autonomie, mais parce qu’ils créent des emplois dans leur propre administration. Ce risque de filet social qui amortit sans émanciper n’est pas propre à l’Afrique : il hante les politiques sociales dans toutes les géographies.
Deux signaux permettront de distinguer ces trajectoires dans les prochaines années. Le premier est la part des bénéficiaires en emploi formel ou en activité indépendante viable douze mois après la fin du programme, pas à la sortie ni à mi-parcours, mais à douze : c’est à cet horizon que les trajectoires divergent vraiment.
Le second est le coût par emploi créé comparé entre dispositifs. Si ce coût diminue à mesure que les programmes gagnent en expérience et en intégration aux marchés locaux, la logique d’investissement est valide. S’il stagne ou augmente, le programme ressemble davantage à un filet coûteux qu’à un ascenseur.
Les besoins qui conditionnent la première trajectoire sont documentés et partiellement finançables. Des données longitudinales sur les revenus post-programme, ce qui suppose des systèmes d’information pérennes, pas des enquêtes ponctuelles. Une articulation réelle entre les registres sociaux et les marchés de l’emploi locaux, ce qui suppose que les agences pour l’emploi et les services sociaux parlent le même langage administratif. Et des micro-certifications reconnues par les employeurs, ce qui suppose un travail de négociation sectorielle qui prend du temps et ne se confond pas avec la délivrance de formations.
Mesurer les résultats transforme la conception des programmes
Ces programmes portent une leçon de méthode qui dépasse le continent africain. La décision de mesurer les revenus à l’issue de l’aide, plutôt qu’à la sortie immédiate du dispositif, est une décision politique, non technique. Elle signifie qu’un programme peut être jugé insuffisant, reformulé ou abandonné. Elle crée une responsabilité envers les résultats plutôt qu’envers les procédures.
Elle déplace aussi la question posée en amont par les concepteurs : les conditions à réunir pour que l’aide crée de l’autonomie priment sur les modalités de délivrance.
Ce glissement de la conformité vers l’impact est précisément ce qui rend ces programmes difficiles à généraliser dans des contextes à faible capacité administrative. Évaluer rigoureusement un programme coûte de l’argent et exige des compétences. Les bailleurs internationaux, qui financent souvent aussi les évaluations, ont intérêt à montrer des succès. Les gouvernements qui reçoivent les financements ont intérêt à montrer des chiffres d’inscription plutôt que des taux d’emploi à douze mois. Ces incitations inverses ne disparaissent pas parce qu’un programme a été bien conçu.
Les programmes IDA posent ainsi un défi institutionnel précis : il s’agit d’ancrer la rigueur évaluative dans des systèmes historiquement récompensés pour leur capacité à dépenser plutôt qu’à transformer. Les premières réponses sont encourageantes. Elles ne sont pas définitives.
Sources
- Banque mondiale, IDA Sustainable Development Bonds FY25 Impact Report (Annexe complète)
- Banque africaine de développement, Africa Sustainable Development Report 2025
- BRAC, documentation des programmes de graduation économique au Bangladesh (source de référence pour le modèle comparatif)
- MacroTrends – Population Afrique subsaharienne (données Banque mondiale)
- UNECA – 2025 Africa Sustainable Development Report
- BRAC International – Ultra-Poor Graduation
- J-PAL – Targeting the ultra-poor to improve livelihoods
- NIH/NCBI – Bolsa Família programme brésilien
- BRAC UPGI – Graduation Overview
- Banerjee et al. (2015) – Science – Graduation multinationale
- World Bank – Delivering Jobs for People Living in Poverty (2025)