En 2024, l’humanité a tiré de l’eau 235 millions de tonnes de poissons, crustacés et algues. C’est un record. Mais derrière ce chiffre, deux histoires divergentes s’écrivent depuis quatre décennies, et elles ne racontent pas la même chose sur l’avenir.
La pêche sauvage a atteint son plafond physique dans les années 1980. Elle n’a pas bougé depuis. Toute la croissance vient de l’aquaculture, qui a multiplié sa production par douze en quarante ans pour couvrir aujourd’hui la moitié de ce que l’humanité consomme en poisson. Ce basculement silencieux est l’une des grandes transformations alimentaires du XXe siècle. Mais il ne résout pas tout. En 2023, 37,6 % des stocks marins évalués étaient surexploités, contre 35,6 % deux ans plus tôt. La trajectoire est mauvaise, et ses conséquences ne seront pas réparties équitablement.
L’essentiel
- Production halieutique et aquacole mondiale record de 235 millions de tonnes en 2024, dont plus de la moitié provient de l’aquaculture (FAO, SOFIA 2026).
- 37,6 % des stocks marins évalués en surexploitation en 2023, en hausse de 2 points en deux ans ; la Méditerranée, l’Atlantique du Nord-Est et le Pacifique Centre-Est concentrent les zones les plus dégradées.
- La Namibie, l’Islande et la Nouvelle-Zélande ont démontré qu’une reconstitution de stocks effondrés est possible en une décennie grâce à des systèmes de quotas scientifiquement fondés.
- La FAO projette un recul de 10 % de la biomasse halieutique exploitable d’ici 2050 si les tendances actuelles se maintiennent, une perte qui frapperait en premier les populations côtières des pays à revenu faible.
- L’Asie représente 89 % de la production aquacole mondiale ; les choix politiques que ses gouvernements feront dans les dix prochaines années détermineront l’issue.
La pêche sauvage a rencontré un mur, l’aquaculture a pris le relais
En 1980, les pêcheurs du monde entier remontaient environ 65 millions de tonnes de poissons des mers et des eaux douces. En 2024, ce chiffre dépasse à peine 90 millions de tonnes. Quarante ans d’efforts supplémentaires, de bateaux plus puissants, de sonars plus précis, de filets plus larges, pour un gain de 40 % seulement. La productivité marginale de la pêche sauvage s’est effondrée. L’océan n’est pas une ressource illimitée : sa capacité biologique à produire des poissons a une borne.
C’est l’aquaculture qui a pris le relai. En 1980, elle pesait moins de 10 millions de tonnes. Elle en produit aujourd’hui plus de 120 millions, soit une multiplication par douze. Des fermes marines au large des côtes norvégiennes aux bassins d’élevage de carpe en Chine, en passant par les parcs à coquillages de Bretagne et les fermes de crevettes d’Asie du Sud-Est, l’élevage aquatique est devenu la première source de protéines animales produites intentionnellement par l’humanité.
Ce basculement a une géographie très précise. La Chine à elle seule représente environ 57 % de la production aquacole mondiale. En élargissant à l’ensemble de l’Asie, on atteint 89 %. Ce n’est pas un hasard : la densité démographique côtière, la tradition de consommation de poisson et la politique industrielle volontariste de plusieurs gouvernements asiatiques ont créé les conditions d’un décollage que le reste du monde n’a pas reproduit à la même échelle.
Surexploitation : deux points de plus en deux ans, une tendance pas encore inversée
Le chiffre de 37,6 % de stocks surexploités ne dit pas que les mers sont vides. Il dit que plus d’un tiers des populations de poissons évaluées sont pêchées au-delà de leur capacité de renouvellement biologique. C’est une différence importante. Mais c’est une différence qui s’érode.
Les scientifiques de la FAO utilisent le concept de rendement maximal durable (RMD) : le niveau de prélèvement au-delà duquel une population commence à décliner. Pêcher au-dessus du RMD ne détruit pas immédiatement un stock, mais il l’affaiblit progressivement. Les stocks les plus touchés sont ceux de la Méditerranée et de la mer Noire (une majorité en surexploitation), de l’Atlantique du Nord-Est, et de certaines zones du Pacifique Centre-Est. En Méditerranée, des espèces commerciales majeures comme le thon rouge ou la daurade royale ont vu leurs populations divisées par plusieurs depuis les années 1970.
Deux points de progression de la surexploitation en deux ans, c’est peu en valeur absolue. C’est beaucoup en signal de tendance. La courbe ne s’est pas inversée malgré les accords multilatéraux de gestion, malgré les discussions à l’Organisation mondiale du commerce sur les subventions à la pêche, malgré des décennies de travaux scientifiques. Ce n’est pas une fatalité : des cas de reconstruction de stocks existent et ont été documentés. Mais ils restent minoritaires à l’échelle mondiale.
Namibie, Islande, Nouvelle-Zélande : quand les quotas reconstruisent ce que la surpêche a détruit
La Namibie est l’un des cas les mieux documentés de reconstitution réussie. Après l’indépendance en 1990, le gouvernement namibien a instauré un système de quotas individuels transférables (QIT) fondé sur les recommandations scientifiques du Comité consultatif pour la pêche namibienne. Le merlu namibien, dont le stock avait été effondré par les chalutiers étrangers pendant la période coloniale, a été partiellement reconstitué en moins de quinze ans. La production nationale a augmenté et, ce qui est plus important, la valeur par tonne capturée a progressé parce que la qualité des poissons s’est améliorée avec la baisse de la pression de pêche.
L’Islande a suivi une logique similaire à partir des années 1980 pour le cabillaud. Son système de quotas, initialement controversé parce qu’il concentrait les droits entre quelques grandes entreprises, a néanmoins permis une reconstruction partielle des stocks. La Nouvelle-Zélande a adopté en 1986 un système de quota commercialisable couvrant l’ensemble de ses eaux économiques exclusives, devenu l’un des modèles de référence en gestion des pêches.
Ces trois exemples ont en commun plusieurs mécanismes : des limites de capture fondées sur l’évaluation scientifique des stocks et non sur des compromis politiques, des systèmes de contrôle effectif de l’effort de pêche, et une attribution des droits qui crée des incitations économiques à la conservation. Un pêcheur qui détient un quota a un intérêt direct à ce que le stock se reconstitue. L’horizon économique individuel s’aligne sur l’horizon écologique collectif.
Ce n’est pas la seule voie. La Norvège a adopté un modèle de gestion par quota centralisé avec des licences non transférables, obtenant des résultats comparables sur ses stocks de cabillaud arctique. Ce qui compte, c’est l’existence d’une limite scientifiquement déterminée, respectée et contrôlée. L’instrument précis importe moins que sa crédibilité.
La question asiatique est la question centrale
Si 89 % de l’aquaculture mondiale se fait en Asie, les décisions des gouvernements asiatiques sur la gestion de leurs pêcheries côtières et hauturières ont une importance disproportionnée sur l’état des océans à l’horizon 2050. C’est là que se concentre l’essentiel des surcapacités de pêche. C’est là que les subventions gouvernementales à la construction navale et au carburant ont le plus gonflé les flottes au-delà de ce que les stocks peuvent supporter. Et c’est là aussi que les progrès les plus significatifs restent à accomplir.
La Chine a fait des annonces importantes au cours des dix dernières années. Le gouvernement a lancé plusieurs programmes de réduction de la flotte de pêche côtière, a instauré des périodes de repos biologique dans ses eaux intérieures, et a commencé à formaliser des accords de gestion avec ses voisins en mer de Chine méridionale. Ces engagements restent partiels et leur mise en oeuvre inégale selon les provinces. Mais ils existent, et ils témoignent d’une prise de conscience que l’effondrement des stocks côtiers chinois aurait des conséquences politiques intérieures.
L’Indonésie, deuxième producteur de pêche mondiale, a pour sa part suspendu entre 2014 et 2018 plusieurs milliers de licences de pêche étrangères qui vidaient ses eaux. Le Vietnam investit dans le suivi satellitaire des navires pour réduire la pêche illégale, qui fait peser sur ses exportations une menace commerciale depuis la mise en place du règlement européen INN (pêche illégale, non déclarée, non réglementée).
Ce sont des signaux positifs. Ils ne dessinent pas encore une trajectoire d’ensemble. Le défi asiatique n’est pas seulement une question de volonté politique : c’est aussi une question d’institutions. Comme les leçons tirées d’autres réformes structurelles le montrent, avoir les bonnes règles ne suffit pas si les mécanismes de contrôle et d’application n’ont pas la capacité de les faire respecter.
Ce que la biomasse de 2050 dira aux générations suivantes
La FAO projette un recul de 10 % de la biomasse halieutique exploitable d’ici 2050 dans le scénario de maintien des tendances actuelles. Ce chiffre mérite d’être lu attentivement, avec ses hypothèses. Il ne signifie pas que les océans seront vides dans vingt-cinq ans. Il signifie que la capacité productive globale des pêcheries marines, si aucune correction n’est apportée aux pratiques actuelles, sera inférieure d’un dixième à ce qu’elle est aujourd’hui.
Dix pour cent de moins sur une ressource de subsistance pour des centaines de millions de personnes n’est pas un chiffre abstrait. Environ 3,3 milliards de personnes dans le monde tirent une part significative de leurs apports en protéines animales du poisson, selon les données de la FAO. La grande majorité vit dans des pays à revenu faible ou intermédiaire des zones côtières tropicales : Afrique subsaharienne, Asie du Sud, Pacifique insulaire. Ces populations ne mangent pas de saumon d’élevage norvégien. Elles mangent le poisson capturé dans leurs eaux territoriales, souvent par des pêcheurs artisanaux avec des embarcations modestes.
Ce sont elles qui subiront en premier une contraction de la biomasse sauvage. Elles ont les capacités d’adaptation les plus faibles. Elles ne peuvent pas substituer facilement la protéine de poisson par d’autres sources. Et elles souffrent précisément des excès des flottes industrielles, souvent étrangères, qui pêchent dans leurs eaux sous des conditions réglementaires insuffisantes.
Il y a là une inégalité intergénérationnelle et géographique que les seules courbes de production mondiale ne permettent pas de voir. Le record de 235 millions de tonnes en 2024 est réel. Mais sa distribution ne correspond pas à sa géographie de besoin. L’essentiel de la valeur ajoutée de la pêche mondiale est capturé par quelques grandes puissances halieutiques. L’essentiel de la vulnérabilité à son déclin est portée par des populations qui n’ont ni les flottes, ni les droits de pêche, ni les institutions pour en infléchir la trajectoire.
C’est dans ce contexte qu’il faut lire l’accord sur les subventions à la pêche néfastes conclu à l’OMC en 2022, premier accord commercial multilatéral spécifiquement dédié à la durabilité environnementale. Il interdit les subventions aux flottes qui pêchent des stocks surexploités et restreint celles qui soutiennent la pêche illégale. Sa mise en oeuvre reste lente et conditionnelle, mais son existence trace une frontière normative nouvelle. Les mêmes dynamiques institutionnelles qui ont permis, à une autre échelle, des progrès comme ceux documentés dans la lutte contre la pollution atmosphérique en Europe suggèrent que des règles communes, une fois posées, finissent par produire des effets.
L’aquaculture a ses propres limites à ne pas ignorer
L’aquaculture n’est pas sans coûts. Les élevages intensifs de saumons en Norvège ou au Chili posent des problèmes de poux de mer, d’échappées de poissons d’élevage dans les milieux naturels, et de pression sur les stocks de poissons sauvages utilisés comme farine pour nourrir les carnivores d’élevage. Une tonne de saumon produite nécessite historiquement plusieurs kilogrammes de poissons sauvages transformés en farine et en huile. Ce ratio s’améliore : les formulations alimentaires intègrent progressivement des protéines végétales, des insectes, et des levures single-cell. Des fermes pilotes en Norvège et en Écosse font descendre le coefficient de dépendance aux farines sauvages sous le seuil de un pour un. Mais la dynamique globale du secteur n’est pas encore là.
Les élevages d’espèces herbivores, en revanche, n’ont pas ce problème. La carpe, la tilapia, la truite d’eau douce, les mollusques bivalves et les algues marines représentent la majorité de la production aquacole mondiale, et ils sont soit herbivores soit filtrants. Les moules et les huîtres améliorent même la qualité de l’eau des milieux où elles sont cultivées en filtrant les particules en suspension. Ce sont des filières qui peuvent croître sans exercer de pression supplémentaire sur les stocks sauvages.
L’enjeu est donc de diriger la croissance de l’aquaculture vers ces espèces à faible impact, tout en réduisant la dépendance en farines de poisson sauvage des espèces carnivores. C’est une question de politique sectorielle, de recherche en nutrition aquacole, et de systèmes d’étiquetage qui permettent aux consommateurs de distinguer des produits aux empreintes très différentes.
Ce que la courbe de 40 ans dit sur les dix prochaines
Quatre décennies de plafonnement de la pêche sauvage et de montée de l’aquaculture dessinent une bifurcation, non un effondrement. L’humanité a su répondre à la limite physique des océans par une innovation productive massive. Elle a aussi démontré, dans quelques cas bien documentés, qu’elle pouvait reconstruire ce qu’elle avait dégradé.
La question n’est pas de savoir si les outils existent. Ils existent : quotas fondés sur la science, réduction des subventions néfastes, surveillance satellitaire, aquaculture d’espèces à faible impact. La question est de savoir si les institutions de gouvernance des pêches, aux niveaux national et international, seront capables de les déployer à une vitesse suffisante pour inverser la courbe des 37,6 % avant que le seuil d’irréversibilité ne soit atteint dans les zones les plus fragiles.
L’arc long ici est mesurable. Les vingt-cinq prochaines années décideront si le recul de 10 % de biomasse projeté par la FAO est la trajectoire réalisée ou le scénario évité. Les preuves de concept existent. Ce qui manque, ce ne sont pas les idées. Ce sont les décisions.
Sources
- FAO, rapport SOFIA 2026 — Pêche et aquaculture : 5 enseignements — Agence Ecofin
- FAO — La Situation mondiale des pêches et de l’aquaculture (SOFIA), éditions précédentes — fao.org
- OMC — Accord sur les subventions à la pêche, adopté à la 12e Conférence ministérielle, Genève, juin 2022 — wto.org
- Namibian Fisheries Management — rapports annuels du Ministère des pêches et des ressources marines de Namibie
- Ministère islandais de la pêche — données de gestion des quotas de cabillaud, Reykjavik