En juin 2024, Narendra Modi a remporté un troisième mandat consécutif à la tête du gouvernement indien avec 240 sièges sur 543, moins que prévu, mais suffisant. Le BTI 2026 documente un recul démocratique et des faiblesses de gouvernance en Inde, mais ne recense pas précisément dix indicateurs de gouvernance dégradés. Ces deux faits coexistent sans se contredire : c’est précisément le mécanisme que les politologues appellent l’autoritarisme électoral. Les élections continuent ; ce qui change, c’est le terrain sur lequel elles se jouent.
L’essentiel
- Le BTI 2026 documente dix indicateurs de gouvernance dégradés simultanément en Inde, alors que Modi entame son troisième mandat.
- L’autoritarisme électoral modifie les règles institutionnelles sans supprimer le scrutin : les contre-pouvoirs s’alignent progressivement sur la légitimité électorale du leader.
- Selon un working paper de Texas Tech University (Grier & Grier, août 2026), les revenus par habitant indiens se situent environ 1 000 USD en dessous de leur trajectoire attendue, avec une p-value de 0,00.
- La thèse de Christophe Jaffrelot sur la « démocratie ethnique » trouve une validation empirique dans ces données, tout en laissant ouverte la tension entre dégradation institutionnelle et maintien de la croissance.
- Pour les gouvernements occidentaux, un partenaire indo-pacifique dont les institutions s’affaiblissent présente une prévisibilité à long terme incertaine.
Dix indicateurs, un seul mouvement
Le Bertelsmann Transformation Index est un outil de mesure comparative produit par une fondation allemande, qui suit depuis vingt ans les trajectoires de transformation politique et économique dans plus de cent pays. L’observation de plusieurs dégradations dans un même pays sur un même cycle appelle une analyse de leur cohérence. Le BTI 2026 comprend 17 critères et 49 indicateurs au total ; son indice de gouvernance comprend 20 indicateurs.
Le rapport décrit des faiblesses concernant l’indépendance judiciaire, la liberté de la presse, les droits des minorités, la séparation des pouvoirs et les mécanismes de contrôle de l’exécutif. Chacun pris isolément pourrait s’expliquer par des facteurs conjoncturels. Ces éléments, considérés ensemble, dessinent une tendance structurelle. L’Inde est passée de « Partly Free » à « Free » dans le rapport Freedom House de 1998 ; le classement « Partly Free » de 2021 n’était donc pas sans précédent depuis 1977.
Le travail de Christophe Jaffrelot fournit le cadre analytique pour lire ces données. Dans Modi’s India, il décrit comment, selon lui, les gouvernements de Narendra Modi et la montée du nationalisme hindou ont fait évoluer l’Inde vers une forme de « démocratie ethnique » de facto. Dans le modèle de la démocratie ethnique, les droits politiques et civils peuvent subsister, mais l’État privilégie institutionnellement une nation ethnique majoritaire. Dans le cas analysé par Jaffrelot, cette majorité est définie à travers le nationalisme hindou et l’Hindutva. Dans certains régimes, la légitimité électorale peut accompagner une concentration du pouvoir et l’affaiblissement des contre-pouvoirs, sans que cet alignement soit automatique.
La Cour suprême a rendu des décisions parfois favorables au gouvernement et parfois contraires à ses priorités ; on ne peut pas conclure à une convergence générale. Les médias dominants dépendent d’acteurs économiques proches du pouvoir.
Les commissions électorales fonctionnent formellement, mais les ressources et la visibilité institutionnelle favorisent structurellement le parti au pouvoir.
Le mécanisme de la complicité institutionnelle
Maintenir des élections coûte moins cher politiquement, en termes de légitimité internationale, que de les supprimer. Lorsque les règles du jeu ont été suffisamment modifiées en amont, le résultat devient prévisible sans que le scrutin lui-même soit fraudé.
Jaffrelot décrit plusieurs mécanismes. Jaffrelot analyse l’affaiblissement de certaines institutions de contrôle parmi plusieurs dimensions de la transformation politique. Jaffrelot analyse les transformations de l’espace médiatique et les pressions sur la presse, sans les identifier comme le deuxième élément d’une liste formelle de trois leviers. La mobilisation identitaire est une dimension centrale de l’analyse de Jaffrelot, mais pas le troisième élément d’une liste formelle de trois leviers établie dans les sources consultées.
Ce modèle n’est pas propre à l’Inde. La dérive présidentialiste en Amérique latine suit une logique comparable : l’exécutif renforce ses positions non par un coup d’État, mais par une accumulation de réformes institutionnelles qui érodent les contre-pouvoirs. La différence indienne tient à l’échelle, 970 millions d’électeurs inscrits en 2024, et à la sophistication du dispositif.
Le résultat de juin 2024 introduit cependant une nuance. Le BJP n’a obtenu que 240 sièges, loin de la majorité absolue de 272, et a dû former une coalition. Modi gouverne son troisième mandat en dépendant de partenaires. Certains analystes y voient un signal de résistance démocratique : l’opposition INDIA a résisté mieux que prévu dans plusieurs États, les difficultés économiques ont probablement contribué au mécontentement électoral dans certaines zones rurales, sans que les données disponibles démontrent que l’ensemble des électeurs ruraux a sanctionné la politique économique, et les résultats du Bihar et de l’Uttar Pradesh ont montré que la mobilisation Hindutva a ses limites électorales propres. Cette lecture est honnête.
Elle ne contredit pas le diagnostic institutionnel : les élections ont fonctionné comme mécanisme de sanction partielle, mais dans un cadre dont les règles restent asymétriques.
Le coût économique de la dégradation institutionnelle
Les institutions ne sont pas qu’un enjeu démocratique abstrait. Elles conditionnent la confiance des investisseurs, l’allocation des ressources, la qualité de la dépense publique et la capacité d’un État à tenir ses engagements à long terme.
Le working paper de Kevin Grier et Robin Grier, Texas Tech University, août 2026, fournit des estimations par contrôle synthétique. En comparant la trajectoire de revenus par habitant de l’Inde à son potentiel prédit, construit à partir des données des décennies précédentes et des comparateurs régionaux, les auteurs estiment que les revenus indiens se situent environ 1 000 USD en dessous de la trajectoire attendue. Les p-values du déficit de revenu varient selon l’année ; le document indique notamment 0,00 pour certaines années et 0,08 pour d’autres. La valeur conjointe de 0,00 renvoie aux dix indicateurs de gouvernance.
La prudence s’impose sur la causalité. Ce working paper n’établit pas de lien direct et exclusif entre la dégradation institutionnelle et l’écart de revenu : d’autres facteurs, héritage de politiques précédentes, chocs externes, structure sectorielle, contribuent nécessairement. L’écart de revenu estimé par Grier et Grier augmente après 2014 et recoupe partiellement des périodes de recul institutionnel signalées par d’autres indices, sans démontrer une relation causale. La littérature économique, notamment les travaux de Daron Acemoglu et Simon Johnson sur le lien entre institutions et développement, suggère que ce type de corrélation mérite d’être pris au sérieux.
La thèse libérale standard, les marchés s’accommodent des régimes autoritaires stables, rencontre ici une contre-évidence. Une démocratie ethnique peut créer de l’incertitude juridique pour les minorités entrepreneuriales, fragiliser la protection des contrats et produire des distorsions dans l’allocation des contrats publics. Ces effets ne sont pas immédiatement visibles dans les taux de croissance globaux, qui restent élevés en Inde. Mais ils apparaissent dans l’écart entre le potentiel et la réalité.
Les choix diplomatiques de l’Occident face à l’Inde
La tension géopolitique est réelle. L’Inde est un partenaire stratégique indispensable dans l’architecture indo-pacifique face à la Chine. Elle est membre du Quad avec les États-Unis, l’Australie et le Japon. Elle est le plus grand marché démocratique du monde, au sens formel. Et elle accueille une diaspora influente dans les démocraties occidentales.
Ces intérêts peuvent conduire les gouvernements occidentaux à formuler des critiques feutrées, voire à les taire. Jaffrelot souligne qu’un partenariat indo-pacifique avec une démocratie dont la substance s’érode reste sans réponse diplomatique claire. Un traité commercial entre inégaux est un mirage d’intégration régionale : la même logique s’applique aux partenariats de sécurité bâtis sur une asymétrie de valeurs. Un allié dont les institutions s’affaiblissent est un allié dont la prévisibilité à long terme est incertaine.
La lecture concurrente mérite d’être exposée. Sadanand Dhume est au Council on Foreign Relations, tandis que Milan Vaishnav est au Carnegie Endowment ; l’attribution de cette thèse commune exige des citations précises qui ne sont pas fournies. Aucune attribution fiable n’a été trouvée montrant que Dhume et Vaishnav jugeraient explicitement que le BTI et Freedom House surestiment la dégradation pour cette raison. Cet argument a une part de vérité : l’Inde n’a jamais été une démocratie libérale parfaite, et la nostalgie pour une époque dorée qui n’a pas existé fausse parfois la comparaison.
Mais l’argument de la dégradation relative, pas par rapport à un idéal, mais par rapport à l’Inde de 2010 ou 2014, résiste à cette critique. Les dix indicateurs V-Dem de Grier et Grier sont analysés dans une même étude ; ils ne peuvent pas être présentés comme des indicateurs BTI ou comme une mesure commune avec Freedom House. La dégradation est documentée en tendance, non en absolu.
Si les contre-pouvoirs ont résisté ailleurs, pourquoi et comment
L’horizon 2030-2035 pour l’Inde pose une question qui dépasse le diagnostic présent : dans des trajectoires comparables, quels dispositifs institutionnels ont résisté et lesquels ont cédé.
La comparaison avec la Turquie s’impose. Recep Tayyip Erdoğan a suivi une trajectoire formellement similaire, triomphe électoral, affaiblissement des contre-pouvoirs, mobilisation identitaire, capture des médias, mais dans un pays incomparablement plus petit et moins complexe institutionnellement. La démocratie turque a finalement cédé sous le poids d’une réforme constitutionnelle qui a concentré les pouvoirs exécutifs en 2017. Le point de bascule a été la complicité des institutions judiciaires et militaires, obtenue par la pression et l’épuration successive.
En Inde, la Cour suprême a parfois résisté. Ses arrêts sur la détention sans procès d’activistes au titre de la loi antiterroriste, ou certaines décisions sur les droits des minorités, montrent que l’alignement institutionnel est partiel, non absolu. Les médias régionaux en langues vernaculaires, tamoul, bengali, malayalam, maintiennent une couverture critique ; la couverture critique a subi de fortes pressions et s’est affaiblie dans une partie des médias dominants, mais des segments privés et numériques demeurent critiques et divers. Les résultats de 2024 dans le Tamil Nadu ou au Kerala illustrent que la cartographie électorale reste diverse.
Ces résistances sont des signaux à suivre. Elles indiquent que l’Inde de 2026 n’est pas la Turquie de 2017 : la complexité fédérale, la diversité linguistique et la profondeur de la tradition judiciaire constituent des freins structurels à la centralisation. Mais des freins, non des garanties.
Les scénarios plausibles pour 2030-2035 se distinguent sur un point pivot : la trajectoire économique. Si l’écart documenté par Grier & Grier se creuse, revenus stagnants malgré une croissance nominale, chômage des jeunes en hausse, secteur informel sous pression, l’équation électorale du BJP devient fragile. Les élections de 2024 ont montré que les électeurs ruraux sanctionnent les résultats économiques. Une trajectoire de déception économique prolongée crée les conditions d’une alternance, comme l’Inde en a connues plusieurs depuis 1977.
À l’inverse, si la croissance reste robuste et que l’Inde capitalise sur les relocalisations industrielles depuis la Chine, la légitimité électorale du régime se renforce, et la pression sur les institutions continue de s’exercer sans contrepartie économique visible. Dans ce scénario, la dégradation institutionnelle se poursuit sans crise ouverte, produisant ce que les politologues nomment un équilibre autoritaire stable : suffisamment exceller pour ne pas provoquer de rupture, suffisamment contraignant pour que l’alternance reste difficile.
Le troisième scénario, le moins probable à court terme mais le plus structurellement intéressant, est celui d’une reconsolidation démocratique par les États fédérés. L’opposition a contrôlé des gouvernements dans des États représentant des centaines de millions d’habitants. Si ces entités maintiennent leurs institutions judiciaires et médiatiques, elles constituent des laboratoires de résistance démocratique dans un pays où le fédéralisme a historically joué ce rôle. Les cours constitutionnelles d’État, les assemblées régionales, les universités publiques hors du contrôle de Delhi : ces espaces existent. Leur vitalité dans les cinq prochaines années dira beaucoup sur la direction finale de la trajectoire indienne.
L’Inde maintient des élections multipartites et compétitives à plusieurs niveaux, dans un cadre que plusieurs évaluations jugent asymétrique ; le BTI ne recense pas dix indicateurs de gouvernance simultanément dégradés. Elle teste la capacité des indices internationaux, des partenaires stratégiques et des investisseurs à lire correctement ce qu’ils voient, et à en tirer les conséquences.
Sources
- Foreign Policy, « Modi’s India, Europe, and Western Policy » (mai 2026), https://foreignpolicy.com/2026/05/22/modi-india-europe-democracy-elections-bjp-economy-western-policy/
- Christophe Jaffrelot, Modi’s India: Hindu Nationalism and the Rise of Ethnic Democracy, Princeton University Press, https://press.princeton.edu/books/hardcover/9780691206806/modis-india
- Bertelsmann Transformation Index 2026 (BTI), Bertelsmann Stiftung (sans URL de page spécifique disponible)
- Freedom House, Freedom in the World 2026, Freedom House (rapport annuel)
- Kenneth Grier & Robin Grier, Working Paper, Texas Tech University, août 2026 (sans URL de publication finale disponible)