Depuis plusieurs décennies, certains indicateurs d’accessibilité matérielle se sont améliorés, tandis que des évaluations scientifiques constatent des dégradations de systèmes écologiques et des risques croissants pour la production ; l’ampleur et les causalités dépendent toutefois des indicateurs retenus. Selon Human Progress, entre 1980 et 2025, le prix-temps moyen des 50 produits de son panier a diminué de 70,9 %. Le Living Planet Index indique une baisse moyenne de 73 % des populations surveillées de vertébrés entre 1970 et 2020 ; la concentration de CO2 à Mauna Loa a augmenté d’environ 29 % entre 1975 et 2025 selon NOAA. Ces deux séries de données décrivent le même monde sans décrire le même progrès.
L’essentiel
- L’indice Simon mesure une abondance marchande réelle : entre 1980 et 2025, les 50 produits sur 50 du panier sont devenus plus accessibles en prix-temps selon Human Progress.
- L’indice Living Planet estime une baisse moyenne de 73 % de la taille des populations de vertébrés suivies entre 1970 et 2020 ; il ne mesure pas une baisse de toute la biodiversité mondiale. La concentration atmosphérique annuelle de CO2 à Mauna Loa a augmenté d’environ 29 % entre 1975 et 2025 ; cela ne décrit pas une hausse des émissions.
- L’écart vient d’une lacune de conception : le prix-temps mesure l’accès aux biens marchands, mais de nombreux biens communs et services écosystémiques non marchands n’ont pas de prix-temps direct, sauf lorsqu’un prix ou un mécanisme de valorisation leur est attribué.
- La tension entre ces deux lectures du progrès reste ouverte ; la résoudre exige des indicateurs capables de tenir les deux dimensions simultanément.
La méthode Tupy et sa portée
Marian Tupy, directeur éditorial de HumanProgress.org, défend depuis vingt ans une thèse fondée sur le travail originel de Julian Simon : dans le panier du Simon Abundance Index, le prix-temps moyen a diminué entre 1980 et 2025. Le « prix-temps » (time price) élimine les distorsions monétaires et l’inflation. Il répond à une question concrète : combien de minutes d’un salaire moyen faut-il pour acheter un litre d’essence, une tonne de cuivre, un kilogramme de blé. Pour le panier de 50 produits suivi par Human Progress entre 1980 et 2025, le prix-temps moyen baisse fortement.
Ce résultat est robuste. L’indice Simon 2025, nommé en hommage à l’économiste qui avait parié avec Paul Ehrlich en 1980 sur la baisse du prix des métaux, et gagné, couvre des ressources aussi diverses que les céréales, les métaux industriels, les fibres textiles, l’énergie et les produits chimiques de base. La série actuellement publiée compare 1980 et 2025 et rapporte une baisse moyenne de 70,9 % des prix-temps du panier. Dix font exception, et l’indice ne les cache pas. La tendance centrale reste celle d’une abondance qui s’approfondit, non d’un épuisement qui s’accélère.
La thèse de Tupy contient une proposition démographique que ses critiques sous-estiment souvent. Une population plus nombreuse peut aussi accroître le nombre d’innovateurs : c’est la thèse de la « superabondance ». Chaque humain supplémentaire est, en puissance, un problème-solveur. Les ressources ne sont pas fixes ; elles sont définies par les technologies et les institutions qui permettent de les extraire, de les substituer ou de les économiser. Le pétrole a remplacé la baleine.
L’azote synthétique a permis de nourrir une population que Malthus aurait condamnée. L’histoire longue donne raison à cette lecture.
Ici, l’optimisme est fondé. Pour le panier et la mesure du Simon Abundance Index, l’accessibilité moyenne s’est améliorée depuis 1980 ; une généralisation à toutes les ressources marchandes n’est pas établie. Les taux de malnutrition ont baissé, les prix alimentaires réels ont chuté, l’accès à l’énergie s’est élargi. Le déclin de la pauvreté absolue documenté par Our World in Data sur la même période est cohérent avec ces tendances de prix. L’indice Simon capture quelque chose de réel.
Là où le prix-temps ne regarde pas
L’indice Simon ne ment pas. Il ne couvre toutefois qu’une partie du tableau.
Le prix-temps mesure l’effort de travail nécessaire pour acquérir un bien ou service disposant d’un prix monétaire ; il ne mesure pas directement les services sans prix. Il mesure le coût d’accès à une tonne de cuivre ou à un baril de pétrole. Il ne mesure pas le coût de l’extraction sur les aquifères locaux, sur les forêts qui abritent les bassins versants, sur les espèces qui n’apparaissent dans aucun bilan. Nombre de services écologiques ne sont pas échangés sur des marchés et n’ont donc pas de prix-temps direct, même si des mécanismes de valorisation ou de paiement peuvent exister. Leur dégradation ne fait pas monter les cours du cuivre.
Les chiffres sont saisissants dans leur divergence. Le Living Planet Index 2024 estime une baisse moyenne de 73 % des populations surveillées de vertébrés entre 1970 et 2020. La concentration de CO2 atmosphérique est passée d’environ 330 parties par million en 1975 à plus de 420 aujourd’hui, soit une hausse de près de 30 %, mesurée en continu par l’observatoire de Mauna Loa. Les séries se chevauchent largement, mais ne couvrent pas exactement les mêmes années.
L’économiste Diane Coyle, qui a consacré une grande partie de son travail à repenser la mesure du progrès au-delà du PIB, formule le problème avec précision : des ressources moins chères perdent une partie de leur signification si les conditions naturelles qui les rendent extractibles s’érodent. Le prix-temps du poisson sauvage peut baisser à mesure que les chalutiers gagnent en efficacité, jusqu’au moment où le stock s’effondre. Le prix-temps ne capte pas le point de bascule. Il capte l’abondance présente, pas sa soutenabilité.
Cette limite n’est pas une attaque contre Tupy. Il la reconnaît lui-même, au moins partiellement, en distinguant les ressources marchandes des biens que les marchés ne valorisent pas encore. Mais cette reconnaissance reste au bord de l’analyse. Cette limite n’entre pas explicitement dans la construction de l’indice.
Deux progrès qui divergent structurellement
La vraie tension n’est pas entre optimistes et pessimistes. Elle est entre deux catégories de biens qui répondent à des logiques opposées.
Les ressources marchandes s’améliorent sous l’effet de l’innovation et de la concurrence : quand une ressource se raréfie, son prix monte, ce qui incite à innover, à substituer, à économiser. C’est le mécanisme que Simon avait en tête. Il fonctionne. Le prix élevé du pétrole dans les années 2000 a accéléré le développement des renouvelables et de l’efficacité énergétique. La rente pétrolière elle-même s’érode sous la pression de ces substituts.
Le marché envoie des signaux et les acteurs y répondent.
Les biens communs non tarifés ne bénéficient pas automatiquement du mécanisme de prix, mais des institutions et politiques peuvent en créer des équivalents partiels. La biodiversité non marchande ne dispose généralement pas d’un prix global automatique reflétant sa rareté. Le CO2 n’a pas de prix automatique quand son stock atmosphérique augmente, sauf là où des politiques publiques lui en ont attribué un. Les signaux marchands n’arrivent pas, ou arrivent trop tard, ou arrivent sous forme de catastrophes sans vendeur ni acheteur identifiables. Le rapport du Global Tipping Points Research Group de 2023 identifie plusieurs seuils d’irréversibilité dans les systèmes naturels, fonte des glaces, déforestation de l’Amazonie, acidification des océans, qui peuvent être sous-valorisés par les marchés lorsque les dommages sont des externalités difficiles à mesurer ou à attribuer.
C’est une divergence structurelle, pas un paradoxe à résoudre par un argument de texte. Les marchés attribuent plus facilement des prix aux biens et droits appropriables, échangeables et excluables ; cette propriété ne résume toutefois pas toutes leurs formes ni toutes leurs fonctions. Certains biens environnementaux mondiaux, notamment la stabilité climatique, présentent des caractéristiques de bien public global ; d’autres ressources communes peuvent être rivales et gérées par des droits ou règles. Des séries partiellement chevauchantes montrent simultanément une amélioration des prix-temps du panier Simon et une dégradation de certains indicateurs environnementaux.
Acemoglu et Johnson, dans leur travail sur la question de savoir qui capte les gains de la croissance, apportent un éclairage utile ici : les institutions définissent quels biens sont valorisés et qui supporte les coûts des biens qui ne le sont pas. L’économie de l’innovation génère des gains qui ne s’affichent pas toujours dans les comptes ; les coûts environnementaux non internalisés ne s’affichent pas automatiquement dans les prix, même si des politiques peuvent les y intégrer partiellement.
Les implications concrètes de la mesure du progrès
Construire des indicateurs qui capturent simultanément l’abondance marchande et l’état des biens communs est un programme de recherche sérieux, en cours, dont les résultats conditionnent les politiques publiques.
Plusieurs pistes existent. Les comptes de capital naturel, développés notamment par la Banque mondiale sous le programme Wealth of Nations et par le projet SEEA (System of Environmental-Economic Accounting) des Nations Unies, tentent d’intégrer la valeur des stocks naturels dans une comptabilité élargie. L’objectif est de traiter la dégradation des écosystèmes comme une dépréciation d’actif, au même titre qu’une usine qui vieillit. Ces méthodes existent. Elles sont adoptées par une vingtaine de pays.
Elles ne font pas consensus sur les valeurs à attribuer aux espèces ou aux cycles climatiques, mais leur existence prouve que le problème est traitable.
L’indice de progrès authentique (Genuine Progress Indicator, GPI), développé par plusieurs économistes comme alternative au PIB, soustrait les coûts de dégradation environnementale et d’inégalité du flux de richesse produit. Les études qui le calculent pour les États-Unis montrent une divergence croissante depuis les années 1970 entre PIB et GPI, le premier monte, le second stagne ou recule. Ces résultats sont débattus méthodologiquement, mais la direction du signal est cohérente avec les données de biodiversité et de CO2.
Diane Coyle, dans ses travaux sur la mesure de l’économie numérique, défend une approche complémentaire : construire des tableaux de bord plutôt qu’un seul indicateur de synthèse. L’idée est que la réduction à un nombre unique, PIB, prix-temps ou autre, génère toujours des angles morts. Un tableau de bord qui suit simultanément les prix-temps des ressources marchandes, l’état des stocks de capital naturel, les indicateurs de santé des écosystèmes et les émissions nettes fournirait un portrait plus complet. Il serait aussi plus difficile à résumer dans un argument, ce qui explique peut-être son adoption plus lente.
Vers 2040 : l’écart entre bilan marchand et bilan naturel
Les dynamiques en jeu depuis 1975 peuvent converger ou les deux courbes peuvent poursuivre leur divergence. Cet horizon constitue l’enjeu concret des prochaines décennies.
Un premier scénario est celui de la réconciliation par le marché. Des prix carbone significatifs, une comptabilité du capital naturel intégrée aux bilans d’entreprises, des marchés de biodiversité fonctionnels pourraient internaliser progressivement les coûts des biens communs. Si la déforestation a un coût comptable, si le CO2 a un prix, si la destruction d’un habitat génère une dette inscrite au bilan, les signaux marchands commencent à s’aligner avec la réalité physique. Des programmes comme le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne ou les obligations vertes souveraines sont des embryons de cette logique. Leur portée reste limitée ; leur direction est la bonne.
Un deuxième scénario est celui du décrochage. Les biens communs continuent de se dégrader parce que leur internalisation reste politiquement coûteuse et inégalement distribuée. Les pays qui industrialisent tardivement n’ont pas les mêmes capacités institutionnelles ni les mêmes marges pour internaliser ces coûts que les économies avancées. La biodiversité relève de la Convention sur la diversité biologique et du cadre de Kunming-Montréal ; ses mécanismes diffèrent de ceux du régime climatique mais ne sont pas absents. Le cadre de Kunming-Montréal de 2022, qui fixe l’objectif de protéger 30 % des terres et des océans d’ici 2030, représente une avancée politique réelle, mais ses mécanismes de financement et de contrôle restent insuffisants par rapport aux engagements.
Dans ce scénario, l’indice Simon continue de progresser pendant que les écosystèmes se simplifient.
Un troisième scénario, moins exploré, est celui de la rupture technologique qui modifie les termes du problème. Si l’agriculture cellulaire réduit l’empreinte foncière de l’élevage, si les matériaux biosourcés substituent des ressources minérales, si le captage carbone devient économiquement viable à grande échelle, la pression sur les biens communs pourrait baisser sans que les prix-temps augmentent. La baisse de terres cultivées par habitant reflète principalement l’évolution combinée de la surface cultivée et de la population ; la hausse des rendements a permis une hausse de la production malgré une moindre surface par personne. Ce découplage partiel entre production agricole et emprise foncière pourrait préfigurer un découplage plus large. Il reste à construire, et ses conditions institutionnelles, financement de la recherche, transfert technologique vers les pays qui subissent la pression foncière la plus forte, sont des choix politiques, pas des évolutions automatiques.
Le signal à surveiller pour distinguer ces trajectoires d’ici 2030 est simple à formuler, difficile à suivre : le coût complet de production, incluant la dépréciation du capital naturel, converge-t-il avec le coût marchand observé dans les prix-temps. Tant que les deux restent découplés, l’abondance marchande et la dégradation non marchande peuvent progresser ensemble. L’enjeu des indicateurs dépasse le cadre académique : mesurer ce qui compte réellement pour la croissance conditionne les arbitrages que les sociétés seront capables de faire.
Les angles morts d’un optimisme lucide
L’indice Simon documente un progrès réel. Le nier serait une erreur factuelle et une faute éditoriale. Dans le panier de 50 produits du Simon Abundance Index, le prix-temps moyen a fortement baissé entre 1980 et 2025. C’est une bonne nouvelle pour les milliards de personnes dont le niveau de vie dépend de cet accès.
Mais l’optimisme lucide ne se satisfait pas d’une métrique. Il exige de regarder ce que la métrique ne voit pas. La biodiversité et la stabilité climatique sont des actifs productifs : elles fournissent des services, pollinisation, régulation du cycle de l’eau, absorption de carbone, dont dépendent les systèmes agricoles et industriels qui font baisser les prix-temps. Leur dégradation n’est pas externe au progrès marchand : elle en est, à terme, une condition limitante.
Les deux séries de données, abondance des ressources marchandes, dégradation des biens communs, ne s’annulent pas. Elles peuvent décrire deux dimensions d’un processus économique dans lequel certains coûts environnementaux restent externalisés. Construire des institutions capables d’internaliser ce reste, et des indicateurs capables de le rendre visible, voilà la frontière où se joue la prochaine étape du progrès.
Sources
- Marian Tupy, Our Editor’s 2025 End-of-Year Missive, HumanProgress.org, https://humanprogress.org/our-editors-end-of-year-missive/
- Our World in Data, Long-run resource prices and CO2 concentration series, https://ourworldindata.org
- WWF, Rapport Planète Vivante 2024 (Living Planet Report, biodiversité -73 % depuis 1970), sans lien direct vérifié
- Scripps Institution of Oceanography / NOAA, Courbe de Keeling, CO2 atmosphérique Mauna Loa, https://scrippsco2.ucsd.edu
- Global Tipping Points Research Group, Global Tipping Points Report 2023, University of Exeter, sans lien direct vérifié
- Nations Unies, System of Environmental-Economic Accounting (SEEA), https://seea.un.org
- Diane Coyle, GDP: A Brief but Affectionate History (Princeton University Press, 2014) et travaux sur la mesure du progrès
- Daron Acemoglu & Simon Johnson, Power and Progress (PublicAffairs, 2023)
- Convention sur la diversité biologique, Cadre mondial de Kunming-Montréal (COP15, décembre 2022), https://www.cbd.int