En 2070, la France comptera 1,3 actif pour chaque retraité, contre 1,7 aujourd’hui. Le rapport 2026 du Conseil d’orientation des retraites retient une hypothèse de productivité horaire de 0,7 % par an à partir de 2040 ; la moyenne observée entre 2010 et 2024 est de 0,3 % par an. Trois leviers permettent de combler cet écart : la hausse des cotisations, la baisse des pensions et l’allongement de la durée de travail. Leur combinaison déterminera quelle génération en supporte le coût.

L’essentiel

  • Le COR projette un ratio actifs-retraités de 1,3 en 2070, contre 1,7 en 2026 : une pression structurelle sur un système qui consacre en 2025 422,2 milliards d’euros, soit 14,1 % du PIB, aux prestations retraite.
  • Le scénario de référence du COR 2026 repose sur une croissance annuelle de la productivité horaire de 0,7 % ; sans amélioration réelle de cette trajectoire, le modèle par répartition accumule un déficit de scénario.
  • Trois leviers, cotisations, pensions, âge de départ, existent ; leur dosage est un choix politique, pas une nécessité mécanique.
  • Plusieurs analyses pointent vers des freins institutionnels à l’allongement de la durée d’activité comme facteur de stagnation productive.
  • La question de long terme, maintenir la répartition pure ou introduire une capitalisation partielle, reste ouverte ; la réponse dépend de choix sur l’emploi, la formation et la fiscalité qui s’opèrent dès maintenant.

La démographie modifie le contrat entre générations

La répartition repose sur un postulat simple : les actifs d’aujourd’hui financent les retraités d’aujourd’hui, et les générations suivantes feront de même pour eux. Un ratio cotisants-retraités favorable facilite cet équilibre, mais d’autres déterminants entrent en jeu : niveau des pensions, taux de cotisation, emplois et salaires, transferts publics. À 1,7 pour 1, il tient déjà sous tension. À 1,3 pour 1, chaque retraité sera financé par moins d’un actif et demi.

Cette compression démographique résulte de deux forces qui se cumulent. La première est la longévité : les Français vivent plus longtemps, ce qui allonge mécaniquement la durée des pensions versées. La seconde est le creux de fécondité des décennies passées, qui alimente aujourd’hui un marché du travail moins dense. L’immigration compense partiellement, mais insuffisamment pour inverser la tendance selon les projections INSEE de long terme.

Le rapport COR 2026 montre que ces deux forces agissent simultanément et de façon durable. Le ratio de 1,3 actif par retraité en 2070 est l’aboutissement d’une tendance qui commence à peser dès les années 2030. Les dépenses de retraite françaises, estimées à 422 milliards d’euros en 2025 soit 14,1 % du PIB, figurent parmi les niveaux les plus élevés d’Europe ; elles devront être réparties sur une assiette de cotisants proportionnellement plus étroite, ou le système devra s’ajuster.

L’hypothèse de productivité : le pari sur lequel tout repose

Le modèle par répartition exige des actifs suffisamment productifs pour que la masse salariale taxable compense l’effet démographique. Le second chiffre du rapport COR devient alors déterminant.

Le modèle de référence du COR 2026 suppose une progression de la productivité horaire de 0,7 % par an. La productivité horaire a progressé d’environ 0,4 % par an sur les quinze dernières années, tandis que la moyenne sur vingt-cinq ans est de 0,7 %. Sur une décennie, l’écart est gérable. Sur quarante-cinq ans, l’horizon de la projection 2070, cet écart avec une amélioration productive effective représente une divergence considérable entre le financement projeté et le financement disponible.

L’ouvrage Le travail est la solution (2025), coécrit par Bertrand Martinot et Franck Morel, aborde plusieurs leviers liés au travail, notamment les retraites, la formation et la taxation. Divers facteurs institutionnels peuvent réduire les incitations à prolonger l’activité professionnelle. L’hypothèse de 0,7 % est fondée sur la tendance des vingt-cinq dernières années, mais elle est plus élevée que la croissance moyenne observée sur les quinze dernières années.

Ce diagnostic est exigeant parce qu’il identifie une cause institutionnelle là où d’autres voient une fatalité démographique. La bonne nouvelle, si on le suit, c’est que la trajectoire productive peut changer. La condition, c’est que des réformes du marché du travail, de la fiscalité et de la formation modifient réellement les incitations à travailler plus longtemps et à monter en compétences.

Le trilemme du financement : qui paie, et combien

Face à un ratio qui se dégrade et une productivité qui stagne, le système dispose de trois leviers. Ils sont connus, arithmétiquement inévitables, et politiquement explosifs.

Le premier est la hausse des cotisations sociales. Elle maintient le niveau des pensions sans toucher à l’âge de départ, mais elle alourdit le coût du travail et ampute le pouvoir d’achat des actifs. Dans une économie qui peine à reconstituer sa compétitivité industrielle, c’est un choix lourd de conséquences.

Le second est la baisse des pensions, par désindexation partielle ou modulation selon les revenus. Cette option préserve l’emploi et la compétitivité, mais elle transfère le coût sur les retraités, souvent les plus fragiles parmi eux. Elle soulève aussi une question de contrat : les cotisants ont payé en échange d’une promesse de pension. La dévaluer rétroactivement est juridiquement et moralement complexe.

Le troisième est l’allongement de la durée de travail, âge de départ, durée de cotisation, ou les deux. La réforme de 2023, qui a porté l’âge légal de 62 à 64 ans, a déjà emprunté cette voie. Mais au regard d’un ratio qui doit passer de 1,7 à 1,3 d’ici 2070, le mouvement accompli reste partiel. Le COR identifie trois leviers pouvant être utilisés isolément ou combinés, selon les choix politiques et les objectifs d’équité, de compétitivité et de niveau de vie.

Dani Rodrik, économiste de la mondialisation régulée, rappelle que la qualité de l’emploi compte autant que sa quantité : des emplois précaires, physiquement exigeants ou mal rémunérés allongés de deux ans ne reconstituent pas une base de cotisations robuste. Le trilemme du financement est donc arithmétique et qualitatif. Maintenir une activité professionnelle durable jusqu’à 64 ou 65 ans suppose des transformations des conditions de travail que ni la loi de 2023 ni les projections du COR n’abordent directement.

Il faut noter ici que la question de l’emploi après 60 ans reste très inégalement distribuée : travailler tard est souvent possible dans les métropoles qualifiées, beaucoup moins dans les territoires industriels ou ruraux où les corps s’usent et les reconversions sont rares.

Les enseignements de la comparaison européenne

La France n’est pas seule à affronter cette pression démographique. L’Allemagne, l’Italie et l’Espagne connaissent des trajectoires comparables. Mais leurs choix de dosage divergent, et ces choix révèlent des philosophies différentes du contrat intergénérationnel.

L’Allemagne a choisi la combinaison : hausse progressive de l’âge de départ jusqu’à 67 ans, modération des pensions en période de déficit, et développement d’une épargne retraite complémentaire (Riester-Rente) encouragée fiscalement. Le résultat n’est pas parfait, le taux de remplacement allemand est aujourd’hui l’un des plus faibles d’Europe, mais le système est financièrement soutenable selon les projections à 2040.

La Suède a choisi une architecture différente : des comptes notionnels où chaque cotisant accumule des droits indexés sur la croissance économique réelle, pas sur des règles figées. Quand la démographie se dégrade, les pensions s’ajustent automatiquement, sans choc politique. L’ajustement est intégré au contrat dès le départ, ce qui en réduit la brutalité perçue.

Ces modèles partagent un point commun que la France n’a pas encore pleinement intégré : la transparence sur le mécanisme d’ajustement. Les cotisants savent comment le système réagit aux chocs. En France, chaque ajustement prend la forme d’une réforme politique, avec sa charge conflictuelle. Cette opacité structurelle du contrat rend les ajustements plus coûteux socialement qu’ils ne le seraient dans un système où les règles du jeu sont connues à l’avance.

La question des aidants se superpose à ce tableau : à mesure que la population vieillit, les besoins de soin augmentent, et une partie des actifs quittent le marché du travail pour prendre en charge des proches dépendants. Ce flux silencieux pèse à la fois sur la masse salariale et sur les comptes sociaux bien au-delà des seules retraites.

Le système de répartition peut-il tenir jusqu’en 2050 sans levier structurel supplémentaire

L’horizon 2070 du rapport COR paraît lointain. Il n’éclaire cependant les arbitrages d’aujourd’hui que si on le lit en remontant vers le présent. Les décisions sur l’emploi, la formation et la fiscalité prises dans les dix prochaines années déterminent la trajectoire productive des années 2040-2050, et donc la soutenabilité du modèle bien avant 2070.

La question qui commence à circuler dans les cercles de politique sociale est celle d’une capitalisation partielle. Non comme remplacement de la répartition, mais comme complément destiné à lisser les chocs démographiques. Le Cercle de l’Épargne, dans ses travaux de 2026, souligne que plusieurs pays qui ont maintenu un socle de répartition ont introduit un pilier de capitalisation complémentaire, constitué sur plusieurs décennies. Les générations concernées y contribuent sans que les retraites actuelles soient remises en cause.

Ce scénario soulève une objection de fond : introduire une capitalisation en période de contrainte budgétaire suppose que les cotisants financent simultanément deux systèmes, les pensions actuelles et leur propre épargne future. Cette double cotisation est un effort réel, qui ne peut être occulté derrière la technique. Les générations de transition en portent le poids. La question est de savoir si ce poids est inférieur à celui d’un ajustement par la seule répartition dans quarante ans.

Le scénario de référence du COR combine les hypothèses démographiques centrales de l’Insee, fécondité de 1,45 enfant par femme, solde migratoire net de 150 000 personnes par an et espérance de vie projetée, avec une productivité horaire de 0,7 % par an à partir de 2040. Si Martinot a raison sur l’origine du déficit productif, les réformes culturelles et institutionnelles qu’il appelle de ses vœux peuvent changer la trajectoire, mais elles produisent leurs effets sur plusieurs années. Les décisions politiques doivent donc anticiper, non réagir.

Un signal à surveiller : le taux d’emploi des 60-64 ans. Aujourd’hui autour de 44 % selon les données de l’INSEE, ce taux est l’indicateur le plus direct de la capacité du système à élargir sa base de cotisants sans réforme supplémentaire de l’âge légal. Sa progression, ou son stagnation, dira plus sur la soutenabilité du modèle que n’importe quelle projection à cinquante ans.

La réforme de 2023 ne suffit pas, mais elle pose les bonnes questions

La réforme des retraites de 2023 a cristallisé un conflit social majeur autour de deux ans, 62 ans à 64 ans. Avec du recul, cet affrontement a peut-être manqué l’essentiel : la durée de cotisation et l’âge légal sont des paramètres du système, mais pas les seuls leviers sur sa soutenabilité.

Le COR intègre les effets de la réforme de 2023 sur les départs et les effectifs de retraités, mais ne conclut pas qu’elle aurait amélioré à elle seule la trajectoire financière de court terme ni qu’elle serait sans effet sur le ratio cotisants-retraités. Le relèvement de l’âge de départ est projeté par le COR comme augmentant à terme l’activité et l’emploi, mais il peut aussi entraîner à court terme du chômage et un report vers d’autres prestations sociales.

La réforme utile, ou la séquence de réformes utiles, est celle qui agit simultanément sur plusieurs registres. Repenser la formation professionnelle pour que les travailleurs de 50 ans restent employables dans des secteurs qui recrutent. Réduire les trappes à inactivité fiscale entre 58 et 64 ans. Traiter la pénibilité physique comme un critère différencié d’accès à la retraite, plutôt que comme une exception résiduelle. Envisager des mécanismes de lissage automatique entre démographie et niveau des pensions, à l’image du modèle suédois.

Aucun de ces leviers ne résout seul l’équation. Ensemble, ils modifient les paramètres du trilemme sans le faire disparaître. Le trilemme reste, c’est le prix d’un système par répartition dans une société vieillissante. Mais son dosage peut être choisi plutôt que subi.

La vraie marge de progrès du système français n’est pas dans un grand soir institutionnel. Elle est dans la capacité à accumuler, réforme après réforme, des ajustements qui élargissent la base productive, allongent l’activité dans de bonnes conditions et construisent, peut-être, un complément d’épargne qui absorbe les chocs que la répartition seule ne pourra pas amortir en 2050.


Sources

  1. Conseil d’Orientation des Retraites, rapport 2026, https://variances.eu/?p=8973
  2. Bertrand Martinot, Le travail est la solution (2025), https://www.wikiberal.org/wiki/Bertrand_Martinot
  3. INSEE, données de long terme sur la démographie et l’emploi, Institut national de la statistique et des études économiques (sans URL directe sur projection 2070)
  4. Cercle de l’Épargne, travaux 2026 sur la capitalisation complémentaire, Cercle de l’Épargne (sans URL directe)
  5. Journal d’un Progressiste, Travailler après 65 ans, un privilège des métropoles affluentes
  6. Journal d’un Progressiste, Le ratio d’aidants pour les 80 ans et plus sera divisé par deux d’ici 2050 en Europe