Le premier trimestre 2026 a produit un chiffre qui mérite qu’on s’y arrête : les investissements directs étrangers enregistrés au Vietnam ont bondi de 42,9 % sur un an. Ce n’est pas une anomalie statistique. C’est la mesure d’un basculement qui s’accélère depuis plusieurs années et dont on commence seulement à voir l’ampleur réelle.
Le Vietnam n’est plus simplement le pays qui fabrique des chaussures Nike et des t-shirts H&M moins cher que la Chine. Il attire désormais Samsung, Intel, LG et NVIDIA. Il négocie des partenariats dans les semi-conducteurs avec les États-Unis et le Japon. Il vise une production d’énergie renouvelable qui rendrait son industrie manufacturière crédible dans les chaînes d’approvisionnement à faible empreinte carbone. Et son PIB a crû de 8,02 % en 2025, faisant de lui l’une des économies les plus dynamiques d’Asie du Sud-Est.
La question n’est plus de savoir si le Vietnam bénéficie de la recomposition des chaînes industrielles mondiales. Elle est de savoir s’il peut transformer cet afflux de capitaux en véritable montée en gamme — et ce que cela change pour la carte industrielle asiatique.
L’essentiel
- Les IDE enregistrés au Vietnam ont progressé de 42,9 % au premier trimestre 2026, avec Singapour devenu premier investisseur devant la Corée du Sud et le Japon, selon le Vietnam National Statistics Office.
- La fabrication et le traitement ont contribué à environ 31,49 % de la croissance du PIB en 2025 (NSO), la valeur ajoutée manufacturière représentant environ 24 % du PIB (Banque mondiale, 2024), avec une domination de l’électronique et des semi-conducteurs.
- L’afflux d’investissements se heurte à une pénurie structurelle d’ingénieurs qualifiés : le gouvernement vise 50 000 ingénieurs semi-conducteurs d’ici 2030, soit un effort de formation sans précédent dans le pays.
- Le pari occidental sur la diversification des chaînes d’approvisionnement repose désormais partiellement sur la capacité du Vietnam à tenir cette trajectoire — avec les risques géopolitiques que cela implique.
Singapour devant la Corée : ce que la géographie des investisseurs révèle
Ce que les chiffres du T1 2026 révèlent au-delà du montant global, c’est la composition des investisseurs. Singapour a détrôné la Corée du Sud pour prendre la première place. Ce déplacement ne s’explique pas uniquement par la géographie financière — Singapour sert souvent de hub régional pour des capitaux qui viennent d’ailleurs. Il reflète un choix stratégique des entreprises asiatiques et occidentales implantées dans la cité-État : le Vietnam est désormais le relais naturel de leur expansion en Asie du Sud-Est.
Les investissements coréens restent massifs. Samsung a depuis longtemps fait du Vietnam l’un de ses sites de production les plus importants au monde — la province de Bac Ninh abrite des usines qui assemblent une fraction significative des smartphones Galaxy. LG suit une trajectoire similaire dans l’électronique grand public. Mais ces implantations coréennes, construites sur la décennie précédente, sont aujourd’hui concurrencées par une nouvelle vague d’investisseurs attirés par un argument différent : la chaîne semi-conducteurs.
NVIDIA a annoncé un centre de recherche en intelligence artificielle à Hanoï. Intel maintient depuis des années son site de test et d’assemblage de puces à Hô Chi Minh-Ville, qui constitue la plus grande installation d’assemblage et de test de puces du réseau mondial d’Intel, toutes localisations confondues. Ces implantations ne fabriquent pas encore les puces elles-mêmes — la fabrication reste en Corée, à Taïwan, au Japon. Mais elles constituent les premiers maillons d’une filière que le gouvernement vietnamien veut construire sur dix à quinze ans.
Textile d’abord, électronique ensuite, semi-conducteurs demain
La trajectoire sectorielle du Vietnam ressemble, avec vingt ans de décalage, à celle de la Corée du Sud des années 1980. Seoul avait commencé par le textile et la chaussure, puis était montée vers l’acier et l’automobile, puis vers l’électronique, puis vers les semi-conducteurs. La transition n’était pas automatique : elle résultait d’une stratégie industrielle délibérée, d’investissements massifs dans l’éducation et la recherche, et d’un État qui savait négocier les transferts de technologie sans se laisser réduire à la main-d’œuvre bon marché.
Le Vietnam reproduit ce schéma, avec des accélérateurs que la Corée n’avait pas. La recomposition des chaînes mondiales sous l’effet des tensions sino-américaines lui offre une fenêtre d’opportunité sans précédent. Les entreprises occidentales et japonaises cherchent activement à réduire leur dépendance à la Chine — ce que les stratèges industriels appellent “China plus one”, parfois “China plus two”. Le Vietnam est souvent le premier choix, pour des raisons qui combinent les coûts salariaux, la stabilité politique relative, la proximité géographique des fournisseurs asiatiques et des accords commerciaux favorables.
L’accord de libre-échange avec l’Union européenne, en vigueur depuis 2020, a supprimé les droits de douane sur la grande majorité des produits vietnamiens exportés vers le marché européen. L’adhésion au Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership ouvre les marchés japonais, canadien et australien dans des conditions préférentielles. Ces accords font du Vietnam un nœud commercial difficile à ignorer pour toute entreprise qui cherche à diversifier sa production.
Selon le NSO, la fabrication et le traitement ont contribué à 31,49 % de la croissance du PIB en 2025, et la valeur ajoutée manufacturière représente environ 24 % du PIB (Banque mondiale, 2024). Cette statistique masque une transformation qualitative : la part de l’électronique et des produits technologiques dans les exportations a supplanté le textile depuis plusieurs années. Les semi-conducteurs, les modules solaires et les équipements de télécommunication représentent aujourd’hui l’essentiel de la valeur exportée.
L’ingénieur manquant : le vrai goulot d’étranglement
L’afflux d’usines est structurellement plus rapide que la capacité à former les travailleurs qualifiés dont ces usines ont besoin. C’est le paradoxe du succès vietnamien, et c’est le risque le plus sérieux qui pèse sur sa montée en gamme.
Le gouvernement en est conscient. Il a fixé un objectif précis : 50 000 ingénieurs formés au domaine des semi-conducteurs d’ici 2030. Derrière ce chiffre, il y a une infrastructure à construire. L’Université nationale de Hanoï, l’Université polytechnique de Hô Chi Minh-Ville et plusieurs autres établissements ont lancé de nouveaux cursus en microélectronique. Des partenariats avec des universités américaines, coréennes et japonaises se mettent en place pour accélérer la formation de formateurs. Intel participe directement à la conception de programmes académiques sur ses sites.
Mais 50 000 ingénieurs en cinq ans, c’est un objectif ambitieux pour un pays dont le système universitaire a longtemps privilégié la mémorisation sur l’innovation, la théorie sur l’expérimentation. Les entreprises étrangères implantées au Vietnam se plaignent régulièrement du décalage entre les diplômés disponibles et les compétences dont elles ont besoin. Les postes d’ingénieurs de conception ou de process dans les semi-conducteurs demandent des années d’expérience en plus du diplôme — une expérience que le Vietnam ne peut pas encore produire localement à grande échelle.
Ce goulot n’est pas fatal. La Corée avait le même problème dans les années 1980. Elle l’a résolu par un investissement public massif dans les universités techniques, par l’envoi de milliers d’étudiants aux États-Unis et au Japon, et par des politiques d’attraction des Coréens de la diaspora formés à l’étranger. Le Vietnam fait la même chose — mais dans un délai beaucoup plus court, avec des objectifs industriels plus complexes. L’accélération des gains de productivité que les outils d’intelligence artificielle apportent aujourd’hui à la formation technique pourrait, selon certaines analyses, compresser partiellement ce délai. Ce n’est pas acquis.
Ce que la géopolitique offre et peut reprendre
Le Vietnam a bénéficié d’un alignement de planètes géopolitique rare. Les tensions sino-américaines, la volonté des gouvernements occidentaux de réduire leur dépendance aux chaînes chinoises, le CHIPS Act américain qui encourage les entreprises à diversifier leur implantation, les politiques japonaises et coréennes de relocalisation partielle — tout cela a créé une demande structurelle pour exactement ce que le Vietnam offre.
Mais cette même géopolitique contient des risques que Hanoï gère avec soin. Le Vietnam partage une longue frontière avec la Chine, entretient avec elle des relations commerciales profondes — la Chine reste l’un de ses principaux fournisseurs de composants et de matières premières — et cherche à ne pas être perçu comme un pion occidental dans la rivalité sino-américaine. La politique étrangère vietnamienne, héritée de décennies de navigation entre grandes puissances, maintient une doctrine officielle de non-alignement. Hanoï a normalisé ses relations avec Washington en 1995, adhéré au partenariat stratégique américain en 2023, tout en maintenant des liens économiques et diplomatiques étroits avec Pékin.
Cette position d’équilibre est un actif géopolitique — elle permet au Vietnam d’accueillir des investissements des deux blocs sans être contraint de choisir. Mais elle est aussi fragile. Une escalade dans le détroit de Taïwan, un choc commercial majeur entre les États-Unis et la Chine, ou une décision de Washington d’imposer des restrictions technologiques plus strictes aux entreprises opérant dans des pays jugés insuffisamment alignés pourraient remettre en cause la trajectoire en cours. Ce n’est pas un scénario central, mais c’est un risque que les investisseurs évaluent.
Pour le pari occidental sur la diversification des chaînes d’approvisionnement en semi-conducteurs, le Vietnam est une pièce importante mais pas suffisante. L’Europe a ses propres lacunes industrielles dans les secteurs de haute technologie. Les États-Unis misent aussi sur l’Inde, le Mexique, la Malaisie. La leçon que la pandémie et la guerre en Ukraine ont enseignée aux planificateurs industriels occidentaux — ne jamais dépendre d’un seul pays pour un composant critique — s’applique aussi au Vietnam lui-même.
L’énergie comme condition de la compétitivité industrielle
Un aspect moins médiatisé de la montée en gamme vietnamienne mérite attention : la question énergétique. Les usines de semi-conducteurs et d’électronique de pointe consomment des quantités massives d’électricité. Les grandes entreprises technologiques, sous pression de leurs actionnaires et des régulateurs européens, exigent de leurs fournisseurs des garanties sur l’origine de l’énergie consommée. Samsung, Intel et leurs pairs veulent des certificats d’énergie renouvelable pour les sites qui produisent leurs composants.
Le Vietnam a connu une expansion spectaculaire du solaire et de l’éolien entre 2019 et 2022, portée par des tarifs de rachat garantis qui ont attiré les développeurs privés. La capacité installée en énergies renouvelables a explosé, faisant du pays l’un des plus dotés d’Asie du Sud-Est en énergie solaire. Mais l’infrastructure de réseau n’a pas suivi le même rythme : les lignes de transmission sont insuffisantes, certaines régions subissent des délestages malgré un excès théorique de capacité, et le cadre réglementaire des contrats d’achat d’électricité pour les entreprises industrielles a longtemps manqué de clarté.
Le gouvernement a lancé un plan de développement électrique révisé — le Power Development Plan 8 — qui vise à corriger ces déséquilibres et à étendre significativement le réseau de transmission. Les entreprises étrangères négocient directement des accords d’achat d’énergie renouvelable (PPA) avec les développeurs locaux. Si ces conditions se stabilisent, l’avantage énergétique vietnamien pourrait devenir un argument compétitif supplémentaire face à d’autres destinations de la diversification asiatique. La course à l’énergie propre pour l’industrie de pointe se joue aussi dans les pays émergents, pas seulement dans les économies avancées.
Ce que la trajectoire vietnamienne dit de la carte asiatique
Le Vietnam n’est pas seul dans cette course. L’Inde accélère sa politique de substitution aux importations et attire des investissements massifs dans l’électronique — Apple a commencé à y assembler des iPhone, et le gouvernement Modi subventionne les fabricants de puces. La Malaisie, qui abrite déjà des sites d’assemblage et de test de semi-conducteurs depuis les années 1970, monte en gamme vers la conception de puces avancées. L’Indonésie, forte d’une population de 280 millions d’habitants et d’un marché intérieur immense, attire des capitaux dans la batterie et l’électronique.
Cette concurrence n’est pas à somme nulle. L’Asie du Sud-Est dans son ensemble bénéficie du redéploiement industriel mondial, et les chaînes de valeur régionales sont suffisamment intégrées pour que la montée en gamme d’un pays profite à ses voisins fournisseurs. Le modèle asiatique d’industrialisation séquentielle — textile, assemblage, électronique, haute technologie — reste une référence, même si d’autres régions peinent à le reproduire dans les mêmes conditions.
Ce que la trajectoire vietnamienne dit de la carte industrielle asiatique, c’est que la recomposition est plus profonde qu’un simple déplacement d’usines. Les chaînes de valeur se redessinent autour de nouveaux centres de gravité, et le Vietnam a suffisamment d’atouts pour prétendre à en être un. Mais la différence entre un pays qui accueille des usines et un pays qui monte en gamme tient à une variable difficile à planifier : la capacité à former des ingénieurs qui innovent, pas seulement qui assemblent.
L’objectif de 50 000 ingénieurs semi-conducteurs d’ici 2030 est moins un chiffre qu’un pari sur la nature de l’économie vietnamienne de 2035. Si le pari tient, le Vietnam sera quelque chose de substantiellement différent de ce qu’il est aujourd’hui. Si la formation ne suit pas l’investissement, le pays risque de rester un site d’assemblage sophistiqué plutôt que de devenir un acteur de la conception. C’est la tension que les prochaines années vont trancher.
Sources
- Vietnam Briefing — Vietnam FDI Update: Q1 2026 Performance and Key Trends
- Vietnam National Statistics Office — données PIB 2025 et statistiques manufacturières
- Ministère du Plan et de l’Investissement vietnamien — objectif 50 000 ingénieurs semi-conducteurs, programme national 2024-2030
- Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership (CPTPP) — texte et liste des membres
- Accord de libre-échange Union européenne-Vietnam (EVFTA) — Commission européenne
- Vietnam Power Development Plan 8 — Ministère de l’Industrie et du Commerce vietnamien
- NSO Vietnam – PIB 2025 et données économiques T4 2025
- Vietnam.vn – IDE T1 2026 +42,9 %
- VOV – Singapour N°1 investisseur T1 2026
- NVIDIA Newsroom – Centre R&D Hanoï
- Intel / AmCham Vietnam – Site IPV HCMC
- Commission européenne – EVFTA en vigueur 1er août 2020
- DFAT Australie – CPTPP Vietnam membre depuis janvier 2019
- Gouvernement vietnamien – Objectif 50 000 ingénieurs semi-conducteurs
- Banque mondiale – Part manufacturing dans le PIB vietnamien
- NSO Vietnam – Dépassement électronique sur textile depuis 2019