Six points de moins en quatre ans : la part des Européens ne faisant jamais de sport est passée de 45 % à 39 % entre 2022 et 2026, selon l’Eurobaromètre sur le sport et l’activité physique publié cette année. Ce recul est réel et mesurable. Mais il masque une géographie sociale quasi inchangée : dans une analyse ajustée des données de 2022, les titulaires d’un master ou doctorat avaient un odds ratio de participation de 2,10 par rapport aux personnes ayant le secondaire ou moins, dans une analyse ajustée des données de 2022, être une femme était associé à un odds ratio de participation de 0,72 par rapport aux hommes, Le sport progresse en Europe ; la distribution de cette progression entre groupes sociaux reste à documenter.

L’essentiel

  • La part des Européens ne faisant jamais de sport a reculé de 45 % à 39 % entre 2022 et 2026, et 38 % pratiquent plusieurs fois par semaine (Eurobaromètre 2026).
  • En 2026, 57 % des pratiquants de l’UE n’appartiennent à aucun club : La hausse observée s’accompagne notamment d’une forte progression de la mobilité active et d’une hausse de la fréquentation des centres de fitness.
  • Dans l’analyse 2022, l’odds ratio ajusté était de 1,50 pour college/bachelor et de 2,10 pour master/doctorat, contre le secondaire ou moins ; être une femme était associé à un odds ratio ajusté de 0,72.
  • Les pays nordiques affichent une participation globale élevée, tandis que des inégalités de genre et de diplôme sont établies au niveau agrégé de l’Union européenne.
  • Les données justifient de recommander un ciblage des groupes moins participants, sans permettre d’affirmer qu’il est la condition nécessaire à une réduction des écarts de santé.

Six points de progrès, une tendance de fond

Le chiffre de 39 % de non-pratiquants n’est pas une petite variation statistique. Il représente plusieurs millions d’Européens supplémentaires qui ont intégré une forme d’activité physique dans leur quotidien. La tendance est durable : l’Eurobaromètre mesure cette progression sur plusieurs vagues successives, et le mouvement s’est accéléré après 2022.

Plusieurs facteurs expliquent ce recul de la sédentarité. Le vélo urbain s’est massifié dans les grandes villes néerlandaises, danoises et allemandes. La marche, le jogging et les sports pratiqués sans infrastructure lourde ont progressé partout. Les Pays-Bas ont déployé des programmes d’activité physique intégrés aux quartiers populaires depuis 2019, avec des résultats documentés par leurs évaluations nationales.

Le Danemark a conditionné une partie de ses subventions sportives à des objectifs d’élargissement du public depuis 2021.

Les 57 % des personnes physiquement actives interrogées ne sont membres d’aucun club; cette donnée ne renseigne pas à elle seule sur le caractère numérique, urbain ou autonome de leur pratique. Les 57 % de personnes physiquement actives qui ne sont membres d’aucun club indiquent une part croissante de pratiques autonomes. Cette évolution s’accompagne d’effets opposés. Elle abaisse la barrière à l’entrée : pas d’adhésion, pas d’horaire fixe, pas de hiérarchie de niveau. Elle prive aussi les pratiquants d’un encadrement qui pourrait les fidéliser, les protéger des blessures et les aider à progresser.

Le diplôme, passeport le plus puissant pour le sport

Dans l’analyse ajustée des données de 2022, le niveau master/doctorat est associé à un odds ratio de 2,10 de participation par rapport au secondaire ou moins.

Plusieurs mécanismes qui se renforcent expliquent que le diplôme prédit autant la pratique sportive. Les emplois qualifiés offrent plus de temps libre structuré, de flexibilité et de revenus disponibles. Les diplômés vivent plus souvent dans des quartiers mieux équipés en infrastructures. Le capital culturel pèse davantage encore que le capital économique : les normes sociales des milieux diplômés intègrent le sport comme marqueur de mode de vie, de discipline et de soin de soi.

La pratique sportive est aussi, dans ces milieux, un réseau social et un signal de statut.

Pour les non-diplômés, les contraintes s’accumulent différemment. Les emplois physiquement exigeants laissent moins d’énergie pour une activité supplémentaire en dehors du travail. Les horaires décalés rendent difficile l’accès aux créneaux des clubs. Le coût symbolique de la pratique, la tenue, les équipements, l’image de soi dans un espace sportif, peut être aussi dissuasif que le coût financier. Ces freins ne s’éliminent pas en construisant une salle de sport à proximité.

C’est précisément ce que montre l’analyse des inégalités d’accès au sport en matière de santé : l’infrastructure ne suffit pas. L’accès physique à un équipement ne se traduit pas automatiquement en pratique régulière quand les normes sociales, les contraintes de temps et les ressources symboliques manquent.

Les femmes, à 28 % de moins que les hommes dans toute l’Europe

Un odds ratio féminin de 0,72 correspond approximativement à un odds ratio masculin réciproque de 1,39 dans ce modèle, sans représenter un décompte de pratiquants. Cet écart est observé au niveau agrégé de l’Union européenne.

En Scandinavie, les infrastructures sont accessibles, le financement public est élevé, les politiques d’inclusion existent sur le papier. Les données de 2022 indiquent que les hommes sont plus susceptibles de pratiquer régulièrement. Cela indique que l’écart ne tient pas seulement à l’offre ou aux revenus. Il tient à des normes de genre qui organisent le temps libre différemment pour les femmes : la charge domestique et parentale non partagée réduit le temps disponible, les sports collectifs restent culturellement masculins dans de nombreux pays, et les espaces sportifs non mixtes restent rares.

La dynamique positive mérite cependant d’être notée. Les données indiquent une progression de la pratique féminine dans plusieurs pays, sans quantifier précisément le nombre de pays concernés ou l’ampleur relative de cette progression par rapport à celle des hommes. Ce différentiel de progression indique que l’écart pourrait se réduire si les conditions s’y prêtent, mais le mouvement est lent, et les programmes qui ciblent explicitement les femmes dans des environnements non mixtes restent minoritaires.

Une femme sans diplôme du supérieur cumule plusieurs facteurs de sous-participation et demeure difficile d’accès pour les politiques publiques fondées sur le club et la fédération.

Les pratiques distinctives des pays en progression

Trois pays méritent qu’on s’y arrête : l’Allemagne, les Pays-Bas et le Danemark. Leurs évaluations nationales disponibles pour 2025-2026 convergent sur plusieurs points.

Les Pays-Bas ont développé depuis 2019 un programme national de promotion de l’activité physique qui finance des « combinaisons sport-emploi » dans les quartiers prioritaires. Le principe : des éducateurs sportifs payés par les communes interviennent dans des espaces publics, parcs, rues, préaux, sans exiger d’adhésion ni de tenue adaptée. Les évaluations néerlandaises montrent une hausse de la pratique parmi les populations à faibles revenus dans les zones d’intervention, avec un effet particulièrement marqué chez les femmes d’origine immigrée.

L’Allemagne a investi massivement dans les Sportstätten, les équipements sportifs communaux, depuis 2020, avec un programme de rénovation de 2 milliards d’euros sur cinq ans. Mais les évaluations allemandes signalent que la fréquentation de ces équipements rénovés reste concentrée parmi les ménages à revenus intermédiaires et supérieurs. L’investissement dans la pierre ne suffit pas sans accompagnement social.

Le Danemark a tenté quelque chose de plus structurel : conditionner partiellement les subventions publiques aux fédérations sportives à des objectifs chiffrés d’élargissement du public, en incluant des indicateurs de genre et de niveau de qualification des nouveaux membres. Ce dispositif est jeune et ses résultats restent préliminaires, mais il pointe vers une logique nouvelle : l’argent public du sport ne devrait pas reproduire automatiquement la sociologie des pratiquants existants.

Ces trois expériences convergent sur la nécessité de cibler prioritairement les groupes dont la pratique est la plus faible, en testant des approches différentes.

Deux trajectoires pour l’Europe du sport en 2040

D’ici 2035-2040, la question reste ouverte : le gain de six points de participation se traduira-t-il par une réduction mesurable des écarts de santé entre classes et genres, ou demeurera-t-il un progrès moyen dissimulant une stratification stable.

Deux trajectoires sont envisageables, selon les choix politiques des prochaines années.

Dans la première, les politiques publiques continuent à financer principalement les fédérations et les clubs existants, qui tendent à recruter parmi les populations disposant déjà de ressources éducatives, culturelles et temporelles. La participation globale continue peut-être de progresser, portée par des pratiques autonomes comme le vélo ou la marche. Les écarts de participation selon le diplôme et le genre demeureraient, sans que soit établi un changement des odds ratios observés en 2022.

Dans la seconde trajectoire, plusieurs conditions doivent être réunies. Les subventions aux fédérations sont conditionnées à des objectifs chiffrés de recrutement parmi les non-diplômés et les femmes, sur le modèle danois. Des programmes de pratique physique non structurés, sans adhésion, sans niveau requis, sans tenue imposée, sont financés dans les lieux de travail et les quartiers populaires, pour atteindre les personnes physiquement actives qui n’appartiennent à aucun club. Les données longitudinales reliant pratique sportive et indicateurs de santé par groupe social sont systématiquement collectées, pour permettre des évaluations réelles plutôt que des bilans de participation brute. Dans cette trajectoire, la baisse de 45 % à 39 % de non-pratiquants est le début d’un mouvement, pas son aboutissement.

La distinction entre les deux trajectoires tient aux indicateurs que les gouvernements choisissent de mesurer et de financer. Un pays qui subventionne le sport en mesurant uniquement le nombre total de licenciés reproduit les biais existants. Un pays qui mesure la composition sociale de ses nouveaux pratiquants commence à les corriger.

Les signaux à surveiller dans les prochaines vagues Eurobarometer sont précis : l’évolution du ratio de participation féminine, le multiplicateur lié au diplôme, et, surtout, la part des pratiquants réguliers n’appartenant à aucun club. Si cette dernière continue de croître sans que les écarts éducatifs se réduisent, cela confirmera que la désinstitutionnalisation du sport profite d’abord à ceux qui ont déjà les ressources culturelles pour pratiquer seuls.

La même logique de cumul des désavantages s’observe dans d’autres domaines. Les jeunes sans diplôme perdent du terrain pendant que l’argent public finance les autres dans la formation professionnelle : le même mécanisme, des aides publiques captées par les mieux équipés, joue dans le sport comme dans l’emploi.

Les limites actuelles de l’Eurobaromètre

L’enquête de 2026 documente la participation et la stratification. Elle ne mesure pas encore les effets de santé. Ce chaînon manquant est le plus important politiquement : si la progression de la participation globale ne se traduit pas par une réduction des écarts de santé entre groupes sociaux, alors l’argument de santé publique qui justifie le financement public du sport perd une partie de sa légitimité.

Les organisations mondiales de santé recommandent 150 minutes d’activité physique modérée par semaine pour les adultes. En Europe, les 38 % qui pratiquent plusieurs fois par semaine ne représentent pas nécessairement les 38 % qui atteignent ce seuil : l’intensité et la durée des séances varient considérablement entre une promenade quotidienne de vingt minutes et une séance de natation d’une heure. Les évaluations nationales allemandes et néerlandaises tentent de mesurer cette intensité, mais des données européennes comparables n’existent pas systématiquement pour tous les indicateurs de pratique et de santé nécessaires à mesurer les inégalités.

L’enjeu pour les prochaines années est donc double. Continuer à faire progresser la participation globale, ce que les tendances actuelles permettent d’envisager. Et construire les outils de mesure qui permettront de vérifier si ce progrès se traduit là où il compte le plus : dans la réduction des écarts de santé entre les groupes les plus exposés et le reste de la population. Sans ces outils, les politiques sportives europénnes navigueront longtemps à vue, en célébrant des moyennes qui masquent des réalités très différentes selon que l’on a fait des études ou non, que l’on est homme ou femme, que l’on vit dans un quartier bien équipé ou non.

La prochaine vague Eurobarometer devra établir si les six points gagnés entre 2022 et 2026 ont réduit l’écart ou seulement gonflé le milieu.


Sources

  1. EU Eurobarometer on Sport and Physical Activity 2026, Commission européenne
  2. WHO Global Action Plan on Physical Activity 2018–2030, Organisation mondiale de la santé (sans lien : page OMS)
  3. Évaluations nationales du programme Sport et quartiers, Ministère néerlandais de la Santé, du Bien-être et du Sport, 2025 (sans lien : document administratif)
  4. Bilan du programme de rénovation des Sportstätten, Bundesministerium des Innern und für Heimat, 2025 (sans lien : document administratif)
  5. Rapport d’évaluation du dispositif de conditionnalité des subventions sportives, Kulturministeriet Danmark, 2026 (sans lien : document administratif)
  6. Social disparities in sport participation, Springer 2026 (sans lien : article académique)