Des infirmières originaires de pays d’Europe centrale et orientale quittent leur pays pour travailler dans des pays d’Europe occidentale et septentrionale. L’Union européenne garantit cette liberté. Mais ce que la libre circulation rend possible côté départ, elle le rend impossible côté arrivée : la rétention des soignants dans les pays d’origine est affectée par plusieurs facteurs, tandis que les pays d’accueil continuent de devoir former et retenir leur propre personnel. Le résultat est un transfert silencieux de ressources humaines des systèmes de santé les plus fragiles vers les plus solides, au nom de la même intégration européenne censée réduire les inégalités.

L’essentiel

  • Les Country Health Profiles 2025 de la Commission européenne décrivent les systèmes de santé nationaux et documentent une densité inégale d’infirmières en Europe.
  • La Pologne présente une densité d’infirmières inférieure à la moyenne de l’UE, sans chiffre officiel établi de déficit causé précisément par les départs vers l’Allemagne.
  • La rétention des soignants dépend de plusieurs facteurs interdépendants : rémunération, conditions de travail et possibilités professionnelles.
  • La France fait face à une demande croissante de soins de longue durée liée au vieillissement de sa population.
  • Des mécanismes existent pour favoriser la rétention : accords bilatéraux, formation accélérée, amélioration des conditions de travail, mais leur mise en œuvre reste inégale.

La mobilité européenne produit des gagnants et des perdants géographiques

La libre circulation des travailleurs est l’une des réussites les mieux documentées de l’intégration européenne. Pour un soignant polonais ou roumain, elle signifie concrètement la possibilité de doubler ou tripler son salaire sans changer de continent, sans barrière administrative, souvent sans même apprendre une nouvelle langue au-delà du niveau fonctionnel. Cette liberté est réelle et légitime.

La Pologne connaît une faible densité d’infirmières, ce qui crée des tensions dans l’accès aux soins. Le système de santé polonais fait face à un problème de rétention que la formation seule ne peut pas résoudre. Former davantage d’infirmières sans améliorer les conditions d’exercice risque de les voir partir vers les pays plus riches, ce qui produit un transfert de ressources humaines entre systèmes.

Les Country Health Profiles 2025 documentent des tensions de main-d’œuvre dans plusieurs pays d’Europe centrale et orientale. La Pologne en est l’illustration la plus documentée, mais pas un cas isolé. La densité de soignants par habitant est une différence importante entre ces pays et les pays d’accueil, parmi d’autres facteurs structurels. En France, la densité d’infirmières était légèrement supérieure à la moyenne de l’UE en 2023. Une faible densité d’infirmières affecte l’accès aux soins dans les pays d’Europe centrale.

Le salaire explique les départs, mais pas les retours

L’hypothèse la plus intuitive est que les soignants partent pour l’argent et reviennent quand les salaires convergent. Les données suggèrent une réalité plus complexe.

La densité d’infirmières varie significativement entre la Suède et la Pologne. L’écart salarial entre la Suède et l’Allemagne est pourtant plus faible que l’écart entre la Pologne et l’Allemagne. Les conditions d’exercice professionnel, y compris l’autonomie dans la pratique, influencent la rétention des soignants. Ce sont des conditions de travail qualitatives, difficiles à résumer dans un contrat.

Pour les pays émetteurs, une politique de rétention centrée uniquement sur la revalorisation salariale reste insuffisante : l’Allemagne peut toujours offrir davantage. En revanche, elle offre moins facilement le réseau social, la proximité familiale, la langue maternelle et la connaissance du terrain. Ces facteurs pèsent dans le calcul des soignants et peuvent être activés par des politiques ciblées : amélioration des conditions d’exercice, réduction de la charge administrative, développement de perspectives de carrière locales.

Plusieurs pays tentent cette approche. La Pologne a engagé depuis 2022 une série de réformes des conditions d’exercice infirmier, avec une revalorisation des actes délégués et une simplification des protocoles hospitaliers. Les résultats restent préliminaires, et les données manquent pour mesurer un effet net sur les départs. Mais le diagnostic est posé : le problème est structurel, et la réponse devra l’être aussi.

La France, pays d’accueil, aggrave sa propre dépendance

La France illustre un autre visage du phénomène. La France attire des infirmières formées ailleurs face à des tensions structurelles de son système de santé. En 2021, selon la DREES, plus de 2 millions de personnes de 60 ans ou plus étaient en perte d’autonomie en France. L’OCDE anticipe une hausse des besoins de soins de longue durée liée au vieillissement démographique. La demande de places en EHPAD devrait augmenter avec le vieillissement de la population.

Le solde naturel annuel français est devenu négatif en 2025, selon les estimations provisoires de l’Insee : 651 000 décès pour 645 000 naissances.

Ces chiffres décrivent une trajectoire, pas une catastrophe imminente. Mais ils dessinent un contexte dans lequel la France ne peut pas se permettre de tabler sur une formation nationale suffisante à court terme. Le recrutement international répond à des tensions structurelles de l’offre de soins face aux besoins liés au vieillissement.

Le paradoxe est visible : la France investit dans la formation médicale et paramédicale, tout en accueillant des professionnels formés ailleurs. Ce transfert ne figure dans aucun budget européen, dans aucune ligne de solidarité communautaire. Il est invisible comptablement, mais réel dans ses effets. On retrouve ici une tension qui traverse d’autres secteurs, comme la compétition pour les talents qualifiés dans la tech, où les pays moins dotés financent la montée en compétences que les plus riches capturent ensuite.

Les politiques de rétention des soignants dans les pays émetteurs

Quelques systèmes européens ont réussi à limiter les flux sortants sans fermer les frontières. La Suède, on l’a dit, mise sur l’autonomie professionnelle. Les Pays-Bas ont développé depuis les années 2010 un modèle de délégation d’actes qui élargit les compétences infirmières légalement reconnues, réduisant la frustration des soignants formés à des niveaux élevés mais cantonnés à des tâches subalternes. La Norvège a combiné revalorisation salariale et temps de travail réduit, en indexant les rémunérations sur l’inflation des services plutôt que sur des grilles conventionnelles figées.

Ces expériences ne sont pas transposables mécaniquement. Le contexte institutionnel, la structure des négociations salariales, le niveau de syndicalisation, les relations entre professions médicales et paramédicales varient fortement d’un pays à l’autre. Mais elles montrent que la rétention est faisable, et qu’elle passe rarement par un levier unique. La combinaison autonomie-salaire-charge de travail semble être le triptyque qui fonctionne, là où chacun de ces éléments pris isolément reste insuffisant.

Des accords bilatéraux existent également, à la marge du droit européen. L’Allemagne a signé avec les Philippines et le Maroc des partenariats qui incluent des engagements de formation et de retour temporaire dans les pays d’origine. Ces dispositifs sont imparfaits, les retours restent difficiles à garantir, mais ils introduisent une logique de réciprocité absente de la libre circulation pure. Appliquer un mécanisme similaire entre États membres de l’UE supposerait une volonté politique qui n’existe pas encore, mais le modèle est là.

Vers 2040 : quels systèmes résistent à la tension démographique

L’horizon 2035-2040 place les pays européens devant une double contrainte. La demande de soins longue durée va croître dans tous les pays développés simultanément, sous l’effet du vieillissement. La compétition pour attirer des soignants formés va donc s’intensifier, y compris entre pays aujourd’hui émetteurs. La Pologne, dont la population vieillit rapidement, aura besoin de ses infirmières dans dix ans. La question est de savoir si elles seront encore là.

Deux trajectoires se dessinent, sans qu’il soit possible aujourd’hui d’en déduire laquelle prévaudra.

Dans la première, les pays d’Europe centrale parviennent à engager des réformes structurelles de leurs systèmes de soin avant que la pression démographique devienne critique. Ils investissent dans l’autonomie professionnelle, améliorent les conditions d’exercice, développent des filières de formation courtes ciblées sur les soins à domicile. Le flux migratoire ralentit sans fermeture des frontières, simplement parce que le différentiel d’attractivité diminue. C’est un scénario conditionnel : il suppose des choix budgétaires qui entrent en compétition avec d’autres priorités politiques.

Dans la seconde, la compétition s’accentue. Face à leur propre crise démographique, plusieurs pays riches renforcent les primes d’attractivité. Les flux s’accélèrent. Les systèmes de santé des pays émetteurs subiraient une dégradation, ce qui pourrait modifier les flux de patients cherchant des soins à l’étranger et accentuer le décalage. Ce scénario produirait une Europe aux inégalités sanitaires accentuées : certains systèmes du Nord et de l’Ouest disposeraient de davantage de ressources, connaissant aussi des pénuries et une dépendance à la main-d’œuvre formée à l’étranger, tandis que les systèmes du Centre et de l’Est resteraient sous-dotés.

Environ trois décennies après la chute des frontières Est-Ouest, des écarts sanitaires et d’investissement persisteraient en Europe.

Entre ces deux trajectoires, les variables institutionnelles et politiques jouent un rôle significatif. L’Union européenne facilite la reconnaissance des qualifications et peut financer le renforcement des systèmes de santé, ce qui peut influencer indirectement la mobilité. Les instruments européens se développent encore, notamment avec des actions européennes ou régionales sur le recrutement et la rétention des infirmières existantes au plus tard en 2023-2024. Une directive pourrait réglementer certains aspects de la mobilité professionnelle, comme la reconnaissance des qualifications. Cependant, des obligations de compensation entre systèmes nationaux ou d’organisation des soins se heurteraient aux compétences largement nationales en santé.

La souveraineté sanitaire limite ainsi l’harmonisation européenne, sans empêcher l’UE d’adopter des règles de mobilité professionnelle, sujet sensible depuis la crise du Covid.

Le signal à surveiller est celui des négociations sur le prochain cadre financier pluriannuel de l’UE, attendues à partir de 2027. Si les fonds de cohésion incluent une enveloppe explicitement ciblée sur les ressources humaines en santé, avec des conditionnalités sur les conditions de travail et les taux de rétention, cela indiquerait que Bruxelles a intégré le problème dans son agenda politique. Dans le cas contraire, la correction restera à la charge des pays les moins armés pour la réaliser.

La tension entre marché du travail intégré et équité des soins n’est pas propre à la santé. On la retrouve dans d’autres secteurs, la dynamique du chômage des jeunes et de la mobilité qualifiée illustre des arbitrages comparables entre attractivité nationale et fuite des talents. Ce qui est spécifique aux soins, c’est l’irréversibilité des conséquences pour les populations les plus vulnérables : un senior dépendant en Pologne rurale ne peut pas, lui, exercer sa propre liberté de circulation pour accéder à des soins de qualité.

Les arbitrages que l’Europe devra poser

La mobilité des soignants pose un arbitrage que l’UE n’a pas encore nommé clairement : entre liberté de circulation comme droit fondamental et équité d’accès aux soins comme bien commun. Ces deux principes sont compatibles, personne ne propose de fermer les frontières aux infirmières, mais leur compatibilité demande une gestion active, pas une confiance passive dans les mécanismes de marché.

Plusieurs pistes sont documentées. Former plus rapidement dans les pays émetteurs, avec des filières courtes ciblées sur les actes les plus demandés en soins de longue durée. Améliorer les conditions d’exercice avant même d’agir sur les salaires, car c’est sur ce terrain que la rétention se joue en priorité. Développer des accords de réciprocité entre systèmes nationaux, sur le modèle de ceux que l’Allemagne a conclus avec des pays tiers. Flécher des fonds européens sur les ressources humaines en santé, avec des indicateurs de rétention mesurables.

Aucune de ces pistes n’est simple à mettre en œuvre, et chacune suppose des arbitrages politiques que les États membres n’ont pas encore voulu trancher. Mais la pression démographique des années 2030 va les forcer à le faire. La question est de savoir si ce sera par anticipation ou par défaut. La compétition pour les talents dans d’autres secteurs montre que l’Europe sait mobiliser des ressources importantes quand l’enjeu est identifié comme stratégique. Les soignants méritent le même diagnostic.


Sources

  1. Health Economics Review, Mobilité infirmière et rétention en Europe
  2. Commission européenne, Country Health Profiles 2025 : https://health.ec.europa.eu/state-health-eu/country-health-profiles/country-health-profiles-2025_en
  3. OCDE, Health at a Glance 2025 (OCDE Publishing, Paris)
  4. Healthy Europe, European Health Systems Compared : https://healthyeurope.eu/european-health-systems-compared/