La Cour des comptes européenne a rendu un verdict sévère : l’Europe n’atteindra pas 20 % du marché mondial des semiconducteurs en 2030, mais 11,7 %. L’EU Chips Act a encadré au moins 43 milliards d’euros d’investissements annoncés induits par les politiques d’ici 2030, dont la décision relève principalement d’entreprises et des États membres. Les mesures de formation prévues n’ont pas encore résorbé la pénurie de personnel qualifié qui freine l’augmentation de la production. Ce décrochage entre infrastructure et capital humain est la tension centrale du pari européen sur les puces.
L’essentiel
- L’EU Chips Act annonçait au moins 43 milliards d’euros d’investissements publics induits par les politiques pour porter l’Europe à 20 % du marché mondial des semiconducteurs d’ici 2030, contre environ 10 % aujourd’hui.
- La Cour des comptes européenne cite une prévision de la Commission européenne de 11,7 % en 2030 : l’écart potentiel dépend de plusieurs facteurs, dont le financement, les investissements privés, la concurrence mondiale, l’énergie, les matières premières et les compétences.
- Les délais de livraison des composants de puissance se sont allongés en 2026, signe de tensions dans la chaîne industrielle.
- Taïwan et la Corée du Sud sont des pôles majeurs de production de puces avancées dotés de programmes de formation étroitement liés aux grands groupes ; l’Europe dispose de centres d’excellence mais manque d’articulation institutionnelle comparable.
- Une réforme institutionnelle de la formation constitue un levier majeur pour rattraper le retard accumulé sur le capital humain.
43 milliards pour des usines qui cherchent leurs techniciens
ESMC/TSMC à Dresde et STMicroelectronics à Catane sont des installations soutenues par des décisions liées au Chips Act. Intel Magdebourg était un projet annoncé, finalement abandonné, sans décision d’aide Chips Act publiée. Les montants sont réels, mais les calendriers ont déjà glissé. Derrière chaque fabrique en construction, la question du personnel qualifié pour l’opérer reste posée.
Une fab de semiconducteurs avancés ne se pilote pas comme une chaîne d’assemblage classique. Elle requiert des ingénieurs en physique des matériaux, des spécialistes des procédés de gravure, des techniciens de maintenance de machines lithographiques dont certaines coûtent plus de 100 millions d’euros pièce. Ces profils se forment sur plusieurs années. On ne les recrute pas sur un portail d’offres d’emploi.
La formation d’une main-d’œuvre qualifiée figure parmi les enjeux critiques pour les projets en cours. Des tensions sur la livraison de certains composants de puissance reflètent une pression qui dépasse la seule capacité de production : elle touche aussi la capacité à faire fonctionner ce qui est déjà installé.
Le signal est clair. L’Europe a financé le béton. Elle a prévu des mesures de formation dans le cadre du Chips Act, même si leurs montants restent limités au regard de l’ampleur des besoins.
L’avance de Taïwan et de la Corée que l’Europe n’a pas reproduite
Le succès de TSMC ou de Samsung ne s’explique pas par un Chips Act passé au bon moment. Il s’explique par la construction durable d’un écosystème humain autour de l’industrie des puces.
À Taïwan, le modèle repose sur une articulation serrée entre les universités d’ingénierie, les instituts de recherche publics comme l’ITRI, et les entreprises. Les ingénieurs formés à l’Université nationale de Chiao Tung ou à l’NTHU savent, dès leurs premières années de cursus, qu’ils travailleront probablement pour TSMC, ASE ou MediaTek. La formation est calibrée sur les besoins de l’industrie. Le flux est régulier, prévisible, et massif.
En Corée, Samsung et SK Hynix ont développé des programmes de formation interne qui ressemblent davantage à des universités d’entreprise qu’à des plans de recrutement. Le groupe Samsung finance des chaires universitaires, codirige des programmes de master, et intègre des cohortes d’ingénieurs dans des cycles de formation pluriannuels avant même leur premier poste en fab.
L’Europe dispose de ressources différentes à cette échelle. Elle dispose de centres d’excellence, d’instituts de recherche de qualité comme le CEA-Leti en France ou l’imec en Belgique. Mais le CEA-Leti et imec sont d’abord des organismes de R&D, même si imec propose aussi des formations techniques et en emploi, y compris pour des opérateurs et assistants de procédé. Le volume manque. Et surtout, la connexion institutionnelle entre la formation et les besoins des fabs en construction combine un cadre européen de centres de compétences et des procédures nationales de désignation.
Ce retard reflète un recul relatif de la part européenne, dont la Cour des comptes ne lie pas explicitement la cause à une disparition progressive des capacités de formation.
La Cour des comptes pointe un objectif déconnecté de ses moyens
L’objectif de 20 % en 2030 est une cible de la Décennie numérique à laquelle le Chips Act contribue, avec une ambition affichée de doubler la part européenne et de prouver que le continent peut peser dans la géopolitique des semiconducteurs. La Cour des comptes européenne a examiné cet objectif et sa conclusion est directe : elle juge l’objectif de 20 % très improbable et cite une prévision de la Commission de 11,7 % en 2030.
L’écart n’est pas mineur. Il représente à peu près toute la croissance espérée. La Cour l’attribue à l’insuffisance probable des financements, à la concurrence mondiale, aux actions des États et du secteur privé, ainsi qu’à des facteurs comme l’énergie.
La construction d’une fab et la formation des ingénieurs demandent des délais longs et comparables. Ces deux délais auraient dû être alignés dès la conception du Chips Act. Les projets et le cadre Chips Act ont été accompagnés de mesures de formation, dont l’ampleur n’a toutefois pas encore comblé la pénurie constatée.
S&P Global souligne que la demande mondiale en semiconducteurs continuera de croître, portée par l’IA, l’électrification des transports et les équipements industriels. L’Europe vise une part d’un marché en expansion. Atteindre 11,7 % d’un marché beaucoup plus grand que celui de 2023 représente tout de même un volume de production supérieur à l’existant. L’objectif d’indépendance technologique pour les segments critiques reste compromis.
Ce décalage entre ambition et réalisme des moyens est un problème de conception, pas d’exécution. Et il est encore temps d’en tirer les conséquences.
Des signaux d’alerte que l’industrie mesure déjà
L’allongement des délais de livraison sur les composants de puissance ne relève pas d’une simple anecdote de chaîne d’approvisionnement. Ils révèlent une tension réelle entre la demande industrielle et la capacité à y répondre. Quand une entreprise automobile ou un fabricant d’équipements industriels attend plus d’un an un composant critique, elle ajuste ses investissements, ses choix technologiques, parfois sa localisation.
Cette pression alimente le cercle problématique que l’EU Chips Act cherchait à briser : l’Europe dépend de puces qu’elle ne fabrique pas en volume suffisant, ce qui crée de la vulnérabilité géopolitique et industrielle, ce qui justifie d’investir massivement, mais si l’investissement ne produit pas la capacité attendue, la vulnérabilité reste entière.
Les robots industriels illustrent exactement ce mécanisme : plus l’automatisation progresse, plus la demande de semiconducteurs spécialisés s’intensifie, et plus chaque goulot d’étranglement dans la chaîne de production des puces se répercute sur l’ensemble de l’économie. L’EU Chips Act a été conçu pour couper ce nœud. Son efficacité dépend fortement du développement en parallèle de la capacité humaine.
GlobX, qui suit les marchés des composants électroniques, signale que les pénuries sur certains segments touchent aussi les acteurs européens de la défense et de l’aérospatial, deux secteurs que la souveraineté industrielle du continent est précisément censée protéger. L’urgence n’est pas abstraite.
Les leviers disponibles pour modifier la trajectoire européenne d’ici 2035
La projection à 11,7 % en 2030 décrit la trajectoire actuelle, non un plafond permanent. Des décisions prises maintenant peuvent en modifier le cours, avec un effet visible entre 2030 et 2035.
Deux leviers sont entre les mains des institutions européennes et des États membres.
Le premier est la formation. Il existe des modèles à accélérer. L’imec en Belgique propose déjà des formations courtes et intensives pour les techniciens de fab. Le CEA-Leti forme des ingénieurs en partenariat avec des industriels. Ces dispositifs fonctionnent à petite échelle.
Les porter à une échelle continentale, avec des financements dédiés et des objectifs quantifiés de sortie de promotions, est techniquement faisable. L’Allemagne a lancé des discussions avec les Länder pour intégrer des modules semiconducteurs dans les cursus d’ingénierie des universités techniques. La France a ouvert un campus dédié à Crolles, dans le sillage de l’investissement STMicroelectronics. Ces initiatives existent. Elles restent dispersées.
Le second levier est la rétention. L’Europe forme des ingénieurs, dont une part significative peut être attirée vers des destinations offrant des salaires plus élevés et des projets à plus grande échelle. Cette tension entre investissement en R&D et politique des talents est documentée : sans réforme des conditions de travail et de rémunération dans les industries de pointe, l’Europe financera la formation de talents pour d’autres. Les fabs en construction peuvent servir d’ancrage si elles offrent des perspectives de carrière comparables à celles de Hsinchu ou de Suwon. Pour cela, elles doivent être pleinement opérationnelles, à des niveaux de technologie et de volume qui rendent les postes attrayants.
Un dépassement des 11,7 % nécessiterait des fabs en production effective, un flux de personnel formé suffisant, et des mécanismes de rétention des talents. Le cadre actuel comporte des incertitudes importantes sur les investissements et les projets.
La trajectoire de 11,7 % provient de la projection IDC reprise par la Commission; les délais de production, les capacités et les dépendances technologiques constituent des risques et contraintes importants, sans être documentés comme les seules hypothèses du calcul. Dans ce cas, le Chips Act aura prévu de mobiliser au moins 86 milliards d’euros pour une capacité portant la part européenne à 11,7 % en 2030, loin de l’objectif de 20 %, et la question de la souveraineté industrielle restera ouverte pour la décennie suivante.
Former vite ou former bien : le vrai choix politique devant Bruxelles
Il existe une tension réelle dans la réponse à apporter. Former rapidement des techniciens de procédé pour alimenter les fabs en construction demande une intensification des programmes. Former les ingénieurs capables de concevoir les prochaines générations de procédés, de rivaliser avec les équipes de R&D de TSMC ou d’Intel, prend beaucoup plus longtemps.
L’Europe a besoin des deux. Mais les financements du Chips Act ne prévoient pas de ligne budgétaire spécifiquement dédiée à la formation à grande échelle. L’éducation reste une compétence nationale, et la coordination européenne sur ce sujet reste fragmentée. Chaque État membre développe ses propres réponses, souvent sans connaissance claire de ce que les fabs voisines vont réellement recruter.
Construire l’infrastructure sans former en parallèle les opérateurs risque d’entraîner une sous-utilisation de l’actif productif. Dans les semiconducteurs, le coût de sous-utilisation est beaucoup plus élevé, parce que les équipements coûtent des centaines de millions d’euros et que les fenêtres de compétitivité technologique sont étroites.
La Commission européenne et le European Semiconductor Board constituent le mécanisme de coordination de la réponse aux crises semiconducteurs. Le Chips Joint Undertaking, résultant de la transformation du Key Digital Technologies Joint Undertaking par le règlement (UE) 2023/1782 adopté parallèlement au Chips Act, pilote la recherche et la formation. Son mandat en matière de formation comprend des actions de compétences et de formation, même si les montants et résultats peuvent être discutés. L’élargir, lui donner des objectifs quantifiés et des financements propres pour les programmes de formation, serait une décision politique à portée immédiate.
Un ajustement des priorités de financement vers la formation constitue un levier critique pour le succès industriel visé.
Sources
- LineSight, Building Europe’s Chip Future: Navigating Challenges in the Semiconductor Industry
- Cour des comptes européenne, Rapport sur l’EU Chips Act (European Court of Auditors)
- S&P Global, analyses du marché mondial des semiconducteurs
- GlobX, suivi des marchés de composants électroniques



