En Afrique subsaharienne, environ la moitié de la population dépend de l’agriculture primaire pour ses moyens de subsistance. Les petits exploitants sont centraux dans le potentiel de déploiement de pratiques régénératives, mais il n’est pas démontré que des centaines de millions les appliquent déjà ni qu’elles réduisent systématiquement les intrants chimiques. Sous une hypothèse de 50 % d’adoption de pratiques régénératives, le stock de carbone des sols en Afrique subsaharienne pourrait augmenter de 4,4 GtCO2e d’ici 2040 ; ce chiffre n’est pas une estimation de revenus.
L’essentiel
- L’agriculture régénérative africaine pourrait séquestrer 4,4 GtCO2e d’ici 2040, soit près de dix fois les émissions annuelles de l’Afrique du Sud (AgroCentric / Sasakawa Africa Association, 2026).
- Les petits paysans produisent 80 % de la nourriture africaine, mais les exigences de certification des marchés carbone favorisent les exploitations formelles et les exportateurs.
- Le CBAM européen, effectif depuis janvier 2026, accentue la pression sur les filières d’exportation et renforce la captation par les intermédiaires certifiés.
- Des coopératives et programmes publics construisent des mécanismes d’accès direct, mais restent embryonnaires face à l’architecture actuelle du marché.
- La rente carbone agricole africaine pourrait générer 150 dollars par ménage et par an ; la question de la distribution de ce revenu demeure ouverte pour les dix prochaines années.
80 % de la nourriture africaine vient de gens qui n’ont pas de contrat carbone
L’agriculture africaine repose sur des petites exploitations. Moins de deux hectares en moyenne, pas de tracteur, parfois pas de titre foncier. Ces paysans produisent pourtant l’essentiel de ce que le continent mange. Selon les données de l’IFAD, 80 % de la nourriture africaine est issue de ces petites unités familiales dispersées sur des millions de parcelles.
Les pratiques de ces agriculteurs stockent du carbone dans les sols et dans la biomasse. L’agroforesterie, les cultures de couverture, le travail réduit du sol et la rotation des légumineuses sont des techniques souvent héritées ou réadaptées. Ces méthodes ne sont pas nouvelles. Le marché leur attribue désormais une valeur financière.
La répartition de cette valeur entre les acteurs de la chaîne n’est pas établie. Les marchés carbone volontaires fonctionnent sur certification, sur mesure, sur vérification tierce. Ces étapes coûtent cher, supposent une comptabilité, une traçabilité, une surface foncière sécurisée. Un paysan cultivant du maïs intercalé d’acacias peut rencontrer des difficultés à satisfaire ces exigences. Il séquestre du carbone.
Il ne le monétise pas.
L’agriculture régénérative progresse, les sols africains répondent
Le mouvement est réel. La Sasakawa Africa Association documente la diffusion de pratiques régénératives en Afrique subsaharienne. Semis direct, agroforesterie, gestion intégrée de la fertilité des sols : ces approches réduisent l’érosion, améliorent la rétention d’eau et augmentent les rendements sur les sols dégradés.
Les sols africains répondent particulièrement bien. Largement appauvris par des décennies de monoculture et de déforestation, ils ont une capacité de séquestration élevée précisément parce qu’ils ont perdu une grande partie de leur carbone organique. L’estimation de 4,4 GtCO2e d’ici 2040 est attribuable au rapport UICN/Vivid Economics de 2021, sous l’hypothèse que 50 % des terres cultivées d’Afrique subsaharienne adoptent des pratiques régénératives.
Ce potentiel est considérable. À titre de comparaison, l’Afrique du Sud, premier émetteur du continent, émet environ 460 millions de tonnes de CO2 par an. Le potentiel carbone de l’agriculture régénérative africaine représente donc, sur quinze ans, presque dix fois ce volume. Dans le contexte des engagements climatiques mondiaux, c’est un actif stratégique.
On notera toutefois la limite de tout modèle de ce type : le chiffre agrège des potentiels épars, mesurés dans des conditions variables, sur des pratiques dont la permanence n’est jamais garantie. Il faut le lire comme un ordre de grandeur crédible, pas comme une promesse comptable. Le débat sur la durabilité réelle du stockage carbone en contexte agricole est d’ailleurs loin d’être tranché : ce que les sols absorbent, les perturbations climatiques ou les changements de pratiques peuvent le relibérer.
La certification carbone, un filtre qui exclut les plus petits
Les marchés carbone volontaires reposent sur des exigences de documentation. Standards Verra, Gold Standard, Plan Vivo : chacun exige des mesures de référence, des protocoles de monitoring, des audits périodiques. Le coût de transaction d’un projet carbone agricole peut constituer un obstacle pour une coopérative de village avant la première tonne vendable.
Des projets carbone agricoles africains sont portés par des agrégateurs, notamment des entreprises spécialisées, des ONG et des négociants agricoles. Ces intermédiaires peuvent assurer la certification et la revente des crédits carbone. La répartition des paiements entre producteurs et acheteurs finaux varie selon les projets.
C’est exactement la dynamique que l’accès difficile des petits paysans à l’agriculture régénérative documente : l’innovation technique peut diffuser sans que la valeur économique suive. Les pratiques changent. La comptabilité reste ailleurs.
Le CBAM européen ajoute un étage à la captation
Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne est entré en vigueur en janvier 2026. Son principe : les importateurs de certains produits, acier, aluminium, ciment, engrais, électricité, et progressivement d’autres secteurs, doivent acquitter un droit correspondant au prix carbone qu’ils n’ont pas payé à la production. L’objectif est d’éviter que les efforts européens de décarbonation ne soient annulés par des importations carbonées.
Le CBAM ne vise pas les exportations agricoles courantes telles que le café, le cacao, les fleurs, les fruits et les légumes. Le café et le cacao sont en revanche concernés par l’EUDR, dont les exigences portent sur l’absence de déforestation et la traçabilité géographique. Pour les produits couverts par l’EUDR, les opérateurs doivent démontrer l’absence de déforestation et la conformité légale ; ils ne doivent pas démontrer une faible empreinte carbone au titre du CBAM.
Les exigences réglementaires peuvent nécessiter des équipes, des systèmes et des relations avec des certificateurs. Aucun effet mécanique du CBAM sur les agrégateurs des filières agricoles non couvertes n’est établi.
Il serait inexact de présenter le CBAM comme une politique conçue pour extraire de la valeur africaine. Son objectif climatique est légitime, et ses promoteurs travaillent à des mécanismes d’accompagnement. Le CBAM impose des obligations administratives aux importateurs de secteurs couverts ; ses effets distributifs sur les acteurs peu formalisés doivent être démontrés empiriquement et ne concernent pas directement les filières agricoles non couvertes. C’est un problème de conception, pas d’intention.
Des coopératives qui tentent de capturer la rente à la source
L’histoire ne s’arrête pas au constat de la capture. Des acteurs cherchent activement à construire des architectures alternatives, et certains avancent.
Au Kenya, la plateforme Treedom agrège des milliers de petits agriculteurs sous un registre carbone simplifié, leur versant des paiements directs pour chaque arbre planté et maintenu. En Éthiopie, le programme Humbo, certifié Gold Standard via la Banque mondiale, a distribué des revenus carbone à des communautés rurales en faisant de la certification collective, à l’échelle d’un territoire et non d’une parcelle individuelle. En Zambie, des coopératives de semis direct ont négocié collectivement avec des agrégateurs, obtenant des prix de référence supérieurs grâce à leur volume combiné.
Ces modèles partagent une idée simple : la certification collective réduit le coût unitaire par paysan et restitue une partie du levier de négociation. Une coopérative de 5 000 membres peut financer un audit qui serait inaccessible pour chacun de ses membres pris séparément. Elle peut aussi contractualiser directement avec des acheteurs de crédits carbone, court-circuitant un étage d’intermédiation.
La sous-capitalisation chronique des instruments de biodiversité et de carbone agricole constitue un obstacle structurel. Les expériences en cours montrent que cet obstacle est organisationnel autant que financier, et que des solutions existent.
Deux trajectoires pour la rente carbone africaine d’ici 2035
L’architecture du marché carbone agricole africain n’est pas figée. Elle se construit maintenant, sous l’effet des décisions que prennent les États, les bailleurs, les standards internationaux et les organisations paysannes. Deux trajectoires cohérentes se dessinent pour l’horizon 2030-2040.
Dans la première, les marchés carbone agricoles africains pourraient rester structurés autour d’agrégateurs privés et d’exportateurs formels. Les standards de certification peuvent demeurer coûteux et complexes. Les paiements aux petits paysans et leur capacité de négociation varient selon les projets. La répartition de la valeur associée au potentiel de 4,4 GtCO2e entre les exploitations et les autres acteurs n’est pas établie. Les effets des pratiques régénératives sur les rendements et leur rémunération carbone dépendent des pratiques, des sites et des conditions de mise en œuvre.
Dans ce scénario, le revenu additionnel pouvant atteindre 150 dollars par ménage et par an reste une projection.
Dans la seconde trajectoire, des standards carbone adaptés aux petites exploitations émergent, portés notamment par des États africains. Les coopératives montent en puissance comme intermédiaires de certification collective. Les gouvernements africains conditionnent l’accès à leurs registres carbone nationaux à des mécanismes de partage des revenus avec les producteurs de base. Les acheteurs de crédits carbone, entreprises européennes et américaines cherchant à compenser leurs émissions, acceptent une prime de traçabilité pour des projets certifiés paysans. Dans cette trajectoire, une part du potentiel carbone pourrait se transformer en revenus directs pour les agriculteurs.
Ces deux scénarios ne s’excluent pas totalement. Le plus probable est une situation intermédiaire : quelques pays et quelques filières construisent des mécanismes inclusifs, pendant que le reste du marché reste dominé par la logique d’agrégation. L’ampleur du partage de la rente dépendra notamment de la gouvernance des standards de certification et de la capacité des organisations paysannes à participer à leur construction.
Un signal à surveiller : l’évolution des règles européennes applicables aux filières agricoles africaines. Le CBAM ne s’applique pas aux filières agricoles courantes.
Un deuxième signal : l’évolution des prix sur les marchés carbone volontaires. Un crédit carbone agricole certifié se négocie aujourd’hui entre 5 et 15 dollars la tonne selon les standards. Si ce prix monte significativement, sous l’effet d’une demande corporate accrue liée aux engagements net-zéro, la rentabilité des modèles coopératifs de certification collective s’améliore, rendant ces architectures plus attractives pour des investisseurs et des bailleurs.
Qui construit les règles du jeu décide qui gagne
La vraie variable n’est pas agronomique. Les pratiques régénératives sont connues, elles fonctionnent sur les sols africains, elles se diffusent. La variable est institutionnelle.
Plusieurs grands standards sont administrés depuis l’Europe ou l’Amérique du Nord, mais les standards carbone ne sont pas tous écrits uniquement depuis Genève, Londres ou Washington. Les règles du CBAM sont négociées à Bruxelles. La représentation des coopératives paysannes africaines dans ces processus varie selon les organisations. Les effets des règles sur les acteurs disposant de faibles capacités administratives doivent être établis empiriquement.
Corriger cela suppose plusieurs choses simultanément. Des standards allégés pour les projets paysans collectifs, avec des méthodes de mesure proxy acceptées. Des fonds publics pour financer les premières années de certification, le ticket d’entrée qui bloque aujourd’hui les coopératives. Des mécanismes de gouvernance qui donnent aux organisations paysannes africaines un siège à la table où se définissent les règles. Et une volonté des acheteurs européens de crédits carbone d’accepter des certifications adaptées aux petites exploitations plutôt que d’exiger les mêmes standards que pour les grandes.
Aucun de ces leviers n’est inaccessible. Certains sont déjà actionnés. Le programme SCALA de la FAO et du PNUD, opérationnel dans une dizaine de pays africains, travaille précisément à adapter les mécanismes de paiement pour services environnementaux aux petites exploitations. L’IFAD finance des expérimentations de certification collective en Afrique de l’Est. Quelques États africains, le Ghana, le Kenya, construisent des registres carbone nationaux avec des dispositifs de partage obligatoire des revenus.
Ces initiatives pourraient dépasser le stade des pilotes et devenir l’architecture de référence selon les choix politiques arrêtés maintenant, au moment où le marché carbone agricole africain prend forme. Les règles de ce marché sont encore en négociation.
Sources
- AgroCentric / Sasakawa Africa Association, « Regenerative Agriculture : Top Trends Shaping Africa in 2026 » : https://agrocentric.com/2026/04/09/regenerative-agriculture-top-trends-shaping-africa-in-2026/
- IFAD, données sur les petits exploitants agricoles en Afrique : https://www.ifad.org/fr/smallholders
- Commission européenne, Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM), entrée en vigueur janvier 2026 : https://taxation-customs.ec.europa.eu/carbon-border-adjustment-mechanism_fr
- IUCN, « Regenerative Agriculture in Africa », 2021
- FAO / PNUD, Programme SCALA (Scaling up Climate Ambition on Land Use and Agriculture)
- Banque mondiale, Projet Humbo (Éthiopie), Gold Standard carbon certification