Le Sahel a produit plus de céréales en 2025-2026 qu’en 2024. Pour juin-août 2026, jusqu’à 54,8 millions de personnes étaient projetées en insécurité alimentaire aiguë, dont plus de 3 millions en Urgence alimentaire, Phase 4, sans que cela signifie une famine. La production monte, les ventres restent vides : deux courbes qui divergent alors qu’elles devraient converger.

L’essentiel

  • La production céréalière sahélienne a progressé de 4 % en 2025-2026, selon le Centre Régional AGRHYMET du CILSS.
  • Entre 50 et 54,8 millions de personnes restent en insécurité alimentaire aiguë, dont 3 millions en Phase 4 (urgence) sur la même période.
  • Les surplus locaux restent captifs de bassins de production enclavés, sans routes ni circuits d’achat pour les relier aux zones déficitaires.
  • Les plans de réponse humanitaire ne sont financés qu’à 32 %, laissant les filets de sécurité largement insuffisants au moment où ils sont le plus nécessaires.
  • Entre 2028 et 2030, la croissance agricole sahélienne devra nourrir une population en forte hausse malgré la fragmentation continue du système de distribution.

Des greniers qui se remplissent, des marchés qui ne se joignent pas

Le chiffre de 4 % de hausse de la production céréalière représente des millions de tonnes supplémentaires de mil, sorgho et maïs cultivés dans des conditions souvent difficiles par des paysans qui ont adapté leurs pratiques à des pluies tardives et inégales. Au Niger, au Mali, au Burkina Faso et au Tchad, des poches d’abondance relative existent. La région dispose d’une production importante et d’un excédent net potentiel, mais des déficits locaux, l’accès économique et les contraintes logistiques empêchent une sécurité alimentaire uniforme.

Le grain circule dans la région et par importation, mais les échanges sont freinés ou perturbés dans certaines zones.

Le Sahel est un espace où les distances sont immenses, les routes rares, et les marchés fragmentés selon des logiques de conflit, de frontières formelles et informelles, et de contrôle territorial. Quand un grenier de brousse se remplit dans le nord du Burkina Faso, aucun camion ne vient l’acheter pour le porter vers les familles en situation d’urgence dans les camps du Sahel central. Dans certaines zones, l’insécurité et les coûts de transport perturbent les échanges commerciaux.

Cette fragmentation n’est pas nouvelle. Elle est ancienne, documentée, et aggravée depuis 2020 par l’extension géographique des violences au Sahel central. Ce qui est nouveau, c’est l’ampleur du décalage entre la production et l’accès. Le système alimentaire régional est fortement perturbé dans certaines zones affectées par les conflits, les chocs climatiques et les coûts de transport, sans que les données ne démontrent un effondrement régional.

Jusqu’à 54,8 millions de personnes étaient projetées en insécurité alimentaire aiguë pour juin-août 2026 sur la base d’analyses du Cadre Harmonisé consolidées principalement fin 2025 ; les conditions de fonctionnement des marchés varient selon les zones. L’insécurité alimentaire résulte à la fois de contraintes d’accès et de chocs qui affectent les revenus, les rendements, la production locale, les prix et les marchés.

3 millions de personnes en urgence alimentaire, une géographie des ruptures

La Phase 4 du Cadre Harmonisé désigne l’urgence : des ménages qui consomment des actifs pour survivre, qui réduisent à deux repas puis un seul, qui envoient leurs enfants chercher de la nourriture à plusieurs jours de marche. Plus de 3 millions de personnes étaient projetées à ce niveau entre juin et août 2026 selon l’analyse consolidée du Cadre Harmonisé coordonnée dans le cadre CILSS/AGRHYMET et de ses partenaires.

Ces 3 millions ne sont pas répartis au hasard. La Phase 4 projetée pour juin-août 2026 se concentre principalement au Nigeria, puis notamment au Tchad et au Cameroun ; les données de ce cycle ne permettent pas d’inclure le Burkina Faso. Une famille qui fuit ne plante pas. Un paysan déplacé dans un camp ne peut plus produire. Et quand les personnes déplacées représentent plusieurs millions dans une région, l’effet sur la production locale et sur la demande alimentaire se fait sentir durablement.

Le lien entre conflit armé et insécurité alimentaire est documenté avec précision depuis plusieurs années. La Banque mondiale estime que les pays touchés par des conflits concentrent une part disproportionnée de la pauvreté alimentaire mondiale. Au Sahel, les zones productrices et déficitaires sont affectées de manière variable par les conflits.

Cette géographie de la rupture rend caduque une partie des outils traditionnels de réponse. Les programmes d’aide alimentaire supposent qu’on peut acheminer de la nourriture. Les programmes de soutien à la production supposent qu’on peut accéder aux champs. Dans certaines zones, l’accès à l’aide alimentaire et aux activités agricoles est compromis.

32 % de financement : les plans humanitaires fonctionnent à un tiers de leur capacité

Les plans de réponse humanitaire au Sahel sont construits pour couvrir les besoins des populations en Phase 3 et 4. Ils comprennent la distribution d’aliments, le soutien à la nutrition des enfants, l’aide aux ménages vulnérables et le renforcement des capacités locales de stockage et de commercialisation. En mars 2026, le CILSS signalait que les besoins des Plans nationaux de réponse restaient largement supérieurs aux budgets disponibles.

Cela signifie qu’une part importante des ressources prévues n’est pas disponible. Les agences humanitaires, les gouvernements sahéliens et leurs partenaires doivent donc prioriser : choisir quelles zones couvrir, quelles populations atteindre, quels programmes maintenir. Dans certaines zones reculées, l’accès humanitaire est compliqué par l’état des routes, les inondations et l’insécurité ; les déficits de financement limitent aussi la réponse. Les sources disponibles ne permettent toutefois pas d’établir que ces zones reçoivent moins d’aide précisément à cause d’un surcoût non couvert.

Le financement humanitaire mondial est sous pression depuis 2023. Les États-Unis ont réduit leur contribution à plusieurs fonds multilatéraux. Certains pays européens, confrontés à des contraintes budgétaires internes, ont plafonné ou réduit leurs enveloppes. En 2026, les conflits, les déplacements et les réductions de financements aggravent les besoins ; une tendance annuelle uniforme doit être démontrée par une série de données pluriannuelle.

Il faut éviter la tentation de réduire ce problème à une question de volonté politique. Le financement humanitaire est aussi une question de compétition entre urgences. En 2025-2026, les crises en Ukraine, au Soudan, en Gaza et en Birmanie mobilisent une part importante de l’attention et des fonds disponibles. Le Sahel, qui ne produit pas d’images spectaculaires de destructions urbaines, souffre d’une forme d’invisibilité relative dans les arbitrages des donateurs.

Cette invisibilité a un coût direct, mesurable en vies et en capacités de récupération perdues.

Les acteurs qui tiennent le terrain

L’image d’un Sahel abandonné serait inexacte. Plusieurs institutions et programmes maintiennent une présence active et obtiennent des résultats concrets, même dans des conditions dégradées.

Le CILSS lui-même, avec son Centre Régional AGRHYMET basé à Niamey, assure depuis des décennies la surveillance agrométéorologique et alimentaire de la région. Ses analyses saisonnières, comme celle de juillet 2026 qui a produit les données de cet article, permettent aux gouvernements et aux agences d’anticiper les crises plutôt que de seulement y réagir. Ce travail de veille précoce est une infrastructure précieuse, souvent sous-estimée, qui conditionne la qualité de toute réponse humanitaire.

Le Programme Alimentaire Mondial maintient des opérations dans plusieurs pays sahéliens, avec des adaptations logistiques croissantes pour atteindre les zones d’accès difficile. Des transferts monétaires conditionnels remplacent progressivement les distributions physiques de nourriture dans les zones où les marchés fonctionnent encore, permettant aux bénéficiaires d’acheter localement et de soutenir les commerçants et producteurs dans le même mouvement.

Des ONG spécialisées comme Action Contre la Faim, CARE et Mercy Corps investissent dans ce qu’on appelle les « marchés de dernier ressort » : des circuits courts entre producteurs excédentaires et zones déficitaires proches, appuyés par des garanties d’achat et des fonds de roulement. Ces expérimentations montrent que le grain peut circuler quand quelqu’un finance la prise de risque commerciale que les marchés privés refusent d’absorber seuls.

La Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et l’Union Africaine maintiennent des mécanismes de stockage régional, les Réserves Régionales de Sécurité Alimentaire, qui permettent une première réponse rapide avant l’arrivée de l’aide internationale. Ces stocks restent sous-dimensionnés par rapport aux besoins, mais ils ont montré leur utilité lors des crises de 2012 et 2017.

Un autre acteur souvent oublié dans les analyses : les femmes sahéliennes elles-mêmes, qui assurent la majeure partie de la transformation et du commerce alimentaire local. Les programmes qui les ciblent directement, accès au crédit, équipements de stockage, formation aux pratiques nutritionnelles, montrent des effets durables sur la résilience alimentaire des ménages, bien au-delà de ce que les transferts alimentaires directs peuvent accomplir. Sur ce sujet, l’article publié par ce journal sur les paysans africains et le carbone souligne une même logique : la capacité productive locale existe, mais les mécanismes qui permettraient d’en redistribuer les bénéfices font défaut.

Nourrir 100 millions de Sahéliens en 2030 si les routes ne suivent pas

La question qui se pose pour 2028-2030 dépasse le cycle humanitaire annuel. Elle touche à l’architecture même du système alimentaire sahélien.

La population du Sahel croît à un rythme soutenu. Le Niger, le Mali, le Burkina Faso et le Tchad comptent parmi les taux de fécondité les plus élevés au monde. D’ici 2030, la région devrait compter plusieurs dizaines de millions d’habitants supplémentaires. La progression de la production agricole pourrait contribuer à répondre à une demande accrue, à condition que la distribution s’améliore. Mais cette hypothèse suppose que la distribution s’améliore.

Or rien n’indique que ce soit la trajectoire en cours.

Un scénario est celui de la stagnation fragmentée. La production continue de croître dans les zones stables, tandis que l’insécurité et les coûts de transport perturbent certains marchés et certains corridors ; les zones de conflit s’approfondissent et gonflent le nombre de personnes hors d’atteinte des marchés. La Phase 4 pourrait concerner davantage de personnes. Les financements humanitaires couvrent une fraction décroissante des besoins. La démographie accroît les besoins potentiels, mais l’évolution dépend aussi fortement des conflits, des déplacements, des aléas climatiques, des prix et des financements humanitaires.

Le deuxième scénario conditionnel est celui du raccordement progressif. Des investissements ciblés dans les infrastructures rurales, pistes de désenclavement, marchés de collecte, systèmes de stockage décentralisés, commencent à réduire les coûts de transaction entre producteurs excédentaires et zones déficitaires. Des systèmes d’information sur les prix permettent aux commerçants de prendre des décisions mieux informées. Des mécanismes de garantie de marché sécurisent les transactions dans des zones à risque modéré. Ce scénario dépend d’investissements publics supplémentaires.

Une amélioration de la sécurité est essentielle pour étendre et pérenniser les investissements structurels, mais certains investissements peuvent être réalisés dans des contextes fragiles. C’est le scénario du progrès conditionnel : il est accessible, mais il exige des choix.

Un troisième scénario, plus spéculatif, verrait des technologies de marché, plateformes numériques de mise en relation producteurs-acheteurs, paiements mobiles, systèmes de crédit digitaux, compenser partiellement l’absence d’infrastructure physique. Des expériences existent au Kenya, en Tanzanie et au Ghana, où des plateformes agricoles ont permis de réduire les pertes post-récolte et d’améliorer les prix aux producteurs. Leur transposition au Sahel central, marqué par une faible connectivité et une insécurité persistante, reste incertaine. Ce modèle est pertinent pour les zones stables ; pour les zones de conflit, il reste insuffisant sans présence physique et sécurité minimale.

Les signaux à surveiller pour distinguer ces trajectoires dans les prochaines années sont relativement lisibles. Le premier est l’évolution du financement des plans de réponse humanitaire : une hausse durable du financement indiquerait une réorientation politique des donateurs. Le deuxième est l’investissement dans les infrastructures rurales dans les pays sahéliens eux-mêmes, une donnée que publient régulièrement la Banque africaine de développement et la FAO. Le troisième est l’évolution du périmètre des zones de conflit : une stabilisation même partielle au Mali ou au Burkina Faso rouvrirait des centaines de kilomètres de circuits commerciaux actuellement fermés.

Le lien entre distribution et production est aussi un lien entre politique économique et sécurité alimentaire. Comme le montre l’analyse publiée ici sur l’agriculture régénérative et l’accès des petits paysans, la technique agricole ne suffit pas : sans accès au marché, la productivité reste sans effet sur les revenus et la sécurité alimentaire.

Le financement comme levier, pas comme charité

La réponse au problème des financements insuffisants mérite une lecture plus fine que le simple appel aux donateurs. Le financement humanitaire est une variable dépendante d’une série de choix politiques et institutionnels qui, eux, sont modifiables.

Le premier levier est la réforme des instruments de financement prévisible. Les contributions humanitaires qui arrivent après le pic de la crise coûtent plus cher et sauvent moins de vies que les contributions préventives. Des mécanismes de financement anticipatoire, comme ceux développés par le CERF (Central Emergency Response Fund) des Nations Unies, permettent de déclencher des financements automatiquement quand les alertes précoces du CILSS dépassent certains seuils. Ces mécanismes existent, ils sont sous-capitalisés.

Le deuxième levier est l’intégration systématique des achats locaux dans les programmes humanitaires. Quand le PAM achète des céréales aux producteurs sahéliens excédentaires pour les redistribuer aux populations en déficit dans la même région, il résout deux problèmes à la fois : il soutient les revenus agricoles et il réduit le coût logistique de l’aide. Ce modèle, dit de « purchase for progress », est en cours de déploiement dans plusieurs pays sahéliens, mais à une échelle encore insuffisante par rapport aux volumes en jeu.

Le troisième levier est la reconstruction des routes rurales dans les zones stables. Des investissements en pistes carrossables peuvent réduire les coûts de transport entre une zone excédentaire et une zone déficitaire. Ces infrastructures relèvent des budgets nationaux et des fonds d’investissement africains, pas des budgets humanitaires. Le fait qu’elles soient pensées séparément est lui-même un problème institutionnel à résoudre.

La production régionale est en hausse, tandis que la distribution et les marchés sont gravement perturbés dans certaines zones affectées par l’insécurité, les prix et les contraintes logistiques. La répondre demande moins de bonne volonté que des choix d’investissement lisibles, des mécanismes de financement prévisibles, et une stratégie qui connecte la production aux marchés plutôt que de traiter les deux comme des problèmes séparés. Ces conditions sont réunissables. Elles ne sont pas encore réunies.


Sources

  1. Centre Régional AGRHYMET – CILSS, Fiche de communication régionale CH, situation projetée juin-août 2026 : https://agrhymet.cilss.int/2026/07/09/fiche-de-communication-regionale-ch-de-la-situation-projetee-juin-aout-2026/
  2. Réseau de Prévention des Crises Alimentaires (RPCA), Cadre Harmonisé, réunion d’avril 2026
  3. Programme Alimentaire Mondial – Purchase for Progress (P4P), rapports d’activité Sahel
  4. FAO – Rapport sur la sécurité alimentaire et la nutrition dans le monde 2026
  5. Banque africaine de développement – Infrastructures rurales et sécurité alimentaire en Afrique de l’Ouest