En 2025, l’Inde a installé 119 GW de capacité de production de modules solaires en une seule année, portant son parc industriel cumulé à 210 GW. C’est quatorze fois plus qu’en 2020. Le pari industriel était audacieux, et l’Inde l’a tenu.
Le problème, c’est qu’elle a peut-être trop bien réussi. Sa production 2026 devrait atteindre 60 à 65 GW. Ses installations domestiques n’en absorberont que 45 à 50 GW. Et le seul marché étranger qui comptait vraiment vient de se fermer.
L’essentiel
- En 2025, l’Inde a ajouté 119 GW de capacité de modules solaires, portant le cumul à 210 GW, soit une multiplication par quatorze depuis 2020 (Mercom India / ICRA)
- L’écart entre production prévue (60-65 GW) et absorption domestique (45-50 GW) crée un surplus structurel dès 2026
- 96,8 % des exportations de modules indiennes partaient vers les États-Unis, marché désormais fermé par les tarifs douaniers Trump
- 67 % des cellules solaires restent importées de Chine, fragilisant la souveraineté industrielle revendiquée
Quatorze ans de retard rattrapés en cinq ans
Pour comprendre ce qui se passe en 2026, il faut remonter à 2020. La capacité nominale de production de modules en Inde s’établissait alors à environ 15 GW selon JMK Research, ou autour de 7 GW selon d’autres sources comme CareEdge — dans tous les cas très en deçà de la demande nationale, si bien que l’Inde importait l’essentiel de ce qu’elle installait, principalement depuis la Chine, qui contrôlait à l’époque plus de 80 % de la chaîne mondiale de valeur du photovoltaïque.
La décision politique de changer de trajectoire a été nette. New Delhi a combiné plusieurs instruments : des droits de douane de base (BCD) de 40 % sur les modules importés et 25 % sur les cellules, un régime de production liée aux incitations (PLI) doté de 4 500 crores de roupies pour attirer les fabricants vers l’intégration verticale, et des critères d’appels d’offres publics réservant les marchés aux équipements certifiés “Made in India”. Le résultat statistique est impressionnant. En cinq ans, le secteur a multiplié sa capacité par quatorze.
Ce type de stratégie n’est pas sans précédent. La Chine elle-même a suivi ce chemin dans les années 2000-2010, combinant subventions massives, marchés captifs et dumping maîtrisé pour conquérir les marchés mondiaux. Ce que l’Inde découvre aujourd’hui, c’est la face moins racontée de cette réussite chinoise : les surcapacités chroniques, les prix écrasés, et la dépendance à un ou deux marchés d’export qui, lorsqu’ils se referment, déstabilisent toute la filière.
Un surplus de 15 GW sans débouché immédiat
Les chiffres de 2026 sont clairs. La capacité de production installée permet de fabriquer entre 60 et 65 GW de modules par an. Les objectifs d’installation domestique, eux, tablent sur 45 à 50 GW. L’écart est de l’ordre de 15 GW minimum. Ce n’est pas un ajustement conjoncturel. C’est une surcapacité structurelle.
Pour l’absorber, l’industrie avait trouvé une soupape : les États-Unis. En 2024 et début 2025, 96,8 % des exportations indiennes de modules solaires prenaient la direction des ports américains. Cette concentration était déjà un signal d’alerte. Un seul client pour la quasi-totalité des exports, c’est moins une stratégie commerciale qu’une dépendance déguisée.
Les tarifs douaniers annoncés par l’administration Trump ont fermé ce débouché avec une rapidité que les industriels indiens n’avaient pas anticipée. Les modules solaires indiens font face à des droits cumulés qui les rendent non compétitifs sur le marché américain face à des fabricants positionnés en Asie du Sud-Est ou en dehors des périmètres taxés. En quelques mois, la soupape s’est obstruée.
Le secteur se retrouve donc avec une production en expansion, un marché domestique en croissance mais insuffisant, et un marché d’export principal brutalement inaccessible. La question qui s’impose n’est pas celle de la compétence technique — l’Inde sait fabriquer des panneaux. C’est celle de la destination de ce qu’elle fabrique.
67 % de dépendance aux cellules chinoises : le talon d’Achille
La lecture de la situation serait incomplète sans aborder ce que les statistiques de capacité installée dissimulent. L’Inde produit des modules. Mais 67 % des cellules qui les composent sont encore importées, principalement de Chine. La chaîne de valeur reste donc coupée en deux : une industrie d’assemblage nationale robuste, et une dépendance amont qui fragilise tout le récit de souveraineté.
Ce découplage a une logique économique simple. Fabriquer des cellules photovoltaïques efficaces nécessite une maîtrise du silicium purifié, des équipements de diffusion thermique et une expertise process que la Chine a accumulé pendant deux décennies. L’Inde n’a pas encore cette profondeur. Les entreprises comme Adani Solar, Waaree Energies ou Vikram Solar ont investi dans les modules parce que les marges y étaient accessibles et les barrières techniques franchissables. La fabrication de cellules reste un autre défi.
Ce n’est pas une fatalité. Le régime PLI comporte des volets dédiés à l’intégration verticale, et plusieurs acteurs ont annoncé des investissements dans la production de cellules pour 2025-2027. Waaree a notamment engagé des capacités de cellules à grande échelle. Mais les délais de montée en production sont longs, et d’ici à ce que la verticalisation soit effective, chaque module “Made in India” reste partiellement “Made in China” au niveau des composants essentiels.
Cette réalité complique aussi la position diplomatique indienne. Quand New Delhi défend son industrie solaire comme un instrument de souveraineté énergétique et technologique, elle le fait sur la base d’une chaîne encore incomplète. Ce n’est pas rédhibitoire — toutes les industrialisations passent par cette phase de montée en compétence progressive — mais cela impose une humilité dans les annonces et une urgence dans les arbitrages.
L’Europe et l’Asie du Sud-Est comme horizons de remplacement
Face à la fermeture du marché américain, l’industrie indienne cherche d’autres débouchés. Deux directions se dessinent, avec des potentiels et des obstacles très différents.
L’Europe est la première piste évidente. Le continent déploie massivement du solaire dans le cadre de son plan REPowerEU, cherche activement à diversifier ses approvisionnements hors de Chine, et a des raisons politiques et économiques de regarder vers l’Inde. Des discussions sont en cours dans le cadre du projet d’accord de libre-échange entre l’UE et l’Inde, et plusieurs acteurs européens ont déjà établi des partenariats exploratoires avec des fabricants indiens. Mais l’Europe mène aussi sa propre politique industrielle solaire, avec le Net-Zero Industry Act et des mécanismes de soutien aux fabricants européens. L’accès au marché ne sera pas gratuit.
L’Asie du Sud, l’Afrique et le Moyen-Orient représentent un second horizon. Le Bangladesh, le Sri Lanka, le Népal, des pays africains engagés dans des transitions énergétiques rapides : ce sont des marchés où l’Inde a des avantages logistiques et diplomatiques réels, et où les modules chinois ne sont pas nécessairement mieux positionnés. Le défi est que ces marchés sont fragmentés, les volumes unitaires modestes, et les financements souvent liés à l’aide internationale ou aux banques de développement. Construire une base commerciale solide dans cette direction demande du temps et des investissements en présence commerciale que l’industrie n’a pas encore consentis.
Ce que l’on observe ici ressemble à ce que l’Afrique vit côté demande : des marchés émergents cherchent à ne plus dépendre d’un seul partenaire dominant, et l’Inde pourrait occuper une place dans ce rééquilibrage. Mais les intentions politiques ne créent pas à elles seules des flux commerciaux.
Consolider ou subventionner : le vrai arbitrage politique
La surproduction posée, la question centrale devient politique. L’Inde a devant elle deux options, chacune avec ses coûts.
La première est de laisser le marché faire le tri. Dans ce scénario, les producteurs les moins efficaces ferment ou fusionnent. Les 119 GW de capacité installés se concentrent dans un nombre réduit d’acteurs capables de supporter les marges comprimées, d’investir dans la verticalisation et de tenir la concurrence internationale. C’est la logique schumpétérienne : destruction créatrice, consolidation industrielle, émergence de champions nationaux capables d’exporter au-delà des États-Unis. La Chine est passée par là dans le solaire entre 2011 et 2015, avec des dizaines de fabricants qui ont disparu pendant que Longi, Jinko et Trina Solar se taillaient des positions mondiales.
Le problème de cette option pour l’Inde, c’est l’emploi. Le secteur mobilise des centaines de milliers de travailleurs, concentrés dans des États comme le Gujarat, le Rajasthan et l’Andhra Pradesh. Une consolidation rapide crée des pertes d’emploi dans des régions où l’industrie manufacturière est encore fragile et où le gouvernement a des engagements politiques forts. C’est un coût social et électoral que New Delhi ne peut pas ignorer.
La seconde option est de soutenir le secteur par des subventions supplémentaires, des commandes publiques accélérées et des mécanismes de prix planchers, le temps que la verticalisation se mette en place et que les nouveaux marchés d’export se développent. C’est plus coûteux à court terme pour les finances publiques, mais cela préserve la base industrielle et donne du temps. Le risque est de maintenir artificiellement en vie des acteurs qui ne seraient pas compétitifs à terme, et de créer une industrie sous perfusion permanente plutôt qu’un secteur robuste.
La plupart des observateurs, dont ICRA et plusieurs analystes de pv-magazine, notent que la réalité sera probablement entre les deux : une consolidation partielle, accompagnée d’un soutien public ciblé sur les acteurs investissant dans les cellules et les wafers, et d’une diversification forcée des débouchés. C’est pragmatique. Ce n’est pas forcément cohérent.
Les premières réponses du gouvernement Modi
Face à cette situation, New Delhi n’est pas restée immobile. Plusieurs signaux sont lisibles depuis le début 2026.
Les objectifs d’installation domestique ont été révisés à la hausse dans plusieurs schémas directeurs régionaux. Les commandes des utilities publiques, notamment de Solar Energy Corporation of India (SECI), sont accélérées pour absorber une partie du surplus. Des discussions ont été ouvertes avec plusieurs pays du Golfe autour de partenariats industriels incluant des transferts de production ou des accords d’approvisionnement préférentiels. L’Inde a aussi renforcé ses exigences de contenu local pour les nouveaux appels d’offres, ce qui crée un marché captif plus large pour les producteurs nationaux.
Sur la verticalisation, le gouvernement a élargi les incitations PLI pour couvrir explicitement les investissements en cellules et en wafers, avec des conditions de versement liées à des seuils de production effective. C’est la bonne direction. Mais entre l’annonce d’une incitation et la mise en service d’une ligne de production de cellules à grande échelle, il se passe entre dix-huit mois et trois ans.
Cette dynamique rappelle ce que l’Europe traverse dans sa propre tentative de reconstruction industrielle, où les chaînes de valeur délocalisées se révèlent difficiles à rapatrier même quand la volonté politique est au rendez-vous. Vouloir une industrie souveraine et en avoir les moyens sont deux choses différentes, et le calendrier industriel ne s’ajuste pas aussi vite que le calendrier politique.
La vraie mesure du succès indien reste à écrire
Il serait injuste de conclure sur un verdict d’échec. L’Inde a accompli en cinq ans ce que peu de pays ont réussi : bâtir une industrie manufacturière de haute technologie en s’appuyant sur des instruments de politique industrielle cohérents, et en attirant des investissements privés significatifs. Waaree Energies, Adani Solar et Vikram Solar sont aujourd’hui des acteurs qui comptent à l’échelle mondiale. Ce n’était pas le cas en 2020.
Le surplus de 2026 est réel, mais il est aussi la marque d’une ambition qui a fonctionné plus vite que prévu. Les surcapacités sont le problème des industries qui ont réussi à monter en puissance, pas de celles qui ont échoué. La Chine en sait quelque chose.
La vraie mesure du succès indien se jouera sur deux questions d’ici 2028 : l’Inde parviendra-t-elle à verticaliser suffisamment sa chaîne pour ne plus dépendre des cellules chinoises ? Et trouvera-t-elle des marchés d’export suffisamment diversifiés pour ne plus jamais dépendre à 97 % d’un seul client ? Si la réponse est oui aux deux, le surplus de 2026 sera retenu comme une parenthèse douloureuse dans une trajectoire de réussite. Si la réponse est non, c’est l’ensemble du modèle qui sera à revoir.
Ce n’est pas une question technique. C’est une question de volonté politique soutenue dans la durée, de qualité de l’exécution industrielle, et de capacité à nouer des partenariats commerciaux dans un contexte géopolitique où chaque grande puissance joue désormais sa propre carte dans la transition énergétique.
Sources
- Mercom India / ICRA — India Added 119 GW Solar Module and 9 GW Cell Capacity in 2025
- pv-magazine India — analyses de la surcapacité et des débouchés export (pv-magazine.com/india)
- Solar Energy Corporation of India (SECI) — appels d’offres et commandes publiques (seci.co.in)
- Ministère des Énergies nouvelles et renouvelables, Gouvernement indien — schéma directeur PLI solaire (mnre.gov.in)
- IRENA — World Energy Transitions Outlook 2025 (irena.org)
- ICRA — Rapport surcapacité manufacturing solaire indien (novembre 2025)
- PV Tech — India’s cumulative solar module capacity reaches 210 GW, cell capacity hits 27 GW (Mercom / JMK Research, mars 2026)
- IEA — Solar PV Global Supply Chains (rapport 2022)
- MNRE — Production Linked Incentive (PLI) Scheme (officiel)
- MNRE — Approved List of Models and Manufacturers (ALMM) (officiel)
- TaiyangNews — Réduction BCD modules et cellules (février 2025)
- Wood Mackenzie — Perfect Storm in the Indian Solar Supply Chain (octobre 2025)