L’état des stocks de bar en Atlantique Nord a évolué entre 2015 et 2025. La France a bâti l’une des architectures de protection marine les plus denses d’Europe. Le déplacement des espèces peut créer un décalage avec des clés de répartition des quotas historiquement fixes, malgré la révision annuelle de nombreux TAC.
L’essentiel
- La régulation classique produit des résultats mesurables : +35 % pour le bar en Atlantique Nord, +22 % pour la morue en ZEE française entre 2015 et 2025 (IFREMER).
- Plus de 20 % des eaux territoriales françaises sont désormais classées en aires marines protégées, sur un objectif européen de 30 % d’ici 2030.
- Le défi n’est plus seulement réglementaire : le réchauffement océanique déplace les espèces vers le nord et en profondeur, rendant certains quotas obsolètes avant même leur révision.
- L’Islande et la Nouvelle-Zélande ont obtenu des rebonds plus rapides avec des quotas transférables, mais au prix d’une concentration de propriété que la France a choisi d’éviter.
- La tension entre efficacité écologique et équité sociale dessine les prochains arbitrages de la politique maritime française à l’horizon 2030.
Les rebonds sont réels, et c’est la première chose à retenir
Entre 2015 et 2025, l’état du bar européen dans l’Atlantique Nord a évolué. Ces évolutions s’inscrivent dans une décennie de gestion réglementaire.
Les décisions de gestion, telles que les plans de gestion pluriannuels définis dans le cadre de la Politique commune de la pêche réformée en 2013, les restrictions de captures en période de frai et les fermetures saisonnières de zones sensibles, peuvent contribuer au rétablissement des stocks. Derrière chaque pourcentage de récupération, il y a des armateurs qui ont accepté des saisons raccourcies, des pêcheurs côtiers qui ont composé avec des règles plus strictes, des scientifiques de l’IFREMER qui ont tenu les séries temporelles sur lesquelles repose tout le dispositif.
La France a aussi construit une architecture de protection qui va au-delà des seuls quotas. Le réseau d’aires marines protégées couvre une part importante des eaux maritimes sous juridiction française, tandis que l’objectif européen est de 30 % d’ici à 2030. Ces aires ne constituent pas toutes une protection stricte : une partie d’entre elles tolèrent des usages compatibles avec la pêche artisanale. Mais certaines réserves marines effectivement protégées peuvent exporter des adultes ou des larves vers des zones de pêche adjacentes, sous des conditions écologiques et de gestion favorables.
Les quotas et les aires protégées sont des outils complémentaires dont l’efficacité dépend de leur conception, de leur mise en œuvre et du contexte écologique.
Les espèces se redistribuent au gré des températures
Le problème surgit ici. Pendant que la régulation protège des populations dans des zones définies, l’océan se réchauffe et les espèces bougent.
La répartition du bar peut évoluer vers le nord et en profondeur. La répartition d’espèces méditerranéennes peut évoluer le long des côtes bretonnes. La répartition d’espèces boréales comme le lieu noir peut évoluer. Ces migrations ne suivent aucun calendrier administratif : elles se produisent selon la thermocline, pas selon le règlement européen.
Les déplacements de distribution peuvent créer ou accentuer des décalages entre les unités biologiques et les frontières de gestion ; l’ampleur et l’évolution de ces difficultés doivent être établies stock par stock. Un déplacement important d’une population peut rendre inadaptées la zone de gestion et la clé de partage d’un quota, sans nécessairement rendre le quota global inutile. Une aire marine protégée délimitée pour préserver une frayère peut perdre de sa pertinence si l’espèce cible se reproduit dans d’autres zones.
Les espèces thermophiles peuvent voir leur répartition évoluer avec le réchauffement. Les TAC sont généralement fixés chaque année ; les plans pluriannuels n’obéissent pas à une périodicité générale de révision de cinq à dix ans. Or sur certaines espèces, les déplacements observés en dix ans sont déjà substantiels. Les déplacements d’espèces peuvent créer un décalage entre des clés de répartition historiquement fixes et la distribution actuelle des stocks, malgré la révision périodique des TAC.
Des améliorations sont observées pour certains stocks et indicateurs, notamment pour le bar européen, mais elles doivent être précisées stock par stock. Les deux coexistent, et les distinguer exige une capacité de suivi que tous les États membres de l’UE ne possèdent pas au même niveau.
Le choix français face au modèle islandais
L’Islande et la Nouvelle-Zélande disposent de systèmes de quotas transférables, c’est-à-dire de droits de pêche cessibles sur le marché. Ces systèmes font partie de leur gestion des pêches, sans démonstration ici qu’ils expliquent à eux seuls des rebonds de stocks.
Dans un système de quotas transférables, chaque armateur reçoit une part du total admissible de captures qu’il peut vendre, louer ou acheter.
Les effets écologiques, économiques et sociaux des systèmes de quotas transférables nécessitent des études spécifiques.
La politique française et européenne comporte des instruments de soutien et de protection de la petite pêche côtière, sans constituer une séparation générale et étanche avec la pêche industrielle. Les effets de ces règles sur le rétablissement des stocks et l’adaptabilité nécessitent des évaluations spécifiques.
Le vrai arbitrage n’est pas entre efficacité et équité comme s’il s’agissait de deux valeurs incompatibles. Il s’agit de savoir quel niveau de lenteur dans la récupération des stocks est acceptable pour maintenir une structure sociale de la pêche. Et à mesure que le climat accélère les transformations, la marge de tolérance pour cette lenteur se réduit.
La France compte 73 % des espèces d’oiseaux de l’UE : ce que cela révèle des angles morts
Les oiseaux peuvent fournir des indicateurs complémentaires de l’état des écosystèmes marins et de la disponibilité des proies, mais ils ne remplacent pas les évaluations de stocks. Les populations de fous de Bassan, de sternes pierregarins, de macareux moines dépendent directement de la disponibilité des poissons fourrages, sprats, anchois, lançons, que la pêche industrielle et les variations climatiques affectent simultanément. Quand les poissons fourrages se raréfient ou se déplacent, les oiseaux marins peuvent refléter ces changements.
La diversité aviaire présente en France en fait un observatoire utile pour les effets écosystémiques de la pêche et du changement climatique. L’IFREMER et les gestionnaires d’aires marines protégées ont commencé à intégrer ces indicateurs biologiques dans leurs protocoles de suivi, une approche dite « écosystémique » qui dépasse la gestion espèce par espèce pour s’intéresser aux équilibres de chaîne alimentaire.
Cette approche est plus complexe à administrer, mais elle est plus robuste face au changement climatique. Une gestion qui ignore les interactions trophiques peut accroître les risques d’erreur et réduire la robustesse de la gestion ; une approche écosystémique est recommandée. Les suivis aviaires sont des indicateurs écosystémiques complémentaires aux captures, aux enquêtes scientifiques en mer et aux autres données biologiques et environnementales.
Réguler une cible mobile
Les prochaines années poseront un défi à la fois méthodologique et politique : adapter une architecture réglementaire conçue pour gérer des populations stables à un système qui se réorganise en temps réel.
Plusieurs pistes sont explorées. L’IFREMER travaille sur des modèles de distribution prospectifs qui intègrent les scénarios climatiques dans les projections de stocks. L’idée est d’anticiper les déplacements d’espèces et d’ajuster les zones de gestion avant que les populations aient déjà migré, plutôt qu’après. C’est un changement de temporalité majeur dans la façon de concevoir la régulation.
Une deuxième piste concerne la flexibilité des quotas. Plusieurs chercheurs plaident pour des mécanismes de révision annuelle sur certaines espèces à forte mobilité, plutôt que des plans pluriannuels fixes. Cela demande une capacité de suivi en temps quasi-réel, des données de captures rapportées rapidement, des campagnes d’évaluation plus fréquentes, qui implique des investissements dans les systèmes d’information halieutique.
Une troisième piste touche aux usages économiques de la pêche. Des programmes pilotes dans certaines régions atlantiques explorent des modèles où des pêcheurs participent à la collecte de données scientifiques, créant un revenu complémentaire tout en améliorant la qualité du suivi. C’est une façon de lier l’intérêt économique des professionnels de la pêche à la qualité de l’information sur laquelle repose leur propre régulation. Comme le montrent les transformations économiques dans d’autres secteurs face aux nouvelles contraintes environnementales, les ajustements les plus durables sont ceux qui alignent les incitations des acteurs avec les objectifs collectifs.
L’objectif européen de 30 % d’aires marines protégées d’ici 2030 fournit un cadre. Mais la qualité de la protection importe autant que la superficie couverte. Une aire protégée sur le papier qui tolère des pratiques destructives ne protège rien. La France devra arbitrer, dans les prochaines années, entre l’expansion quantitative du réseau et le renforcement qualitatif des zones existantes, deux objectifs qui ne sont pas forcément compatibles à moyens constants.
Les limites des rebonds de stocks
Les indicateurs du bar européen se sont améliorés par rapport au milieu des années 2010 ; toute conclusion sur la morue doit préciser le stock ICES concerné et s’appuyer sur son évaluation. Ils confirment qu’une régulation bien conçue et bien appliquée peut renverser des tendances de dégradation qui semblaient structurelles. Sur ce point, l’optimisme est justifié par les données.
Mais un rebond de stock dans une zone géographique donnée ne garantit pas la stabilité à long terme si les conditions qui ont permis ce rebond changent plus vite que la régulation. Les espèces qui ont récupéré sous un certain régime thermique pourraient se retrouver à nouveau sous pression dans dix ans, non par surpêche, mais par inadéquation entre leur habitat optimal et les températures disponibles.
Le modèle français peut contribuer à des résultats écologiques. La prochaine étape est de démontrer qu’il peut les maintenir dans un environnement changeant, et pour cela, le suivi, l’application des règles, les révisions adaptatives et l’intégration des données climatiques sont des compléments importants aux quotas dans la gestion des pêches.
Le défi n’est pas de choisir entre protection des stocks et adaptation au climat. Il est de construire une régulation qui fasse les deux en même temps, sans sacrifier les équilibres sociaux qui donnent à la pêche artisanale française sa légitimité et sa résilience. Les pays qui résoudront cette équation les premiers fourniront le modèle que les autres adopteront.
Sources
- European Biodiversity Information System, Fiche France
- IFREMER, Rapports annuels 2026 sur l’état des stocks halieutiques (ifremer.fr)
- OBIS Ocean Biodiversity Information System, données de distribution des espèces marines (obis.org)
- Commission européenne, Politique Commune des Pêches, révision 2013 et cadre pluriannuel (ec.europa.eu/fisheries)
- Commission européenne, Stratégie pour la biodiversité 2030, objectif 30 % d’aires marines protégées (ec.europa.eu/environment/strategy/biodiversity-strategy-2030)