En 2006, des émeutiers ont incendié Chinatown et endommagé le Parlement de Honiara dans un contexte de crise politique. Dans les États-îles du Pacifique, le pouvoir coutumier et la démocratie libérale coexistent depuis l’indépendance sans que l’un absorbe l’autre. Chaque crise politique ramène au premier plan les assemblées héréditaires et les conseils de chefs, parce que les institutions formelles n’ont jamais occupé seules le terrain de la légitimité. Ce dualisme est structurel, non transitoire.

L’essentiel

  • Dans les États-îles du Pacifique, le pouvoir coutumier et le pouvoir parlementaire coexistent depuis l’indépendance sans que l’un ait absorbé l’autre.
  • Les institutions coutumières jouent un rôle lors de certaines crises politiques dans ces territoires.
  • La légitimité héréditaire précède les constitutions ; elle n’a pas été remplacée par elles, mais mise entre parenthèses.
  • Des programmes de renforcement de l’État ont été financés dans le Pacifique, mais leur efficacité face au pluralisme de la légitimité varie.
  • Pour les années 2030, la question ouverte porte sur la possibilité de concevoir des formes hybrides reconnues juridiquement, ou sur le maintien de la cohabitation informelle comme seule issue.

Le retour des chefs ne constitue pas un recul

Les îles Salomon comptent neuf provinces, plusieurs dizaines de groupes linguistiques distincts, et une constitution inspirée du modèle de Westminster. Elles ont un Premier ministre, un Parlement élu, des partis politiques. Elles ont aussi des chiefs dont l’autorité, notamment sur les litiges fonciers coutumiers, n’a jamais été formellement transférée à l’État.

Lors de certaines crises politiques, dont les troubles de 2000 et 2006, les chefs de village et les conseils coutumiers ont joué un rôle de médiation. Des travaux universitaires montrent que ces institutions exercent une autorité sur les questions foncières et qu’elles ne sont pas des survivances en voie d’extinction.

Tuvalu offre un cas encore plus net. Avec onze mille habitants répartis sur neuf atolls, l’État formel y est squelettique par nécessité. Le falekaupule, l’assemblée d’anciens de chaque atoll, gère les affaires quotidiennes selon un droit coutumier oral.

Le Parlement national légifère et les falekaupule coopèrent sur les affaires insulaires et coutumières.

Wallis-et-Futuna présente la configuration la plus formalisée de cette dualité. Territoire français depuis 1961, il est gouverné conjointement par un administrateur nommé par Paris et par trois royaumes coutumiers, Uvea, Sigave et Alo, dont les rois (lavelua et sau) exercent une autorité reconnue par le statut de 1961 lui-même. La démocratie représentative et la royauté héréditaire y sont inscrites dans le même texte juridique. Lorsqu’un roi est renversé par ses propres sujets selon le droit coutumier, comme cela s’est produit plusieurs fois depuis les années 1980, l’administration française doit en prendre acte sans pouvoir trancher.

La démocratisation a contourné le problème de la légitimité

L’indépendance des États du Pacifique s’est faite vite, souvent entre 1975 et 1980, sous pression des Nations Unies et des puissances coloniales qui voulaient clore leur présence régionale. Les constitutions ont été rédigées en quelques mois, calquées sur des modèles britanniques ou français, avec une attention variable aux structures préexistantes.

Le résultat est ce que Ronu Mohanty et Peter Larmour appellent dans leurs travaux sur les institutions pacifiques une « légitimité parallèle » : deux sources d’autorité, deux registres de droits, deux modes de résolution des conflits, qui se superposent sans jamais vraiment fusionner. Les élections produisent des gouvernements. Les gouvernements légifèrent. Mais la mise en œuvre concrète des politiques, sur les terres, sur les ressources marines, sur les litiges familiaux, passe par des intermédiaires coutumiers que l’État n’a ni nommés ni formés ni salariés.

Cette configuration dépasse le seul Pacifique, mais elle y prend une acuité particulière pour des raisons géographiques. Dans un archipel où chaque île forme une communauté à part entière, avec son propre réseau de parenté et ses propres droits sur le lagon, un État central ne peut pas prétendre au monopole de la légitimité. La distance physique maintient vivant le pouvoir local là où la politique échoue à le faire.

Les bailleurs de fonds internationaux, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Union européenne, ont financé pendant trente ans des programmes de renforcement des capacités étatiques dans ces archipels : tribunaux, registres fonciers, services civils formés, forces de police professionnelles. L’investissement a produit des résultats réels sur certains indicateurs de gouvernance. Il n’a pas résolu les questions de fond : à qui appartient la terre, et qui a le droit de trancher un conflit dans un village.

Ces questions peuvent être traitées selon le droit coutumier, mais elles ne relèvent pas exclusivement de ce dernier.

Les crises comme révélateurs, pas comme anomalies

Les épisodes d’instabilité politique dans les États-îles du Pacifique sont souvent lus de l’extérieur comme des défaillances démocratiques. Le Bertelsmann Transformation Index 2026, qui couvre l’Océanie, note une fragilité persistante dans plusieurs archipels, liée notamment à la faiblesse des institutions formelles face aux pressions communautaires. Cette lecture est juste mais incomplète.

Les institutions formelles n’ont jamais eu le monopole de la légitimité dans ces États, et les crises le rendent visible. Aux îles Salomon en 2006, les émeutiers qui ont incendié le quartier chinois de Honiara exprimaient une frustration contre un gouvernement perçu comme extérieur aux communautés locales, un gouvernement qui prenait des décisions sur les ressources naturelles sans passer par les chefs qui, selon le droit coutumier, en sont les gardiens légitimes.

Dans le cas salomonais, une intervention régionale a visé à restaurer la sécurité et les institutions. Des travaux académiques examinent si ce type d’intervention s’inscrit dans un cycle durable.

Il s’agit d’un problème de conception institutionnelle. Certains chercheurs ont soulevé la question de savoir si les États-îles pourraient concevoir des institutions intégrant le pluralisme de la légitimité.

Les leçons pacifiques pour les architectes du state-building

L’échec répété des programmes de state-building est souvent attribué à des facteurs exogènes. Le cas pacifique illustre des difficultés liées à l’absence de résolution préalable des questions de légitimité.

En Afghanistan, les jirgas tribales et les réseaux de warlords ont exercé pendant vingt ans une autorité parallèle que l’État de Kaboul ne pouvait pas absorber. Dans le Sahel, les chefferies et les réseaux religieux continuent de gérer des fonctions que l’État formel prétend occuper sans en avoir les moyens ni l’assise. Dans les îles du Pacifique, la même dynamique se joue à une échelle plus petite et dans un contexte moins violent, ce qui la rend plus lisible.

Les modèles démocratiques exportés ont souvent sous-estimé la persistance des légitimités préexistantes. La Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones de 2007 a ouvert un espace conceptuel pour aborder autrement ce problème : elle reconnaît le droit des peuples autochtones à maintenir leurs institutions politiques propres. Elle n’a toutefois pas fourni les instruments juridiques permettant d’articuler ces institutions avec les États formels qui les englobent.

Ce chapitre rejoint d’ailleurs une question plus large sur la capacité d’action des États : quand les institutions formelles manquent d’ancrage dans la légitimité locale, les ressources publiques, même abondantes, produisent des résultats décevants.

Vers des formes hybrides : trois trajectoires possibles pour 2030-2040

La question centrale pour la décennie à venir n’est pas de savoir si le pouvoir coutumier survivra dans les États-îles du Pacifique. Il survivra. La question est de savoir si les systèmes politiques régionaux trouveront un moyen de formaliser son rôle, ou si la cohabitation informelle restera la seule issue.

Trois trajectoires se dessinent, sans qu’aucune ne soit inévitable.

La première est celle de l’intégration constitutionnelle explicite. Certains États ont déjà bougé dans cette direction. Le Vanuatu a inscrit dans sa constitution de 1980 un Conseil national des chefs, le Malvatu Mauri, avec un rôle consultatif formel sur les questions coutumières. Certains États du Pacifique ont expérimenté une codification du droit coutumier pour les droits fonciers. Ces expériences montrent qu’une hybridation formelle est possible.

Elles montrent aussi ses limites : le Malvatu Mauri reste consultatif, sans pouvoir de blocage réel, ce qui génère des tensions récurrentes avec les chefs qui estiment leur autorité sous-représentée.

La deuxième trajectoire est celle de la dualité gérée. Les deux systèmes coexistent sans être formellement articulés, mais des mécanismes pratiques de coordination se développent. Des magistrats formés au droit coutumier, des services fonciers qui reconnaissent les droits héréditaires, des procédures de médiation qui font une place aux chefs. Cette voie est moins élégante juridiquement mais peut-être plus robuste politiquement : elle n’impose pas une solution unique à des réalités très différentes d’un archipel à l’autre.

La troisième trajectoire est la capture. Certains chefs ou réseaux coutumiers peuvent instrumentaliser leur légitimité traditionnelle pour bloquer des réformes qui menacent leurs intérêts, notamment sur les questions foncières et les ressources naturelles. La légitimité coutumière peut aussi consolider des inégalités de genre, des hiérarchies héréditaires et des exclusions. Ce risque doit rester présent dans toute réflexion sur l’hybridation institutionnelle.

Les signaux à surveiller dans les années qui viennent sont clairs. Le Parlement des îles Salomon a engagé une réflexion sur la réforme du système provincial impliquant les conseils de chefs. Tuvalu et l’Australie ont conclu le traité Falepili Union, entré en vigueur le 28 août 2024, qui prévoit une voie de mobilité permanente. Plusieurs États du Pacifique sont engagés dans des discussions sur la gouvernance des ressources marines.

La possibilité de concevoir une démocratie stable dans un contexte de légitimité plurielle dépasse largement le Pacifique. Elle concerne la capacité des États à agir sur leur territoire quand leur légitimité est fragmentée, une difficulté que les démocraties consolidées commencent elles-mêmes à affronter sous d’autres formes.

Les enseignements de ces îles pour les autres démocraties

Il serait commode de traiter le Pacifique comme un cas exotique, trop petit et trop particulier pour en tirer des leçons généralisables. Ce serait une erreur.

Les États-îles du Pacifique sont des laboratoires malgré eux. Leur petite taille rend les dynamiques institutionnelles visibles à l’œil nu. Quand la légitimité est duale aux îles Salomon, on le voit dans les rues de Honiara. Quand un système de médiation coutumière fonctionne à Tuvalu, on peut le documenter dans un seul atoll. Ces cas permettent une analyse que la complexité des grands États rend difficile.

Dans le Pacifique, différentes sources de légitimité coexistent. Les institutions formelles produisent des résultats variables selon leur degré d’ancrage local.

La question pour les décideurs, dans la région et dans les organisations internationales qui accompagnent la gouvernance du Pacifique, n’est pas de choisir entre démocratie libérale et pouvoir coutumier, qui coexistent. La question est de savoir si on laisse cette cohabitation dans l’informalité, avec ses risques de capture et d’instabilité, ou si on construit des ponts juridiques suffisamment robustes pour que les deux systèmes se renforcent plutôt que de s’affronter. Plusieurs architectes constitutionnels travaillent sur ces ponts. Leur chantier mérite davantage d’attention qu’il n’en reçoit.


Sources

  1. Cambridge University Press & ANU Press, Gouvernance et pouvoir coutumier dans les États-îles du Pacifique : https://journals.openedition.org/jso/16232?lang=en
  2. Jon Fraenkel, ANU, travaux sur la gouvernance aux îles Salomon (Australian National University, Crawford School of Public Policy)
  3. Ronu Mohanty & Peter Larmour, institutions coutumières et État formel dans le Pacifique (ANU Press)
  4. Bertelsmann Transformation Index 2026, Océanie (Bertelsmann Stiftung)
  5. Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, 2007 : https://www.un.org/development/desa/indigenouspeoples/wp-content/uploads/sites/19/2018/11/UNDRIP_F_web.pdf
  6. Constitution du Vanuatu (1980) et statut du Malvatu Mauri, texte disponible via Pacific Islands Legal Information Institute : https://www.paclii.org
  7. Forum des îles du Pacifique, gouvernance des ressources marines et droits coutumiers (Pacific Islands Forum Secretariat)