Environ 85 % des espèces végétales australiennes sont endémiques. En 2026, IRENA, CREEI et l’IUCN ont publié un rapport sur les effets environnementaux locaux des centrales photovoltaïques à grande échelle, documentant un effet contre-intuitif : dans certains scénarios et pour certaines technologies, notamment l’éolien étudié en Suisse, un évitement strict peut augmenter l’impact total si les sites alternatifs sont moins productifs. Écarter les sites les plus productifs au profit de zones moins efficientes oblige à multiplier les installations pour atteindre le même rendement énergétique. Un plus grand nombre d’installations fragmente davantage d’habitat. Pour livrer le même gigawatt au réseau, une localisation moins efficiente peut exiger davantage de surface supplémentaire.
L’essentiel
- L’évitement strict des zones sensibles aux installations renouvelables peut augmenter l’impact cumulé sur la biodiversité si les sites alternatifs sont moins efficients et exigent davantage d’infrastructures pour produire la même énergie.
- L’Australie abrite environ 85 % d’espèces végétales endémiques, ce qui en fait un cas d’étude critique pour ce dilemme.
- L’IUCN a publié en 2024 une note technique sur la planification spatiale de l’éolien et du solaire, proposant d’optimiser simultanément localisation et rendement, plutôt que d’appliquer des règles d’exclusion uniformes.
- Ce dilemme dépasse l’écologie : il exige un arbitrage politique explicite sur les pertes acceptables, que ni les outils financiers ni les seules normes techniques ne peuvent trancher.
- Avant la vague de déploiement renouvelable 2027-2030, les modèles testés en Océanie pourraient être transférés aux grands hotspots continentaux, si les procédures nationales d’autorisation intègrent l’évaluation d’impact cumulé plutôt que site par site.
L’évitement strict : une intuition raisonnable qui peut se retourner
L’Australie, où la transition énergétique s’accélère dans l’un des points chauds de biodiversité les plus concentrés au monde, est le terrain où ce dilemme se documente en temps réel et où des réponses commencent à être testées.
L’idée est séduisante dans sa logique. Pour protéger les zones de haute valeur écologique, on les interdit aux éoliennes et aux panneaux solaires. Les promoteurs cherchent ailleurs. La biodiversité sensible reste intacte sur ces sites.
Le problème, c’est que ce raisonnement s’arrête au niveau du site individuel. L’approche de planification spatiale l’élargit à l’échelle du système. Un parc solaire exclu d’un site à fort rendement irradiatif se déplace vers une zone moins ensoleillée, moins productive. Dans l’Ouest des États-Unis, un scénario à forte part de renouvelables nécessite plus de 30 % de surface supplémentaire par rapport à un scénario tendanciel. Cette surface supplémentaire fragmente des habitats qui n’étaient peut-être pas classés « sensibles » selon les critères d’exclusion, mais qui abritent néanmoins des espèces endémiques, des corridors migratoires, des sols peu perturbés.
L’impact cumulé dépasse alors celui qu’aurait produit une installation mieux localisée mais moins évitée. Le mécanisme est présenté par une étude de cas suisse, alors en prépublication, documentant comment l’exclusion peut augmenter l’impact spatial global dans certains scénarios d’éolien lorsque les sites alternatifs sont nettement moins productifs.
Ce résultat ne plaide pas pour abandonner les protections. Il plaide pour les repenser à la bonne échelle.
88 % d’endémisme : pourquoi l’Australie est le bon terrain
L’Australie n’est pas un cas parmi d’autres. Son isolement géographique de longue date a produit une flore que l’on ne trouve nulle part ailleurs à cette proportion : environ 85 % des espèces végétales australiennes sont endémiques au continent. Quand un habitat est fragmenté là-bas, il n’y a pas de population refuge à quelques frontières de distance. La perte est définitive.
Ce contexte rend l’arbitrage entre transition énergétique et biodiversité particulièrement aigu. L’Australie s’est engagée à atteindre 82 % d’électricité renouvelable d’ici 2030, contre moins de 40 % aujourd’hui. Le déploiement prévu est massif. Sur un territoire aussi écologiquement irremplaçable, chaque décision de siting, le choix du lieu d’implantation d’une installation, a des conséquences qui ne se compensent pas facilement.
Le déploiement renouvelable en cours représente déjà une empreinte spatiale significative. Et ce déploiement va augmenter rapidement. C’est précisément cette pression qui rend la planification spatiale intégrée pertinente : elle a été conçue pour gérer un déploiement à grande vitesse dans un environnement à haute valeur irremplaçable, pas pour des situations où le temps de planification est long et les enjeux locaux limités.
Le lien avec d’autres questions de conservation marine ou terrestre en Océanie est réel. Quand un récif retrouve la vie mais pas de gardien, la leçon est la même : la protection ponctuelle, sans gouvernance d’ensemble, ne suffit pas à préserver les systèmes écologiques.
Les apports concrets du cadre IUCN-CREEI
L’IUCN et le China Renewable Energy Engineering Institute ont signé un protocole d’accord le 11 janvier 2025 à Abu Dhabi de coopération sur la recherche et les outils de planification spatiale des énergies renouvelables.
Le résultat est une carte de compromis. Certaines zones à haut rendement solaire ou éolien présentent une valeur de biodiversité faible ou nulle : elles deviennent prioritaires. D’autres cumulent fort potentiel et haute valeur écologique : elles nécessitent un arbitrage explicite. D’autres encore offrent peu des deux côtés : elles sortent naturellement du calcul.
Cette approche inclut des évaluations environnementales à plusieurs niveaux : projet, stratégique et cumulatif. Selon le régime applicable, le promoteur peut devoir évaluer les incidences environnementales et les solutions de substitution. Elle rend les compromis visibles et comparables. Les décideurs voient exactement combien d’habitat supplémentaire est fragmenté selon qu’ils choisissent telle ou telle configuration spatiale.
Cette visibilité est précisément ce qui manque dans les procédures actuelles, où les évaluations d’impact sont menées site par site, sans vision d’ensemble du système énergétique en cours de construction.
L’arbitrage que ni le marché ni les normes ne peuvent faire seuls
Une lecture concurrente mérite d’être examinée. Un économiste libéral s’inscrivant dans la tradition de Jean Tirole sur le design de marché ou de Cécile Philippe sur le coût réel des politiques énergétiques soulèverait une objection légitime : une procédure administrative centralisée produirait de meilleurs résultats qu’un marché correctement tarifé.
Si l’empreinte biodiversité était correctement valorisée, par une taxe, un permis négociable, ou une obligation d’achat de crédits biodiversité, les promoteurs auraient spontanément intérêt à maximiser leur rendement énergétique par unité de surface. Ils choisiraient les sites les plus efficients, pas parce qu’on le leur impose, mais parce que chaque hectare d’habitat supplémentaire leur coûterait. L’optimisation que le cadre IUCN-CREEI cherche à produire par la planification émergerait du calcul économique.
L’argument est sérieux. Mais il se heurte à deux limites que les données australiennes rendent visibles. La première : les marchés de crédits biodiversité restent immatures, peu liquides, et leur comptabilité écologique est contestée. Ils ne valorisent pas de la même façon un habitat fragmenté dans un couloir migratoire et un sol nu sans valeur écologique, bien que les deux entrent dans le même calcul de compensation. La seconde limite est plus profonde : certaines pertes de biodiversité sont irréversibles.
Le fait que 85 % des espèces végétales australiennes soient endémiques signifie que certaines espèces perdues ne se retrouveront nulle part ailleurs. Aucun marché, si bien conçu soit-il, ne compense la disparition d’une espèce unique. Le choix de préserver ou de sacrifier certaines zones relève d’un arbitrage de valeurs, distinct d’un calcul économique.
Anaïs Voy-Gillis le souligne dans Transition industrielle : du récit national aux territoires stratèges à l’échelle nationale française : aucun outil financier ne résout seul le conflit entre souveraineté énergétique et préservation du vivant. Un choix démocratique explicite sur les pertes acceptables s’impose. L’Australie l’illustre à l’échelle continentale. Le cadre spatialisé fournit la matière à décider, des cartes, des chiffres, des comparaisons, sans substituer une réponse toute faite à la délibération.
La même tension se retrouve en Europe : Nature en Europe : l’ambition réglementaire dépasse de 37 milliards le budget disponible montre que fixer des objectifs de protection sans les moyens de les tenir produit une impasse symétrique.
Avant 2030 : deux trajectoires, une seule fenêtre
La vague de déploiement renouvelable prévue entre 2027 et 2030 touchera plusieurs pays abritant des hotspots de biodiversité continentaux. Ces pays peuvent combiner planification spatiale intégrée, évaluation des sensibilités écologiques et exclusions ciblées plutôt que d’appliquer uniformément des règles d’exclusion strictes héritées des procédures actuelles.
L’étude compare cinq niveaux de protection de la biodiversité selon le scénario retenu. Le scénario de référence conserve des exclusions existantes tout en intégrant la planification technico-économique et environnementale. Le déploiement se concentre sur des sites moins efficients et implique des compromis entre protection de la biodiversité, localisation des projets, qualité des ressources, coûts et infrastructures de transport. Les zones déjà exclues ne couvrent qu’une partie des distributions d’espèces menacées, et les habitats non classés subissent une fragmentation accrue par la multiplication d’infrastructures.
Dans la seconde trajectoire, les approches développées en Australie et dans les archipels du Pacifique sont adaptées pour les grands hotspots continentaux. Les installations sont sélectionnées à partir du potentiel énergétique et d’un indicateur spatial de risque de biodiversité ; l’impact global est ensuite évalué pour la configuration retenue. Les pertes restent réelles, aucun scénario de transition énergétique à grande échelle n’échappe à une empreinte spatiale, mais elles sont minimisées et, surtout, choisies délibérément.
Deux besoins collectifs conditionnent la seconde trajectoire. Il faut d’abord cartographier les zones de biodiversité irremplaçable avant tout déploiement massif. Les cartographies existent à l’échelle mondiale, mais les données nationales détaillées et homogènes restent incomplètes dans de nombreux pays. Certaines procédures d’autorisation exigent déjà des évaluations environnementales au stade de la planification ou du projet, mais les exigences varient selon les juridictions. Il faut ensuite une méthode commune pour comparer l’impact biodiversité de différentes configurations spatiales, un équivalent du bilan carbone, mais pour l’empreinte sur le vivant.
Deux signaux permettront de mesurer quelle trajectoire s’impose. Le premier : le nombre de pays ayant intégré une évaluation d’impact cumulé biodiversité dans leur procédure nationale d’autorisation renouvelable, une évaluation à l’échelle du projet de déploiement, non site par site. Le second : les différences observées dans l’empreinte biodiversité entre pays appliquant le siting spatialisé et ceux maintenant l’évitement strict.
La fenêtre est courte. Les projets lancés actuellement atteindront l’étape de la mise en service dans les années qui suivront. Les décisions de localisation se prennent maintenant dans des procédures d’autorisation qui, pour plusieurs d’entre elles, ne savent pas encore calculer l’impact cumulé.
Les États insulaires du Pacifique, premiers à tester ce modèle
Les archipels du Pacifique présentent une contrainte supplémentaire que l’Australie continentale n’a pas : l’espace est physiquement limité. Sur une île de quelques centaines de kilomètres carrés, le compromis entre rendement énergétique et habitat n’est pas théorique. Il est immédiat et visible.
C’est précisément pour cette raison que des États insulaires testent des approches de siting spatialisé. Le SEI (Stockholm Environment Institute) suit plusieurs de ces expérimentations dans le Pacifique dans le cadre de ses travaux sur la gouvernance océanique. Les premiers retours d’expérience indiquent que la planification spatiale intégrée clarifie les arbitrages à l’amont, ce qui peut simplifier les procédures d’autorisation en réduisant les contestations installation par installation.
Ce modèle est exportable. Mais son transfert vers les grands pays à hotspots continentaux exige une adaptation : les volumes de déploiement sont sans commune mesure, les acteurs sont plus nombreux, et les intérêts politiques locaux compliquent la planification centralisée. Le financement de ce transfert, via un fonds dédié opérationnel avant 2027, comme le suggère l’architecture IUCN-CREEI, reste à construire.
La difficulté principale est politique : certains pays confrontés à la vague de déploiement 2027-2030 disposent de la capacité institutionnelle et de la volonté politique nécessaires pour planifier avant de déployer, d’autres non. L’Australie a engagé cette démarche.
Sources
- Wiley / IUCN / SEI, « Spatial planning framework for renewable energy siting in biodiversity hotspots » (2026), https://nph.onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/ppp3.70082
- Anaïs Voy-Gillis, Hugo Lambert, Tristan Méneret, Transition industrielle : du récit national aux territoires stratèges, Institut Terram, https://institut-terram.org/publications/transition-industrielle-du-recit-national-aux-territoires-strateges/
- IUCN, Conservation report 2026 (cité dans le cadre IUCN-CREEI)
- SEI (Stockholm Environment Institute), Ocean governance and Pacific island energy transitions (2026)
- Nature Conservancy, Renewable energy siting guidance (référence de méthode)



