En 2019, le taux de pauvreté des pensionnés était de 35 % en Lituanie, 51 % en Estonie et 54 % en Lettonie. Ces taux reflètent plusieurs facteurs économiques, sociaux et institutionnels.

L’essentiel

  • En Europe centrale et baltique, le ratio travailleurs par retraité passera de 5,5 en 2005 à 2,8 en 2050, selon Bruegel, comprimant mécaniquement les marges budgétaires disponibles pour l’éducation et l’investissement.
  • Malgré cette pression, 35 à 40 % des retraités des pays baltes vivent sous le seuil de pauvreté, contre 12 % aux Pays-Bas, qui ont indexé l’âge de départ sur l’espérance de vie (EU-SILC).
  • Le mécanisme est circulaire : des pensions insuffisantes coexistent avec une dépense publique en hausse, parce que la base de cotisants rétrécit plus vite que les réformes ne progressent.
  • Des pays comme les Pays-Bas, la Suède et la Finlande montrent qu’un ajustement paramétrique du système, couplé à des comptes notionnels, peut sortir de cette impasse.
  • La fenêtre d’action se referme : d’ici 2030, les cohortes nées dans les années 1960 auront atteint l’âge de départ, et le profil politique de l’électorat rendra les réformes structurelles plus difficiles à adopter.

Le piège des systèmes hérités de l’ère soviétique

Les systèmes de retraite d’Europe centrale et baltique ont été conçus à une époque où les pyramides des âges justifiaient leur architecture. Dans les années 1960 et 1970, un retraité était soutenu par quatre ou cinq actifs. Les cotisations entraient massivement, les prestations étaient modestes, et l’équilibre tenait. Cinquante ans plus tard, les mêmes règles s’appliquent à une structure démographique radicalement différente.

Le vieillissement est amplifié dans cette région par un facteur que l’Europe occidentale n’a pas connu à la même intensité : l’émigration des jeunes adultes. Depuis l’adhésion à l’Union européenne, les pays baltes ont perdu une fraction significative de leur population en âge de travailler. La Lettonie a vu sa population totale diminuer de près de 20 % entre 2000 et 2020, selon les données Eurostat. La Lituanie a suivi une trajectoire similaire. Les départs concernent prioritairement les actifs les plus qualifiés et les plus mobiles, dont les cotisations auraient alimenté le système.

L’émigration et le vieillissement se combinent ainsi en un mouvement de ciseau. La base de cotisants se rétrécit par le départ des jeunes. La population de retraités grossit par le vieillissement des cohortes nées dans les années 1950. Le ratio se dégrade des deux côtés simultanément, et les règles du jeu n’ont pas changé. Ce phénomène de concentration des jeunes dans les grandes capitales européennes, décrit dans nos analyses sur la jeunesse européenne qui se concentre dans les métropoles, prend ici une dimension fiscale directe : quand les jeunes partent, les cotisations partent avec eux.

Des retraités pauvres dans des pays qui dépensent plus pour les retraites

La part du budget consacrée aux pensions ne détermine pas, à elle seule, le niveau de vie des retraités.

Les données EU-SILC sur l’Europe centrale et orientale entre 2005 et 2022 l’illustrent clairement. Les dépenses liées au vieillissement exercent une pression sur les finances publiques baltes, mais l’évolution de la seule dépense de retraite diffère selon les pays et les réformes. En 2019, les taux de pauvreté des pensionnés étaient de 35 % en Lituanie, 51 % en Estonie et 54 % en Lettonie. Il faut citer le taux exact des pensionnés néerlandais pour la même année, le même seuil relatif et la même définition de population. L’écart peut dépendre de la conception du système comme du niveau de richesse nationale.

Le phénomène peut être lié à la conception des régimes, aux carrières contributives, à l’indexation et aux autres revenus des ménages ; il ne peut pas être attribué de façon générale à des régimes à prestations définies figées. Quand les pensions sont calculées sur des carrières courtes ou interrompues, que leur revalorisation ne suit pas l’inflation, et que l’âge de départ reste bas, le montant individuel versé peut rester insuffisant même si la masse totale dépensée augmente. Une dépense totale plus élevée ne permet pas, à elle seule, de conclure à une baisse réelle de chaque pension individuelle. La note SUERF de 2025 souligne que le vieillissement et les contraintes budgétaires mettent les régimes de retraite sous tension et que les effets de nombreuses réformes restent à venir.

L’investissement éducatif subit le contrecoup direct. Une hausse des dépenses liées au vieillissement peut accroître les arbitrages budgétaires, sans entraîner mécaniquement une baisse des dépenses en faveur des jeunes. Or ces investissements sont précisément ceux qui permettraient d’augmenter la productivité des actifs restants, et donc de soutenir le système à terme. La contrainte budgétaire n’est pas neutre : elle choisit le passé contre le futur.

Les choix de conception qui distinguent le système néerlandais des systèmes baltes

Les Pays-Bas ont commencé à ajuster leur système de retraite à la réalité démographique dès les années 2000. L’âge AOW a été relevé progressivement et a atteint 67 ans en 2024, non en 2021, puis il a été indexé sur l’espérance de vie future. Concrètement, si la population vit plus longtemps, l’âge de départ s’ajuste automatiquement lors des révisions périodiques. Cette indexation n’est pas une punition pour les retraités : c’est une règle qui protège la valeur des pensions en maintenant un ratio de financement soutenable.

La Suède a suivi une logique complémentaire avec ses comptes notionnels. Chaque cotisant accumule un solde virtuel, calculé en fonction des contributions versées et de l’espérance de vie à la date de départ. La pension résultante reflète ce que le système peut réellement payer. Ce mécanisme autoajustant absorbe les chocs démographiques sans nécessiter de négociations politiques à chaque génération. La Finlande a adopté un coefficient de longévité similaire depuis 2010.

Ces réformes ont un coût politique réel. Repousser l’âge de départ est impopulaire. Intégrer des mécanismes d’ajustement automatique, c’est accepter que les générations futures reçoivent moins que celles qui les précèdent si la démographie se dégrade. Mais les résultats sont là : le taux de pauvreté des retraités néerlandais est parmi les plus bas d’Europe, le système reste solvable, et les budgets publics conservent une marge pour financer l’éducation et la santé des actifs.

L’Organisation internationale du travail a documenté plusieurs vagues de réformes dans les pays d’Europe centrale et orientale depuis les années 2000, notamment en Estonie, en Slovaquie et en Pologne. Ces pays ont introduit des piliers par capitalisation pour diversifier le risque. Les résultats sont plus mitigés que dans les modèles scandinaves, notamment parce que la transition vers un système mixte a elle-même un coût de financement élevé dans les premières années, un coût que des économies encore en rattrapage ont du mal à absorber.

La spirale que l’émigration alimente

Il y a une logique perverse dans l’enchaînement démographique des pays d’Europe centrale. Les systèmes de retraite sous-performants génèrent des pensions insuffisantes. Des pensions insuffisantes peuvent accroître le soutien apporté par les familles à leurs parents âgés et réduire les ressources disponibles pour les jeunes ménages. Les perspectives de revenu, d’emploi et de qualité de vie peuvent influencer l’émigration ; les effets des pensions insuffisantes sur l’émigration ne sont pas établis.

Ce mouvement n’est pas inévitable. Les dynamiques rurales montrent qu’un engagement public durable peut inverser la tendance, mais cela suppose que les budgets publics disposent d’une marge pour financer autre chose que les prestations obligatoires. Des dépenses de pension élevées peuvent réduire la marge de manœuvre budgétaire, mais elles n’éliminent pas nécessairement le financement des autres politiques.

La Lituanie a tenté de freiner l’émigration par des politiques de retour et d’attractivité depuis 2016. Les résultats ont été partiels. La Lettonie a engagé une réforme plus profonde de son système de retraite, en introduisant progressivement des cotisations obligatoires au deuxième pilier. Les deux pays font face à des défis démographiques importants ; l’adéquation de leurs réformes doit être évaluée à partir d’objectifs et de projections explicitement définis. La Pologne, plus grande et dotée d’une économie plus diversifiée, a un peu plus de marge.

L’émigration soulève aussi une question de justice intergénérationnelle que les systèmes PAYG (pay-as-you-go, ou par répartition) ne traitent pas : les actifs qui partent ont souvent été formés aux frais du pays d’origine. Leurs cotisations futures alimenteront le système de leur pays d’accueil. L’Europe centrale finance la protection sociale d’Europe occidentale.

Quel contrat politique quand les jeunes votent moins et partent plus

La dimension proprement politique de cette crise est peut-être la moins discutée. Dans une démocratie, les réformes des retraites se décident par le vote. Le vieillissement peut dégrader à la fois le ratio économique de soutien et la structure par âge de l’électorat, mais leurs évolutions ne sont pas identiques par définition.

En Europe centrale, les cohortes nées dans les années 1955-1965 représentent aujourd’hui une part électorale considérable. Elles sont proches de la retraite ou viennent d’y accéder. Elles ont un intérêt direct à préserver les paramètres actuels du système. Les jeunes en âge de voter sont à la fois moins nombreux, par les effets combinés de la dénatalité et de l’émigration, et moins mobilisés électoralement. Le résultat est une asymétrie de représentation politique qui rend les réformes structurelles difficiles à adopter, même quand leur nécessité est documentée.

Les coalitions qui gouvernent ces pays peuvent dépendre d’électorats sensibles à une hausse de l’âge de départ à la retraite. L’Etat perd en capacité d’action précisément là où l’action est la plus urgente.

L’article examine les inégalités de revenu et le vieillissement en Europe centrale et orientale ; il ne doit pas être cité comme preuve d’une thèse sur la nature non technique de la rigidité des pensions. Les solutions sont connues. Les modèles de référence existent. Les obstacles à la réforme peuvent être institutionnels et politiques.

Les pistes ouvertes, et la fenêtre qui se referme

Les pays qui ont réussi à réformer leurs systèmes l’ont presque tous fait dans une fenêtre de relative aisance démographique, avant que la pression soit maximale. La Suède a lancé ses comptes notionnels en 1998, quand le rapport de dépendance était encore favorable. Les Pays-Bas ont relevé l’âge de départ quand l’économie croissait et permettait d’absorber la transition. Ces réformes n’ont pas été indolores, mais elles ont été possibles parce qu’elles intervenaient avant le point de basculement.

Pour les pays baltes et la plupart des économies d’Europe centrale, la fenêtre existe encore mais elle se referme. Une grande partie des cohortes nées entre 1955 et 1965 atteindra l’âge de retraite entre 2020 et le milieu des années 2030, selon l’année de naissance et l’âge légal national. Le vieillissement peut réduire le nombre relatif de cotisants par retraité, mais l’évolution absolue et effective de la base de cotisants dépend notamment de l’emploi et de la migration. Réformer après ce point resterait possible dans un contexte politique potentiellement plus contraint.

Plusieurs pistes sont à l’étude ou en cours d’expérimentation dans la région. L’Estonie, qui dispose déjà d’un système à trois piliers depuis 2002, examine des ajustements de l’âge de départ et une meilleure indexation des pensions sur l’inflation. La Slovaquie a engagé un débat sur l’introduction d’un mécanisme de stabilisation automatique. La Lettonie renforce son deuxième pilier de capitalisation après l’avoir temporairement suspendu lors de la crise financière de 2008.

Ces ajustements sont nécessaires mais probablement insuffisants sans une politique complémentaire sur la rétention des actifs. Les deux leviers sont liés : un système de retraite plus soutenable libère des ressources budgétaires pour financer les politiques qui rendent les pays attractifs pour les jeunes travailleurs, logement abordable, services publics de qualité, formation continue. Sans ce second levier, la réforme des pensions réduit les coûts mais ne reconstruit pas la base productive. La pression sur le logement survit à la stagnation démographique dans plusieurs de ces pays : même là où la population diminue, les jeunes qui restent trouvent des marchés immobiliers inaccessibles dans les centres urbains.

Les évolutions démographiques posent aux sociétés baltes des enjeux à la fois actuariels et politiques. La structure par âge de l’électorat évolue, tandis que les finances publiques imposent des arbitrages entre les demandes sociales. Les modèles économiques pour y répondre existent. La difficulté peut tenir à la capacité des systèmes politiques à construire des coalitions intergénérationnelles.

Les exemples nordiques montrent qu’un système peut être à la fois plus soutenable et plus protecteur pour les retraités les plus vulnérables, à condition que la réforme soit conçue pour réduire la pauvreté des petites pensions en même temps qu’elle ajuste les paramètres globaux. C’est ce double objectif, solvabilité et protection, qui manque dans la plupart des débats d’Europe centrale, trop souvent réduits à la question de l’âge de départ ou du taux de remplacement, sans intégrer la dimension redistributive.


Sources

  1. Springer Journal of Population Research, Pension rigidity and demographic pressure in Central and Baltic Europe (2025)
  2. Bruegel Policy Brief, The demographic divide in Europe (2025), bruegel.org
  3. SUERF Policy Note, Pension system constraints in the eurozone (2025), suerf.org
  4. EU-SILC microdata, Poverty rates among retirees, Central and Eastern Europe, 2005-2022, Eurostat
  5. Organisation internationale du travail, Pension reforms in Central and Eastern Europe, ilo.org