Dans le Pacifique insulaire, les câbles sous-marins sont devenus importants pour la continuité des communications, de la gouvernance numérique et de certains services publics, mais les effets précis varient selon les pays et les dispositifs de secours. L’OCDE identifie l’accès fiable et abordable à Internet comme un défi critique pour les petits États insulaires du Pacifique, où les infrastructures numériques conditionnent désormais la gouvernance elle-même. Les câbles sont une infrastructure critique de connectivité et de résilience pour les États insulaires, mais ne constituent pas à eux seuls l’épine dorsale de l’État.

L’essentiel

  • Dans le Pacifique insulaire, les câbles sous-marins sont devenus des infrastructures d’État autant que de télécommunication : sans eux, les services publics, les élections et la continuité administrative vacillent.
  • L’OCDE qualifie l’accès Internet fiable d’enjeu critique pour la gouvernance des petits États insulaires du Pacifique, directement lié à la gestion des données publiques et à la prestation de services.
  • Le financement de ces câbles implique aujourd’hui des choix politiques majeurs : qui finance conditionne qui opère, et qui opère peut conditionner qui gouverne.
  • L’Australie et les États-Unis ont multiplié les initiatives pour contrer l’influence chinoise sur ces infrastructures, transformant un marché technique en terrain de compétition géopolitique ouverte.
  • La question de fond pour les États du Pacifique est de savoir s’ils peuvent transformer une dépendance infrastructurelle en capacité souveraine, et à quelles conditions régionales cette transformation devient possible.

Une île sans câble gouverne à l’aveugle

Les Îles Salomon avaient signé en 2017 un contrat avec Huawei Marine pour leur premier câble sous-marin ; l’Australie a financé un projet alternatif en 2018. L’Australie a majoritairement financé le Coral Sea Cable, avec des contributions de la Papouasie-Nouvelle-Guinée et des Îles Salomon; Vocus a été engagé pour sa réalisation. Les câbles sous-marins constituent des infrastructures critiques pour la connectivité, la résilience et les services numériques des États insulaires.

Comprendre pourquoi demande de regarder comment les gouvernements de cette région fonctionnent concrètement. Dans plusieurs États du Pacifique, des systèmes administratifs et des données publiques communiquent avec le reste du monde par des câbles sous-marins. Lorsqu’un câble unique est rompu, les communications et certaines activités administratives peuvent être fortement perturbées; l’ampleur dépend des redondances et des moyens de secours disponibles. Le Tonga a subi une coupure prolongée après l’éruption volcanique de janvier 2022, qui a isolé l’archipel pendant plusieurs semaines. Les entrées de transferts d’argent ont été perturbées par la coupure du câble, sans preuve qu’elles aient entièrement cessé.

Les communications gouvernementales ont été sévèrement perturbées et limitées, avec un recours restreint aux moyens satellitaires.

L’État n’avait plus de voix.

L’OCDE, dans son examen par les pairs de l’Australie réalisé en 2025 et publié en 2026, souligne explicitement que la connectivité numérique conditionne désormais la gouvernance et les services publics dans ces États. L’OCDE présente la connectivité numérique comme importante pour la gouvernance et la résilience, sans établir de hiérarchie explicite avec la capacité fiscale ou l’état de droit.

La propriété du câble crée des dépendances que la politique peinerait à défaire

Dans le Pacifique insulaire, les projets de câbles sous-marins examinés coûtent généralement de plusieurs dizaines à environ 135 millions de dollars australiens, selon le tracé et les branchements. La plupart des petits États insulaires du Pacifique mobilisent des financements mixtes, publics, multilatéraux, bilatéraux et privés, pour leurs projets de câble. Ils recourent fréquemment à des bailleurs, banques de développement et opérateurs privés, tout en conservant souvent une participation publique ou locale. Ces acteurs peuvent influer sur la conception, les routes, les marchés, les conditions de gouvernance et les sites d’atterrissage; cela ne prouve pas en soi un droit d’accès au contenu des données en transit.

La propriété, le financement et les normes techniques peuvent créer des dépendances ou des contraintes de long terme, mais leurs effets dépendent des contrats, des licences, du droit national, de la gouvernance et des capacités de régulation du pays concerné. Les contrats de construction et de maintenance sont établis durant le montage du projet ; les règles de surveillance du trafic et de souveraineté des données dépendent aussi de la réglementation, des licences et des contrats de services. Une fois le câble installé, les accords commerciaux et d’exploitation peuvent être difficiles à modifier selon leurs clauses ; mais les câbles ne sont pas enfouis à plusieurs kilomètres de fond : en haute mer, ils reposent généralement sur le fond marin, tandis que l’enfouissement concerne surtout les zones côtières vulnérables.

L’Australie, le Japon et les États-Unis ont coordonné le financement d’East Micronesia Cable; l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont cofinancé Tonga Hawaiki. Ces projets ne sont pas établis ici comme une initiative commune des quatre pays au titre du PGI. L’objectif affiché est de proposer aux États du Pacifique des alternatives aux offres chinoises, dont les conditions d’accès aux données ne sont pas toujours publiques. L’Australie a ainsi cofinancé le câble Coral Sea vers les Salomon et le câble East Micronesia reliant les États fédérés de Micronésie; elle a également financé avec la Nouvelle-Zélande le câble Tonga Hawaiki, approuvé avant l’éruption de 2022 et devenu particulièrement pertinent pour renforcer la résilience après cette catastrophe.

Ces investissements sont réels et ils changent des trajectoires concrètes. Les États insulaires doivent arbitrer entre plusieurs partenaires et risques de dépendance, tout en conservant des degrés variables de participation aux décisions de projet. La question de qui décide, et dans l’intérêt de qui, reste entière.

Les données publiques sont le nouvel enjeu de souveraineté

Le câble est la tuyauterie. Ce qui circule dedans est autre chose. Les données des citoyens, les flux financiers, les communications gouvernementales classifiées ou sensibles : tout cela transite par ces infrastructures. Où sont hébergées ces données, sous quelle juridiction, avec quels droits d’accès pour les opérateurs et pour les États étrangers qui ont contribué au financement : voilà les questions qui commencent à structurer les politiques de gouvernance numérique dans la région.

Plusieurs États du Pacifique ont engagé des réflexions sur la souveraineté des données publiques. Le problème est que les capacités techniques pour héberger localement les données gouvernementales manquent souvent. Les data centers coûtent cher, consomment de l’énergie, et supposent une expertise que des États de quelques centaines de milliers d’habitants peinent à entretenir. Le recours au cloud peut reproduire des dépendances : selon les systèmes et les pays, les données peuvent être hébergées localement, dans des clouds régionaux ou chez des fournisseurs étrangers, avec des conséquences juridiques variables.

Des initiatives régionales émergent pour mutualiser ces capacités. Le Forum promeut la gouvernance régionale des données et la souveraineté numérique. Un hébergement régional partagé, juridiquement soustrait aux grandes puissances, reste à construire. Les tensions politiques internes à la région compliquent ces efforts : certains États maintiennent des relations étroites avec Pékin tandis que d’autres s’en tiennent à distance. Les intérêts divergent et les cadres communs avancent lentement.

Le parallèle avec d’autres questions de gouvernance numérique est éclairant. L’article publié sur ce journal sur l’IA des administrations asiatiques montrait que la numérisation de l’État ne produit pas automatiquement de la capacité publique : elle peut au contraire créer de nouvelles dépendances envers des prestataires privés ou étrangers. La même logique vaut pour les câbles et les données : l’infrastructure ne suffit pas, les règles qui la gouvernent sont décisives.

Des modèles alternatifs existent et méritent d’être pris au sérieux

La dépendance n’est pas une fatalité technique. Elle résulte de choix de financement, d’architecture et de gouvernance qui peuvent être faits autrement.

Le modèle des câbles communautaires offre une voie. PICOT est une boucle sous-marine domestique de Nouvelle-Calédonie, associée aux infrastructures de l’OPT-NC, et non un modèle de gouvernance partagé entre plusieurs États du Pacifique. La Banque mondiale a soutenu des modèles de sociétés de projet et de partenariats publics-privés ou interétatiques, dont les modalités de propriété et de contrôle varient selon les projets. Un modèle de propriété publique ou locale peut modifier certains rapports de dépendance, mais PICOT ne démontre pas à lui seul un modèle interétatique alternatif.

L’autre levier est réglementaire. Des États du Pacifique renforcent leurs cadres de données et de cybersécurité avec l’appui de partenaires divers; l’existence d’un programme OCDE-PNUD couvrant explicitement protection, portabilité et localisation des données publiques n’est pas établie. Ces cadres ne déplacent pas des câbles, mais ils définissent surtout des droits individuels, des obligations de traitement et des règles de transfert; les prérogatives des États sur les données dépendent de règles juridiques et contractuelles spécifiques. C’est une forme de souveraineté plus légère, moins coûteuse, et qui peut être construite même quand l’infrastructure dépend d’acteurs extérieurs.

L’Australie, principal donateur de la région, a récemment renforcé ses engagements en matière de renforcement des capacités numériques dans sa stratégie de développement du Pacifique. Cela inclut la formation de fonctionnaires aux métiers de la donnée et le soutien à l’élaboration de politiques numériques nationales ; un engagement général imposant un hébergement sous contrôle local n’est pas établi par les sources consultées. Ces programmes sont modestes en volume, mais ils construisent quelque chose que les câbles seuls ne construisent pas : une capacité administrative interne.

Entre 2030 et 2045, la connectivité sera un test de capacité souveraine

Les choix techniques faits aujourd’hui dans le Pacifique insulaire auront des effets sur vingt ou trente ans. Un câble posé avec des clauses d’opération favorables à un acteur étranger n’est pas facilement renégocié. Une architecture cloud propriétaire peut entraîner des dépendances et des coûts de migration importants ; leur durée et leur réversibilité dépendent de l’architecture, des contrats, des compétences et des décisions publiques. Les petits États du Pacifique n’ont pas le luxe de l’erreur répétée.

La question pour les années 2030 est de savoir si la connectivité peut devenir un facteur d’autonomisation ou si elle restera structurellement un facteur de dépendance. Deux trajectoires se dessinent, sans qu’aucune soit inévitable.

Dans la première, les financeurs extérieurs continuent à poser des câbles selon leurs propres priorités géopolitiques, les États insulaires choisissent entre des offres concurrentes sans réelle capacité de peser sur les conditions, et la gouvernance numérique reste morcelée entre des systèmes incompatibles selon les partenaires. Dans ce scénario, la connectivité améliore les services mais ne renforce pas la capacité d’État : les données restent externalisées, les décisions techniques restent prises ailleurs, et la dépendance se reproduit à chaque nouveau cycle d’investissement.

Dans la seconde, les États de la région parviennent à bâtir des cadres de gouvernance communs autour des données publiques, à négocier collectivement les conditions des câbles avec leurs financeurs, et à développer une expertise interne suffisante pour auditer les architectures techniques qu’on leur propose. Cette trajectoire suppose une cohésion régionale que le Forum des Îles du Pacifique peine aujourd’hui à maintenir sur les questions numériques. Elle suppose aussi que les donateurs acceptent de soutenir des modèles de gouvernance qui leur donnent moins de contrôle opérationnel, sans qu’il soit établi dans quelle mesure Canberra et Washington ont intégré cette condition dans leurs stratégies.

Ce qui distinguerait les deux trajectoires n’est pas d’abord technique. Les câbles seront posés dans les deux cas, la connectivité progressera. La variable déterminante est institutionnelle : est-ce que les États insulaires construisent, avec l’aide de leurs partenaires, les capacités administratives, juridiques et techniques pour gouverner leur propre infrastructure numérique ? C’est une question que l’article publié sur ce journal sur la capacité d’action de l’État posait dans un tout autre contexte, mais avec la même logique : les outils ne suffisent pas si l’institution qui les utilise n’en a pas la maîtrise.

Les signaux à surveiller sont clairs. Le premier est l’évolution des cadres de gouvernance des données au sein du Forum des Îles du Pacifique : s’ils gagnent en substance et en contrainte, c’est un indicateur que la région construit une capacité collective réelle. Le second est la nature des clauses insérées dans les prochains contrats de câbles financés par l’Australie et les États-Unis : si ces clauses incluent des exigences de co-gouvernance et de transfert de compétences, plutôt que de simples garanties d’opération, le modèle change. Le troisième est le développement de capacités locales d’hébergement et d’audit des systèmes : des petits pays peuvent mutualiser ces capacités à l’échelle régionale, comme l’ont fait certains États des Caraïbes pour leurs registres civils et électoraux.

Aucun de ces signaux n’est encore décisif. Mais ils indiquent une direction, et certains acteurs travaillent dans ce sens avec une méthode sérieuse. La connectivité numérique du Pacifique insulaire n’est pas condamnée à rester une affaire de grandes puissances.


Sources

  1. OCDE, Examens de l’OCDE en matière de coopération pour le développement : Australie 2025, https://www.oecd.org/content/dam/oecd/en/publications/reports/2025/12/oecd-development-co-operation-peer-reviews-australia-2025_c9cbcc1a/c58230a4-en.pdf
  2. Forum des Îles du Pacifique, travaux sur la gouvernance numérique régionale et les cadres de protection des données (Pacific Regional Data Governance Framework), Forum des Îles du Pacifique, Suva
  3. Banque mondiale, rapports sur le financement des câbles sous-marins dans le Pacifique insulaire, dont le projet East Micronesia Cable, Banque mondiale, Washington D.C.
  4. Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), rapports sur la gouvernance numérique dans les petits États insulaires en développement, PNUD, New York