Entre avril 2024 et novembre 2025, l’Union européenne a adopté ou présenté plusieurs instruments pour défendre l’espace informationnel de ses démocraties. Cette cohérence de calendrier dit quelque chose sur la gravité du diagnostic : sans base factuelle partagée, les institutions démocratiques tournent à vide. L’UE fait le pari que cette base se construit, se finance et se protège comme n’importe quel autre bien public.
L’essentiel
- L’UE articule trois instruments : le Media Freedom Act et la directive Anti-SLAPP, tous deux adoptés le 11 avril 2024, et le European Democracy Shield, communication de novembre 2025.
- Le Media Freedom Act (applicable depuis le 8 août 2025) protège l’indépendance éditoriale, interdit les logiciels espions contre les journalistes et impose la transparence sur la propriété des médias (Commission européenne).
- La directive Anti-SLAPP, adoptée le 11 avril 2024, protège notamment les journalistes et défenseurs des droits humains contre les poursuites abusives; sa transposition devait intervenir au plus tard le 7 mai 2026.
- L’appel Horizon DEMOCRACY-10 finance trois projets de recherche sur l’alphabétisation médiatique et la cartographie de la désinformation pour 3,5 à 4 millions d’euros.
- La tension centrale porte sur la capacité de l’alphabétisation médiatique à reconstituer une base factuelle commune face à une désinformation algorithmique structurellement plus rapide que l’éducation.
Trois textes en neuf mois, une seule logique
Le Media Freedom Act est entré en application le 8 août 2025. Il protège l’indépendance éditoriale et interdit en principe les logiciels espions contre les journalistes, sous réserve d’exceptions strictement encadrées. Il oblige aussi les propriétaires de médias à se déclarer publiquement, ce qui permet à tout citoyen de savoir qui contrôle ce qu’il lit.
En novembre 2025, la Commission a présenté l’European Democracy Shield ; la communication formelle JOIN(2025) 791 final est datée du 12 novembre 2025. Cette stratégie intégrée dépasse le cadre des médias : elle couvre la manipulation de l’information en ligne, la protection des processus électoraux et le renforcement des institutions démocratiques face aux ingérences étrangères. Le Shield traite la désinformation comme une menace systémique plutôt que comme une série d’incidents isolés.
La directive Anti-SLAPP a complété le dispositif en avril 2024 ; le 7 mai 2026 était la date limite de transposition par les États membres. Son objet est précis : les poursuites-bâillon. Quand un État ou une entreprise attaque un journaliste ou un militant en justice, l’objectif n’est souvent pas de gagner le procès, c’est d’épuiser l’adversaire. Des années de procédure, des frais d’avocat qui s’accumulent, et beaucoup renoncent avant même que le tribunal se prononce. La directive crée un filtre : les juges pourront rejeter rapidement les poursuites manifestement abusives.
C’est une protection structurelle, pas symbolique.
Ces trois textes partagent une hypothèse commune : la santé de l’espace informationnel est une condition de possibilité de la démocratie, et l’État a un rôle légitime pour la garantir.
La « connaissance commune » selon Pinker et les facteurs qui la fragilisent
Le linguiste et psychologue cognitif Steven Pinker a formalisé une idée que les politologues utilisent depuis longtemps sans la nommer clairement : la coordination sociale repose sur la connaissance commune. Savoir que l’autre sait. Savoir que l’autre sait que tu sais. Cette récursivité produit la confiance, rend les institutions légitimes et permet la délibération.
Dans When Everyone Knows That Everyone Knows, Pinker montre que cette connaissance partagée est le substrat invisible des contrats sociaux, elle précède et rend possible la monnaie, le pouvoir politique, les normes collectives. Une élection fonctionne parce que tout le monde sait que tout le monde connaît les règles du jeu et partage une lecture minimalement commune des faits.
La désinformation algorithmique s’attaque précisément à ce mécanisme. Quand des récits contradictoires se diffusent rapidement et que les bulles informationnelles fragmentent les groupes, la connaissance commune s’érode. Les élections, les compromis législatifs, les politiques de santé publique, tout ce qui exige un accord minimal sur les faits, deviennent plus difficiles à légitimer. Une menace majeure réside dans la fragmentation collective de la connaissance.
L’investissement européen en alphabétisation médiatique vise directement ce problème. DEMOCRACY-01-10 prévoit de financer jusqu’à deux projets sur la participation politique dans les espaces multilingues, sous réserve de la sélection des propositions, avec un budget indicatif de 6 millions d’euros. Le travail consiste à apprendre aux citoyens à distinguer une source fiable d’une source fabriquée pour renforcer le socle commun.
Les limites de l’alphabétisation médiatique
Daron Acemoglu, Asuman Ozdaglar et James Siderius ont montré, dans un modèle théorique, que les incitations des plateformes à maximiser l’engagement peuvent favoriser les bulles informationnelles et les contenus peu fiables. Le Digital Services Act reconnaît que certains systèmes de recommandation ou choix algorithmiques peuvent amplifier des contenus émotionnels et contribuer à des risques informationnels, ce qu’il cherche à encadrer.
Depuis la régulation numérique européenne, les grandes plateformes opèrent sous des règles plus contraignantes en matière de recommandation algorithmique et de transparence sur la publicité politique. Mais le modèle de base reste intact : TikTok, YouTube et Meta reposent largement sur des recettes publicitaires, mais elles ne sont pas simplement « payées à la minute regardée ». Former des citoyens à l’esprit critique sur ce terrain, c’est demander à des piétons de s’adapter à une autoroute plutôt que de ralentir les voitures.
Cette tension entre éducation individuelle et architecture systémique traverse tout le débat sur la résilience informationnelle. La réponse européenne la reconnaît partiellement : le Democracy Shield couvre à la fois la formation des citoyens et la régulation des plateformes. Le Media Freedom Act attaque le problème côté offre, en renforçant les producteurs d’information fiable. L’Anti-SLAPP attaque les intimidations. L’appel Horizon attaque côté demande, en formant les citoyens.
L’ensemble forme une réponse plus complète qu’une seule jambe.
Mais le financement reste révélateur des priorités réelles. Six millions d’euros au total pour deux projets sur la participation politique dans les espaces multilingues : c’est une ambition de laboratoire, pas une politique de masse. Cette dotation illustre l’asymétrie entre les ressources consacrées à la formation des citoyens et celles mobilisées par d’autres acteurs de l’espace informationnel.
Les effets concrets du Media Freedom Act
Avant le 8 août 2025, l’interdiction spécifique du Media Freedom Act n’existait pas, bien que la légalité de pressions dépendît aussi d’autres normes européennes et nationales. Les pratiques variaient considérablement : certains États avaient des rédactions réellement indépendantes, d’autres avaient progressivement transformé leurs médias publics en outils de communication gouvernementale.
Le Media Freedom Act change l’équilibre juridique. Il impose aux États de respecter l’indépendance éditoriale, crée le Comité européen pour les services de médias chargé notamment de conseiller et coordonner, interdit en principe les logiciels espions contre les journalistes sous réserve d’exceptions strictement encadrées, et prévoit des recours explicites pour les garanties relatives aux sources et à la surveillance. La Hongrie et la Pologne ont résisté à certaines dispositions pendant les négociations : le texte final est un compromis, mais il fixe un plancher européen là où il n’y en avait pas.
La transparence de la propriété est une autre avancée concrète. Des pays comme Malte ou la Bulgarie avaient des structures de propriété des médias largement opaques, permettant à des intérêts politiques ou économiques de contrôler l’information sans s’exposer au regard public. La base de données de transparence que le règlement impose change cette réalité, lentement, mais structurellement.
L’Anti-SLAPP, ou comment défendre ceux qui coûtent cher à attaquer
Les poursuites-bâillon ont un profil-type. Elles visent des journalistes d’investigation indépendants, des ONG de surveillance, des militants locaux. Les poursuivants ont les moyens de tenir des années de procédure ; leurs cibles, souvent pas. La journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia faisait face à des dizaines de procédures simultanées quand elle a été assassinée en 2017. Sa mort a catalysé la prise de conscience européenne sur ce mécanisme.
La directive Anti-SLAPP, adoptée le 11 avril 2024, répond à ce pattern. Elle s’applique aux affaires civiles et commerciales présentant des implications transfrontières. Les juges nationaux recevront des outils pour identifier rapidement une poursuite abusive et la rejeter avant l’épuisement financier de la cible. Les États membres ont deux ans pour transposer la directive.
Le mécanisme protège aussi des acteurs que l’on n’associe pas spontanément aux libertés civiques : les chercheurs en santé qui documentent les effets d’un pesticide, les lanceurs d’alerte sur des pratiques financières, les associations environnementales qui contestent des projets d’aménagement. L’élargissement de la protection au-delà des seuls journalistes est délibéré : la résilience informationnelle d’une société dépend de tous ceux qui produisent de l’information vérifiée, pas seulement des rédactions professionnelles.
Affectation de trois millions et demi d’euros
Le sujet HORIZON-CL2-2024-DEMOCRACY-01-10 porte sur la participation politique dans les espaces multilingues. Le budget indicatif était de 6 millions d’euros pour deux projets : c’est modeste en volume, mais les objectifs sont précis. La cartographie des réseaux de désinformation, qui produit quoi, à quelle vitesse, avec quels relais, est un travail de longue haleine que les équipes universitaires font mieux que les agences gouvernementales. L’EDMO, l’Observatoire européen des médias numériques, coordonne déjà un réseau de fact-checkers à travers l’Europe et sert de point d’ancrage pour ces travaux.
La question de la scalabilité reste ouverte. Un projet de recherche sur l’alphabétisation médiatique produit des méthodes. Des méthodes efficaces doivent ensuite être déployées dans les systèmes éducatifs de vingt-sept États membres, avec des langues différentes, des cultures médiatiques différentes et des niveaux d’urgence différents. La Finlande enseigne l’esprit critique médiatique depuis les années 1990 et obtient des résultats mesurables. La Bulgarie part d’un point très différent.
Financer la recherche est une condition nécessaire ; transposer les résultats dans les salles de classe l’est aussi, et cela dépend des États membres, pas de Bruxelles.
Ce défi de mise en œuvre est commun à de nombreuses politiques européennes, c’est une tension que l’on retrouve dans d’autres domaines de gouvernance supranationale, où le cadre est fixé au niveau européen mais l’exécution reste nationale.
La démocratie délibérative exige un plancher factuel
Le pari européen est lisible : une démocratie délibérative fonctionne si ses membres partagent un minimum de faits communs. La formation au jugement critique sur l’information est donc une dépense productive, comparable à l’alphabétisation au sens classique. Les économies qui ont investi massivement dans l’éducation de base ont obtenu des retours durables sur leur cohésion sociale et leur capacité de gouvernance.
La désinformation algorithmique est un phénomène suffisamment récent pour que les études de long terme manquent encore. Ce que l’on sait : des observations suggèrent une corrélation entre la méfiance envers les institutions et la polarisation factuelle. Les causalités en jeu restent complexes et bidirectionnelles, ce qui complique les diagnostics. Former des citoyens à la vérification des sources require un travail parallèle sur la crédibilité institutionnelle.
C’est pourquoi la cohérence du package européen compte autant que ses pièces individuelles. Le Media Freedom Act renforce l’indépendance des médias. L’Anti-SLAPP protège ceux qui produisent de l’information coûteuse à obtenir. L’appel Horizon forme ceux qui la consomment. Et le Democracy Shield tente de réduire l’asymétrie entre les acteurs qui injectent de la désinformation et ceux qui tentent de la corriger.
La question qui restera ouverte après 2026 est de savoir si la régulation des plateformes, le quatrième élément que l’UE a tenté d’adresser via le Digital Services Act, produit des effets mesurables sur la qualité de l’espace informationnel. Si certains choix algorithmiques amplifient les contenus émotionnels aux dépens des contenus fiables, une régulation accrue peut constituer un complément possible à l’éducation aux médias. L’UE a posé les fondations d’une politique cohérente ; elle mesure encore si les fondations tiennent le poids de la charge.
Sources
- Commission européenne, Direction générale des réseaux de communication, contenus et technologies, Politique de littératie médiatique : https://digital-strategy.ec.europa.eu/en/policies/media-literacy
- Steven Pinker, When Everyone Knows That Everyone Knows: Common Knowledge and the Mysteries of Money, Power, and Everyday Life : https://stevenpinker.com/publications/when-everyone-knows-everyone-knows-common-knowledge-and-mysteries-money-power-and
- Commission européenne, European Media Freedom Act, texte réglementaire, applicable depuis le 8 août 2025 (Règlement UE 2024/1083)
- Commission européenne, Directive Anti-SLAPP, adoptée le 11 avril 2024, transposition au plus tard le 7 mai 2026
- Commission européenne, European Democracy Shield, communication stratégique, novembre 2025
- Horizon Europe, sujet HORIZON-CL2-2024-DEMOCRACY-01-10, financement de la recherche sur la participation politique dans les espaces multilingues (6 M€ pour 2 projets indicativement)
- EDMO, European Digital Media Observatory, répertoire des pratiques d’alphabétisation médiatique : edmo.eu
- Daron Acemoglu et Simon Johnson, Power and Progress: Our Thousand-Year Struggle Over Technology and Prosperity, PublicAffairs, 2023



