Les Israéliens doivent voter le 27 octobre 2026 pour la première fois depuis les élections législatives du 1er novembre 2022. Ces élections arrivent à un moment où plusieurs variables institutionnelles sont encore indéterminées. Le pays a connu une contestation judiciaire, des pressions sur les médias et une fragmentation de l’opposition. Les cas hongrois et polonais montrent que des réformes institutionnelles rapides peuvent affaiblir les contre-pouvoirs, sans établir une irréversibilité.
L’essentiel
- La dérive illibérale suit généralement une séquence de mesures institutionnelles successives, dont plusieurs peuvent compliquer un éventuel retour en arrière.
- Des indicateurs de gouvernance ont enregistré une dégradation en lien avec les tensions autour de la réforme judiciaire et le contexte de guerre.
- La Hongrie après 2010 et la Pologne après 2015 offrent des points de comparaison : une restauration institutionnelle s’est avérée difficile en Hongrie après quinze ans, tandis qu’elle restait possible en Pologne après huit ans.
- L’équilibre entre les impératifs de sécurité et le maintien des garde-fous institutionnels figure parmi les enjeux des élections d’octobre 2026.
- Des signaux de résistance existent : mobilisation civile soutenue depuis 2023, presse indépendante encore active, Cour suprême qui continue de statuer malgré les pressions.
La séquence que personne ne choisit délibérément
Chaque étape de la séquence modifie les incitations des acteurs qui auraient pu bloquer la suivante. L’affaiblissement des contrôles judiciaires peut élargir l’espace des mesures gouvernementales. Une fois la pression médiatique exercée, la position politique de l’opposition se complique. La séquence se referme sur elle-même parce que chaque maillon fragilise précisément celui qui aurait pu constituer un point d’appui pour un retour en arrière. Cette logique d’auto-renforcement, et non une intention déclarée, rend le processus difficile à percevoir depuis l’intérieur au moment où il se déroule.
Les dérives illibérales ressemblent rarement à un coup d’État. Elles ressemblent à une série de décisions défendables prises dans l’urgence, dont chacune semble réversible au moment où elle est prise, et dont l’accumulation ferme progressivement la porte.
Viktor Orbán n’a pas supprimé la démocratie hongroise en 2010. La majorité dirigée par Orbán a adopté une nouvelle loi électorale en décembre 2011, recomposé le Tribunal constitutionnel, et la Hongrie a abaissé l’âge obligatoire de départ des juges par des textes de 2011 entrés en vigueur en 2012. Chaque mesure avait une justification technique. En quatre ans, les réformes ont profondément modifié le cadre institutionnel et électoral hongrois. Lorsque l’Union européenne a lancé des procédures d’infraction sérieuses en 2018, les mécanismes européens n’avaient pas encore produit de progrès suffisants sur plusieurs déficits identifiés.
La Pologne a suivi le même chemin à partir de 2015, mais le retour en arrière y est resté possible. Le scrutin de 2023 a permis un changement de majorité parlementaire et le gouvernement Tusk a engagé une restauration institutionnelle qui dure encore, bien que cette restauration reste partielle. L’écart entre les deux trajectoires s’explique en partie par la durée du processus de dégradation institutionnelle dans chaque pays. En Hongrie, une restauration institutionnelle s’est avérée structurellement très difficile. En Pologne, elle était encore entrouverte.
C’est cette fenêtre qu’Israël regarde en face en 2026.
Les effets réels de la réforme judiciaire
La réforme judiciaire proposée par le gouvernement Netanyahu en 2023 visait officiellement à rééquilibrer les pouvoirs entre la Cour suprême et la Knesset. Elle a provoqué une mobilisation civile importante : manifestations soutenues, refus de participer à l’armée par des réservistes, avertissements d’économistes sur les conséquences pour le marché financier.
La réforme n’a pas été adoptée dans son intégralité. Mais elle a produit deux effets durables. La réforme contenait des mesures susceptibles de réduire le contrôle judiciaire, bien que ses promoteurs l’aient présentée comme un renforcement de la séparation des pouvoirs. Et elle a consommé une énergie civique considérable juste avant qu’Israël entre en guerre.
Entre 2023 et 2026, des indicateurs institutionnels ont enregistré une dégradation dans plusieurs domaines. Le brain drain s’est accéléré. Un nombre significatif de professionnels de haut niveau, majoritairement opposés à la réforme, ont quitté le pays ou préparent un départ. Ce type d’émigration sélective affaiblit précisément les groupes qui portent la résistance institutionnelle.
La guerre comme accélérateur de chaque étape
L’attaque du 7 octobre 2023 a modifié le contexte politique et sécuritaire. Elle a fourni un cadre dans lequel certaines mesures restrictives s’expliquent par des impératifs de sécurité. La couverture critique des opérations militaires a fait l’objet de pressions accrue. Les voix de l’opposition ont été contraintes à une retenue que la situation sécuritaire rendait difficile à refuser publiquement.
C’est le mécanisme classique de ce que les politistes appellent la « démocrature » : un régime qui conserve les formes électorales mais vide progressivement les contre-pouvoirs de leur substance. Les institutions restent debout. Leur capacité à contraindre l’exécutif tend cependant à s’affaiblir.
Le contexte israélien présente une particularité qu’ignoraient la Hongrie et la Pologne : la pression existentielle est réelle. Israël est en guerre, entouré d’acteurs qui contestent son existence. Cette pression réduit le temps disponible pour les délibérations institutionnelles et diminue l’appétit politique pour les débats sur les garde-fous, perçus comme des préoccupations de temps de paix.
Francis Fukuyama, dans sa mise à jour de 2024 de ses travaux sur la fin de l’histoire, identifie le risque propre aux démocraties sous pression : elles glissent vers l’autoritarisme par accumulation de décisions d’urgence qui ne sont jamais annulées une fois l’urgence passée. L’état d’exception devient l’état normal par simple inertie institutionnelle.
Les leçons polonaises et hongroises
La comparaison européenne est le seul laboratoire disponible à l’échelle documentée. Elle montre que la restauration démocratique est possible, mais que plus le temps passe, plus elle devient difficile à réaliser.
En Pologne, le gouvernement Tusk, élu en octobre 2023 après huit ans de dérive sous le PiS, a engagé une restauration de l’indépendance judiciaire. Deux ans plus tard, cette restauration se heurte encore à des juges nommés sous l’ère précédente, à un président de la République issu de l’ancien régime, à des lois organiques qui nécessitent des majorités qualifiées difficiles à réunir. Le processus avance, mais il est lent, contesté et coûteux politiquement. L’Union européenne a fourni un levier externe déterminant : le déblocage de fonds conditionnés à la restauration de l’État de droit.
En Hongrie, ce levier externe n’a pas suffi. En Hongrie, la reconfiguration institutionnelle, loi électorale, médias, universités, société civile, a produit un système où les différents éléments se renforcent mutuellement. La restauration supposerait de défaire simultanément des dizaines de mécanismes imbriqués, avec une opposition durablement fragmentée et un paysage médiatique où une part significative est contrôlée par des acteurs proches du gouvernement.
Israël en 2026 se situe à un stade où une dégradation institutionnelle a été documentée, mais où un changement de cap demeure plausible, comparable à celui de la Pologne avant 2023. Les institutions résistent encore partiellement. La Cour suprême continue de statuer. La presse indépendante publie. Les protestations de rue ont atteint une ampleur significative proportionnellement à la population.
La fragmentation de l’opposition comme variable décisive
La persistance d’une dégradation institutionnelle peut être liée au fractionnement de l’opposition politique. En Hongrie, ce calcul a fonctionné sur une longue durée. En Pologne, il a échoué en 2023 parce que des formations très différentes, libéraux, agrariens, conservateurs modérés, se sont coalisées sur les enjeux institutionnels.
En Israël, la fragmentation de l’espace politique est structurelle. Le système proportionnel israélien, assorti d’un seuil électoral de 3,25 %, produit une représentation multipartite marquée par des clivages profonds : statut des territoires, rôle de la religion, droits civils. Constituer une coalition alternative à Netanyahu implique d’assembler des partis aux divergences programmatiques profondes.
Depuis 2019, Israël a connu plusieurs scrutins. L’élection de 2021 a permis la formation d’une coalition alternative, tandis que les autres n’ont pas produit de majorité stable alternative. Cet épuisement électoral contribue à la dérive institutionnelle, car l’instabilité chronique renforce l’argument selon lequel seule la coalition sortante est capable de gouverner en temps de guerre.
Le rôle des élections d’octobre 2026
Les élections d’octobre 2026 arrivent à un moment où plusieurs variables sont encore indéterminées. La guerre à Gaza demeure un facteur influençant l’opinion publique. La position internationale d’Israël, marquée par des tensions avec plusieurs partenaires occidentaux et des désaccords sur la conduite des opérations, a affecté la légitimité externe du gouvernement. Et la mobilisation civile de 2023-2024, bien qu’épuisée, a produit des structures organisationnelles qui ont survécu.
Deux trajectoires restent plausibles, sans qu’aucune source disponible permette d’en probabiliser une.
Dans la première, la coalition sortante est reconduite. La dégradation institutionnelle se poursuivrait, affaiblissant progressivement les contre-pouvoirs.
Dans la seconde, une coalition large s’assemble et engage des réformes institutionnelles afin de restaurer les garde-fous démocratiques. Cette trajectoire suppose que les partis s’unissent autour de l’enjeu institutionnel malgré leurs divergences.
Ce qui distingue les deux trajectoires, au fond, c’est la capacité de l’élite politique israelienne à lire la leçon européenne sans l’avoir vécue. Les Polonais de 2023 avaient huit ans de PiS derrière eux : les conséquences concrètes sur les tribunaux, les universités, les médias, elles étaient palpables pour des millions d’électeurs. L’électeur israélien de 2026 juge la situation institutionnelle dans un contexte de guerre qui en rend les effets moins visibles. Les conséquences de la dégradation institutionnelle sont moins visibles du fait de l’urgence sécuritaire.
Les signaux à surveiller dans les semaines précédant le scrutin sont précis : le taux de participation dans les grandes villes, Tel Aviv, Haïfa, Beer-Sheva, où se concentre l’opposition à la coalition sortante ; la capacité des partis du centre à maintenir une liste commune sur au moins les enjeux institutionnels ; et la position des partis arabes israéliens, dont le comportement électoral aux scrutins récents a influencé la formation de majorités alternatives.
La démocratie libérale n’est pas une forme stable par nature. Elle est stable quand ses institutions le sont, et ses institutions le sont quand suffisamment d’acteurs politiques ont intérêt à les maintenir. Israël en 2026 est au point où les institutions conservent des soutiens politiques, mais cette possibilité d’inflexion s’affaiblit avec chaque scrutin qui reproduit les mêmes majorités.
Sources
- UCLA-Berggruen Report on Israeli Governance 2026, https://www.prleap.com/pr/314310/elections-will-determine-whether-israel-remains-the-middle-easts-only-democracy-new-report-says
- Francis Fukuyama, The End of History and the Last Man (mise à jour 2024), Cambridge University Press, https://www.cambridge.org/core/books/end-of-history-and-the-last-man/
- GIGA Hamburg, MENA Governance Report 2026, German Institute for Global and Area Studies
- V-Dem Institute, Democratic Backsliding Indicators, Université de Göteborg
- Varieties of Democracy (V-Dem), Democracy Report 2026, Université de Göteborg, https://www.v-dem.net



