Entre 2016 et 2024, la confiance dans les autorités électorales d’Amérique latine est passée de 32 % à 34 %. Latinobarómetro enregistrait aussi 47 % en 2006, mais pour une question différente portant sur le tribunal électoral. sans que les institutions formelles disparaissent. Ce chiffre pointe un mécanisme plus inquiétant que la fraude électorale classique : les citoyens votent, mais perdent confiance dans les institutions électorales. Des régimes illibéraux se sont consolidés dans certains pays de la région, coexistant avec des déficits institutionnels variables dans la prestation de sécurité, justice et services de base.
L’essentiel
- La confiance dans les autorités électorales en Amérique latine est passée de 47 % en 2006 à 34 % en 2024, alors même que les institutions formelles restaient en place. Entre 2016 et 2024, elle est passée de 32 % à 34 % (Latinobarómetro 2024).
- La faiblesse de capacité étatique est associée à plusieurs difficultés institutionnelles dans des régimes divers, sans que les données agrégées établissent une causalité démocratique.
- Un mécanisme documenté : quand le vote ne produit pas de résultats tangibles dans les domaines prioritaires pour les citoyens, la légitimité électorale s’érode.
- Pierre Rosanvallon, dans Le Nœud démocratique (2025), nomme cette aporie : les institutions peuvent formellement rendre des comptes sans que cette obligation produise de changement réel pour les citoyens.
- La trajectoire n’est pas irréversible : Des améliorations visibles de la performance publique peuvent, sous certaines conditions, renforcer la confiance dans les institutions publiques.
Le vote n’est plus la preuve que quelque chose va changer
Commençons par ce que le chiffre UNDP dit exactement. Entre 2016 et 2024, la proportion de Latino-Américains faisant confiance aux autorités électorales est passée de 32 % à 34 %. Latinobarómetro enregistrait aussi 47 % en 2006, mais pour une question différente portant sur le tribunal électoral. Cette chute se produit durant une période où les institutions électorales de plusieurs pays ont continué de fonctionner formellement. Les élections ont eu lieu. Les résultats ont été annoncés.
Les vainqueurs ont pris leurs fonctions. La mécanique était là, mais quelque chose d’autre manquait.
Dans certains États où la capacité exécutive est faible, voter ne produit pas toujours de changements visibles dans les services publics. Le signal part, mais rien ne bouge. Après plusieurs cycles de ce type, les citoyens concluent que le levier est truqué.
Le processus coïncide avec une érosion documentée de la confiance, sans que Latinobarómetro établisse un lien causal. La défiance ne porte pas sur la fraude au sens technique, bourrages d’urnes, votes fantômes. Elle porte sur le sentiment d’une utilité limitée du vote comme instrument de changement. Les Vénézuéliens qui ont voté Chávez, les Nicaraguayens qui ont voté Ortega, les Salvadoriens qui ont voté Bukele avaient tous le sentiment que les voies ordinaires avaient échoué avant eux. Cette chronologie n’est pas anodine : L’illibéralisme intervient souvent après d’autres signes de défaillance institutionnelle.
Il arrive après.
Rosanvallon au Brésil, en Bolivie, au Salvador
Marcel Gauchet a consacré une partie de son œuvre à une question qui semble abstraite mais se révèle très concrète en Amérique latine : à quoi sert le rendre-compte démocratique si personne ne peut être tenu responsable des résultats. Dans Le Nœud démocratique. Aux origines de la crise néolibérale (2024), il décrit une pathologie où les institutions répondent aux pressions immédiates sans jamais construire la capacité à tenir leurs promesses dans le temps. Les élections deviennent des événements rituels, formellement légitimants, substantiellement vides.
En Amérique latine, ce diagnostic trouve un terrain d’application direct. Prenons le Salvador. Nayib Bukele a été élu en 2019 sur un rejet explicite des deux partis qui avaient gouverné depuis la fin de la guerre civile. Son argument central : ils ont eu trente ans, ils ont échoué. Les homicides, la corruption, la misère, tout cela était documenté, vécu, insupportable.
Sa réponse illibérale aux droits, spectaculaire dans sa forme, coïncide avec une baisse officielle des homicides. Le taux d’homicides a chuté. La population a approuvé. Les institutions formelles ont été contournées ou affaiblies, mais la légitimité de résultats, elle, tenait.
C’est l’aporie que Rosanvallon décrirait comme caractéristique de notre époque : Dans le cas salvadorien, des résultats sécuritaires perçus ont contribué au soutien à un régime devenu plus illibéral. Les données BTI 2026 et V-Dem 2026 permettent une analyse complémentaire de la consolidation illibérale et des déficits de capacité étatique, sans établir mécaniquement un classement régional sans calcul explicite.
La lecture libérale : les institutions d’abord, les résultats ensuite
L’analyse de Rosanvallon rencontre une objection sérieuse, portée notamment par la tradition libérale institutionnaliste qu’Acemoglu et Johnson ont formalisée dans leurs travaux sur les institutions inclusives. Leur argument est le suivant : la capacité exécutive ne tombe pas du ciel. Elle repose sur des institutions qui protègent les droits de propriété contre l’expropriation et encadrent les contrats privés. Selon Daron Acemoglu, accroître la capacité étatique sans tenir compte des contre-pouvoirs peut intensifier les conflits de captation du pouvoir.
Appliqué à la LAC, cet argument dirait : Bukele a effectivement réduit les homicides, mais le régime d’exception a suspendu certaines garanties constitutionnelles et organisé une coordination entre sécurité, défense et police nationale. Le résultat visible s’accompagne d’une fragilisation des garde-fous institutionnels. Quand Bukele partira, ou quand son successeur reprendra les mêmes leviers pour d’autres fins, les garde-fous auront disparu. Les garanties constitutionnelles affaiblies créent une asymétrie entre gains à court terme et risques à long terme.
La tension entre légitimité procédurale et légitimité de résultats est réelle, et les données ne la tranchent pas définitivement. Les rapports disponibles associent une faible capacité exécutive à la fragilisation démocratique ; les données accessibles ne permettent pas de conclure que l’illibéralisme améliore durablement cette capacité. Les données disponibles permettent d’étudier séparément le recul démocratique et certains aspects de l’administration publique dans plusieurs pays. La promesse d’efficacité reste souvent une promesse.
Cela rejoint le diagnostic que nous avons examiné dans notre analyse de la démocratie française : la défiance institutionnelle progresse indépendamment de la qualité formelle des procédures, dès lors que les citoyens ne voient pas de lien entre leur participation et leur vie quotidienne.
Ce qui différencie les pays qui tiennent de ceux qui basculent
Tous les États d’Amérique latine à faible capacité exécutive n’ont pas produit de régimes illibéraux. Cette nuance est analytiquement importante. Le rapport UNDP 2026 et les données BTI distinguent plusieurs configurations. Dans certains pays, la faiblesse exécutive s’accompagne d’une société civile dense et d’une presse libre qui exercent une pression de substitution sur les gouvernants, pas en rendant l’État plus efficace, mais en rendant l’incompétence coûteuse politiquement. Dans d’autres, l’absence de ces contre-pouvoirs laisse le terrain libre.
Le Costa Rica illustre la première configuration. Avec un PIB par habitant comparable à plusieurs de ses voisins, il maintient des institutions électorales dont la crédibilité dépasse la moyenne régionale, soutenues par une culture civique de long terme et une presse indépendante. La capacité exécutive n’est pas exceptionnelle, mais la redevabilité informelle, journalistes, associations, opposition parlementaire, compense partiellement. Les citoyens ne voient pas toujours les résultats qu’ils attendent, mais ils voient que quelqu’un pose des questions et obtient des réponses.
C’est précisément le mécanisme que Rosanvallon identifie comme alternatif à la seule élection : les institutions de contre-démocratie, surveillance, veto, jugement, qui permettent aux citoyens de contrôler le pouvoir entre les scrutins. Là où ces mécanismes existent et fonctionnent, plusieurs pays ont maintenu une résistance institutionnelle plus durable. Là où ces contre-pouvoirs sont absents ou affaiblis, les risques de dérive autoritaire augmentent.
La question du financement des contre-pouvoirs se pose dans ce cadre avec acuité. Les think tanks africains dépendent à 80 % de bailleurs étrangers, une fragilité structurelle que la LAC connaît aussi dans certains pays. Quand les organisations de surveillance dépendent de financements extérieurs non pérennes, leur capacité à jouer ce rôle de substitution s’érode avec les cycles de financement.
Quelle démocratie peut fonctionner sans État capable
La question prospective centrale porte sur la possibilité de maintenir une citoyenneté électorale active dans un État structurellement faible, sans traverser une phase illibérale, et sur les conditions auxquelles cela serait réalisable.
Le scénario le plus pessimiste, que les données actuelles rendent plausible, est celui d’une érosion continue. Une amélioration de la capacité exécutive des États de la région pourrait influer sur la confiance dans les autorités électorales, actuellement à 34 % en 2024. À un certain niveau, l’élection cesse d’être un événement mobilisateur et devient une formalité que les élites accomplissent entre elles. Ce plancher n’est pas fixé avec précision par les données disponibles, mais les trajectoires du Venezuela et du Nicaragua illustrent la difficulté d’inverser ce processus une fois engagé.
Le scénario alternatif repose sur une hypothèse que plusieurs expériences documentées ont testée : Des réformes ciblées de capacité exécutive, concentrées sur les services publics, peuvent influer sur la perception citoyenne du fonctionnement de l’État. La sécurité de proximité, la délivrance de documents d’identité, l’accès aux soins primaires, ces domaines ne requièrent pas une transformation institutionnelle totale. Ils requièrent des services qui fonctionnent, dans des délais que les citoyens peuvent mesurer.
L’Uruguay figure parmi les pays aux plus hauts niveaux de confiance institutionnelle. Avec une capacité exécutive supérieure à la moyenne régionale selon les indices BTI, il préserve une confiance électorale plus stable. La relation causale est difficile à établir rigoureusement, les institutions uruguayennes ont une histoire longue, mais la corrélation est là et elle est stable dans le temps.
La piste de la démocratie participative locale mérite une attention particulière. Des dispositifs comme les budgets participatifs, d’abord testés à Porto Alegre dans les années 1990 et depuis exportés dans plusieurs villes de la région, permettent de créer un lien direct et visible entre décision collective et résultat concret. Quand des habitants décident ensemble de l’affectation d’un budget municipal et voient l’infrastructure construite, le lien entre vote et changement se reconstitue à une échelle où l’État faible peut encore délivrer. Le phénomène de consultation sans décision que nous avons analysé à l’échelle française montre cependant l’inverse de ce qui est possible : la participation qui n’engage à rien produit exactement la même désillusion que l’élection sans résultats.
Le signal à surveiller dans les prochaines années est précis : l’évolution de la confiance électorale dans les pays où des réformes administratives ciblées ont été engagées, désagrégée par niveau de satisfaction dans les services concernés. Si la corrélation tient, et les quelques expériences documentées suggèrent qu’elle tient, cela donnerait un argument empirique pour orienter l’aide internationale et les réformes nationales vers la capacité d’exécution plutôt que vers la seule architecture institutionnelle formelle.
Les limites de la seule garantie électorale
L’Amérique latine est devenue le laboratoire mondial d’un problème que les démocraties du monde entier devront traiter : la valeur d’une institution électorale parfaitement fonctionnelle quand l’État derrière elle ne peut rien livrer.
La réponse que les données UNDP 2026 permettent d’esquisser est inconfortable pour les deux familles de pensée qui dominent ce débat. Les tenants du primat institutionnel ont raison que les procédures comptent, les pays qui ont maintenu des contre-pouvoirs ont résisté à la pression illibérale. Mais ils sous-estiment que Les procédures qui ne produisent pas de résultats visibles risquent de perdre leur légitimité électorale. Et ceux qui font le pari de l’efficacité autoritaire ont raison que les résultats comptent, les peuples ne votent pas par amour de l’abstraction démocratique. Mais ils produisent rarement la capacité durable qu’ils promettent, et ils détruisent en chemin les mécanismes de correction qui permettraient de changer de cap quand ils échouent.
Le nœud démocratique que décrit Gauchet, l’impossibilité croissante de nouer ensemble légitimité d’origine et légitimité d’exercice, constitue un défi d’ingénierie institutionnelle et administrative que plusieurs pays ont commencé à relever, avec des résultats partiels mais réels. L’enjeu de 2026 est d’identifier dans quels pays et à quelles conditions le lien entre le vote et le changement peut être suffisamment reconstruit pour que la prochaine génération considère encore la démocratie comme un outil plutôt que comme un décor.
Sources
- UNDP, Democracy and Development Report 2026, Latin America and the Caribbean, mai 2026
- Pierre Rosanvallon, Le Nœud démocratique, Fayard, 2025
- Bertelsmann Stiftung, BTI 2026, Transformation Index (Amérique latine), Bertelsmann Stiftung
- V-Dem Institute, Democracy Report 2026, University of Gothenburg
- Daron Acemoglu & Simon Johnson, Power and Progress, PublicAffairs, 2023



