Sept organisations sur dix parmi les répondants fournissent des services de conseil à leurs gouvernements sur des politiques publiques. Les agendas sont influencés par les décideurs, les organismes publics, les besoins de politiques publiques et la disponibilité des financements. Le sondage 2026 d’On Think Tanks portant sur cinquante organisations d’Afrique subsaharienne révèle une tension que les chiffres rendent brutale : 92 % de ces organisations déclarent contribuer directement à une politique ou à un débat public, 66 % citent le manque de financement, 56 % reposent principalement ou presque entièrement sur des financements de projets et 78 % citent les fondations étrangères comme une source de financement. Les organisations déclarent que la disponibilité des financements conditionne les sujets qu’elles peuvent poursuivre, mais l’enquête ne permet pas de conclure qu’elles exercent une influence réelle sur un agenda qu’elles ne maîtrisent pas.
L’essentiel
- Parmi les 50 organisations subsahariennes répondantes à l’enquête OTT 2026, 92 % déclarent avoir contribué directement à une politique ou à un débat public ; 56 % dépendent principalement ou presque entièrement de financements par projets (On Think Tanks, 2026).
- La disponibilité des financements influence les sujets pouvant être poursuivis ; les organisations produisent des travaux dans des agendas influencés par la demande publique, les besoins de politiques publiques et les ressources disponibles.
- La Banque mondiale finance l’ATTP de l’Union africaine, un projet visant notamment à établir une base de données de think tanks; l’enquête OTT décrit des vulnérabilités structurelles liées aux cycles courts et aux financements de projets.
- Trois trajectoires sont envisageables à horizon 2040 : le statu quo, une diversification contrainte par la réduction de l’aide, ou l’émergence d’un fonds panafricain de recherche.
- Des signaux existent, financement privé africain, coopération Sud-Sud, conditionnalité inversée, mais aucun n’a encore changé la structure du secteur.
Un secteur techniquement influent, structurellement fragile
En vingt ans, le nombre de think tanks d’Afrique subsaharienne a augmenté sensiblement dans plusieurs capitales. Les gouvernements les consultent, les parlements les auditionnent, les médias les citent. Dans le sous-échantillon de 50 organisations d’Afrique subsaharienne, 92 % déclarent avoir contribué directement à une politique ou à un débat public.
Mais ce succès d’influence repose sur une base financière qui interdit l’indépendance. 66 % des répondants d’Afrique subsaharienne citent le manque de financement; 80 % ne vaut que pour dix répondants d’Afrique de l’Ouest francophone. La plupart fonctionnent sur des cycles de projet de douze à dix-huit mois, renouvelables selon le bon vouloir de leurs bailleurs. Quand un projet s’arrête, les équipes se réduisent. Des répondants associent des retraits ou coupes de bailleurs à des pertes de ressources et déclarent s’adapter notamment par la réduction des coûts, les partenariats ou la diversification.
La flexibilité est souvent présentée comme une qualité du secteur : elle est aussi sa vulnérabilité principale.
Ce tableau n’est pas propre à l’Afrique subsaharienne. En Amérique latine et en Asie du Sud, des tensions similaires existent. Mais le déséquilibre y est moins prononcé : les think tanks brésiliens, indiens ou coréens ont développé des bases de financement domestique, secteur privé, fondations nationales, contrats avec des agences gouvernementales, qui leur donnent une marge de manœuvre. En Afrique subsaharienne, cette base de financement domestique reste limitée. Le secteur privé africain finance peu la recherche en politiques publiques.
Les gouvernements, quand ils commandent des études, manquent souvent de lignes budgétaires dédiées. Les financements internationaux constituent une source importante pour les organisations et les exposent aux évolutions de l’aide au développement.
Les bailleurs décident, les chercheurs produisent
La dépendance financière ne signifie pas servilité intellectuelle. Les chercheurs africains des think tanks sont, pour la plupart, des professionnels formés, capables de résister à des pressions explicites. Le problème est structurel : il fonctionne avant même que la pression s’exerce.
Le financement d’un thème peut conditionner la capacité à le poursuivre, mais l’enquête ne conclut pas que les bailleurs décident seuls quelles questions méritent d’être posées. La disponibilité des financements influence les sujets qu’il est possible de poursuivre, sans que l’enquête établisse un contrôle des bailleurs sur les formats, méthodologies ou délais. Les chercheurs africains travaillent à l’intérieur de ces contraintes avec rigueur, mais les contraintes elles-mêmes résultent d’interactions entre financeurs et organisations.
Ce mécanisme produit des lacunes structurelles. La recherche sur des thèmes comme la gouvernance locale, les systèmes fonciers coutumiers, les marchés informels ou les politiques de santé mentale, qui ne figurent pas parmi les priorités de bailleurs du Nord, reçoit un financement limité. La recherche sur la politique commerciale africaine, les mouvements de capitaux intra-africains ou la diplomatie économique continentale connaît également des contraintes de financement. La gouvernance est la priorité de recherche la plus fréquemment déclarée en Afrique subsaharienne dans l’échantillon, sans preuve que cela résulte des priorités de bailleurs occidentaux. L’enquête établit une influence perçue importante des bailleurs sur les agendas des répondants d’Afrique subsaharienne, mais ne permet pas d’attribuer cette influence aux seuls bailleurs du Nord.
La presse sénégalaise a documenté ce décalage en juillet 2026, après que plusieurs think tanks dakarois ont refusé de soumettre des projets sur la réforme du système douanier, faute de trouver un financement disponible pour ce thème. Le sujet préoccupait le ministère des finances ; aucun bailleur n’en faisait une priorité.
L’influence sans l’agenda
Il existe une distinction que les chiffres du sondage On Think Tanks rendent visible sans l’expliciter : celle entre influence technique et autonomie intellectuelle. Les répondants déclarent une influence technique et des contraintes institutionnelles et financières; l’enquête ne permet pas de conclure à un manque d’autonomie intellectuelle.
L’influence technique, c’est la capacité à produire une analyse rigoureuse qui entre dans un processus décisionnel. Elle est réelle. Les organisations sénégalaises, ghanéennes, kenyanes ont montré, sur des dossiers précis, réforme fiscale, politique agricole, santé publique -, qu’elles pouvaient peser sur des décisions concrètes. Leur savoir-faire méthodologique n’est pas en cause.
L’autonomie intellectuelle, c’est autre chose : la capacité à choisir les questions, à définir les cadres d’analyse, à produire une connaissance qui parte des réalités africaines plutôt que des préoccupations des donateurs. La disponibilité des financements influence les options de recherche, mais l’enquête ne permet pas d’établir qu’elle impose une limite à l’autonomie intellectuelle.
Cette dynamique est cohérente avec ce qu’on observe dans d’autres domaines où la dépendance à des financements extérieurs façonne les agendas. La démocratie française se vide en silence quand les citoyens sentent que les décisions se prennent hors de leur portée : le même sentiment de dépossession traverse les chercheurs africains dont l’agenda de recherche est défini à des milliers de kilomètres. Les politiques publiques construites sur des questions mal formulées répondent mal aux problèmes réels. Or les questions sont mal formulées lorsqu’elles ont été conçues par des acteurs éloignés du terrain.
Trois trajectoires vers 2040, aucune automatique
La Banque mondiale finance l’ATTP de l’Union africaine, un projet visant notamment à établir une base de données de think tanks. L’enquête OTT décrit des vulnérabilités structurelles liées aux cycles courts, aux financements de projets et aux faibles réserves. Les trajectoires futures, elles, restent ouvertes, et conditionnelles.
À court terme, le scénario documenté est une nouvelle contraction de l’aide bilatérale à l’Afrique subsaharienne. Les coopérations bilatérales restent des sources de financement, mais les flux d’APD vers l’Afrique subsaharienne sont en forte baisse. Dans un contexte de financement contraint, les think tanks restent actifs dans les processus de politique publique, tandis que la disponibilité des ressources limite les choix de recherche sans que l’enquête établisse que leur agenda est défini par le Nord.
La deuxième trajectoire commence à se dessiner dans certains contextes : une réduction de l’aide bilatérale, volontaire ou contrainte par des crises budgétaires dans les pays donateurs, force les think tanks africains à diversifier leurs financements. Cette diversification serait douloureuse à court terme, certaines organisations ne survivraient pas, mais pourrait créer les conditions d’une autonomie partielle. Des entreprises africaines, des fondations continentales, des gouvernements avec des budgets d’études plus robustes pourraient combler une partie du vide. Cette trajectoire n’est pas garantie : la diversification pourrait aussi créer de nouvelles dépendances, vers des acteurs privés africains dont les agendas sont différents, mais pas nécessairement plus proches des besoins publics.
La troisième trajectoire est la plus ambitieuse et la plus lointaine : un fonds panafricain de recherche en politiques publiques, adossé à l’Union africaine et au secteur privé continental, qui financerait des agendas définis par les think tanks eux-mêmes. Ce scénario existe à l’état de discussion dans plusieurs enceintes continentales. Il supposerait une volonté politique soutenue et des ressources significatives, deux conditions qui manquent simultanément pour l’instant.
Les signaux à suivre, les leviers à actionner
Entre ces trajectoires, quelques signaux permettraient d’évaluer dans quelle direction le secteur évolue. La part du financement domestique, public et privé, dans les budgets des think tanks d’Afrique subsaharienne est le premier indicateur. Si elle dépasse 20 % en 2030 pour un nombre significatif d’organisations, la dynamique de dépendance commence à se corriger.
Le deuxième signal est moins chiffrable mais aussi important : le nombre d’agendas de recherche définis localement, sans conditionnalité thématique extérieure. Plusieurs think tanks africains ont commencé à expérimenter ce que certains appellent la « conditionnalité inversée » : les organisations définissent leurs priorités de recherche, et les bailleurs décident ensuite s’ils financent ou non. C’est l’inverse du modèle dominant. Quelques fondations européennes ont accepté de s’y soumettre sur des projets pilotes. L’échelle reste modeste.
La coopération Sud-Sud représente un troisième levier. Des think tanks brésiliens, indiens et surtout coréens, dont l’écosystème a réussi en vingt ans à réduire sa dépendance aux financements américains, ont développé des savoir-faire que les organisations africaines pourraient adapter. Des échanges de chercheurs, des programmes de formation croisée, des projets de recherche communs sur des problématiques partagées, urbanisation rapide, transition énergétique en contexte de développement, gouvernance des ressources naturelles, existent déjà à petite échelle. Ils pourraient être amplifiés sans attendre la création de fonds continentaux.
La plateforme africaine des think tanks, dont l’évolution post-2027 est un signal à suivre selon le rapport de la Banque mondiale, pourrait devenir le cadre institutionnel de cette coopération. Sa capacité à se doter d’un mandat de financement, pas seulement de mise en réseau, sera déterminante.
La légitimité des politiques publiques en jeu
La question posée par les données du sondage On Think Tanks n’est pas abstraite. À quel seuil de dépendance externe l’influence des think tanks africains devient-elle contre-productive pour la qualité des politiques publiques ?
Aucun chiffre ne répond directement à cette question. La qualité de l’analyse produite par les think tanks africains sur les thèmes disponibles reste significative.
La légitimité des politiques publiques africaines tient à leur capacité à répondre aux besoins réels des populations africaines. Une recherche en politiques publiques ancrée localement, pas seulement techniquement compétente, contribue à cette légitimité. Les cycles courts, financements de projets et faibles réserves constituent des vulnérabilités institutionnelles que les chocs de financement exposent, mais les données ne montrent pas que compétence technique et autonomie intellectuelle ne peuvent coexister.
Ce que le secteur a construit en vingt ans, des équipes formées, des méthodes éprouvées, des réseaux d’influence réels, est une base solide. La question qui s’ouvre pour les dix prochaines années est de savoir si ces capacités pourront s’exercer sur des agendas africains, ou si elles continueront de produire de l’excellence au service de priorités définies ailleurs.
Sources
- On Think Tanks, State of the Sector Survey 2026 : Influence without a safety net, the resilience challenge facing African think tanks, https://onthinktanks.org/articles/influence-without-a-safety-net-the-resilience-challenge-facing-african-think-tanks/
- Banque mondiale, African Think Tank Platform (ATTP), rapport de cartographie, mai 2026 (sans lien disponible)
- Afrimag, Les think tanks africains entre influence et dépendance, août 2026 (sans lien disponible)
- Le Soleil (Dakar), Financement de la recherche : les think tanks sénégalais face au diktat des bailleurs, juillet 2026 (sans lien disponible)



