En 2026, Rabat est désignée Capitale mondiale du livre par l’UNESCO, rejoignant une liste qui a compté Ljubljana, Guadalajara ou encore Strasbourg. La ville marocaine n’a pas attendu cette reconnaissance pour construire une scène éditoriale : elle abrite 54 maisons d’édition et accueille la troisième plus grande foire internationale du livre et de l’édition du continent africain. L’enjeu de l’année à venir dépasse le calendrier culturel : transformer un label en infrastructure durable, faire de la lecture une pratique ancrée dans les quartiers, et vérifier si une ville peut effectivement se saisir d’une distinction internationale pour changer ses habitudes culturelles de fond.
L’essentiel
- Rabat est Capitale mondiale du livre UNESCO 2026, une désignation qui engage un programme annuel sur l’accès aux livres, l’alphabétisation et l’industrie éditoriale locale.
- La ville compte 54 maisons d’édition et organise la troisième plus grande foire du livre d’Afrique, base industrielle réelle sur laquelle s’appuie le programme.
- Le programme UNESCO cible explicitement les jeunes, les femmes et les populations peu alphabétisées, ce qui distingue l’ambition d’une programmation culturelle ordinaire.
- L’effet durable dépendra des investissements en bibliothèques et en pratiques de lecture après la clôture des événements, un défi que les villes précédentes n’ont pas toutes relevé.
Une scène éditoriale qui précède le label
Le titre de Capitale mondiale du livre ne tombe pas sur une ville vierge. Rabat a construit une filière éditoriale sur plusieurs décennies, dans un contexte marocain où l’édition arabophone et francophone coexistent avec des productions en tamazight et en darija. Les 54 maisons d’édition de la ville, sur les 148 éditeurs professionnels que compte le Maroc à l’échelle nationale selon le rapport 2017-2018 de la Fondation du Roi Abdul Aziz, un secteur qui rassemble environ 300 maisons d’édition toutes catégories confondues selon les estimations 2026 -, ne représentent pas seulement un chiffre : elles incarnent une chaîne du livre qui va de la production à la distribution, avec des librairies indépendantes, des traducteurs, des correcteurs, des imprimeurs.
La foire internationale du livre et de l’édition de Rabat, troisième d’Afrique selon les données de l’UNESCO, rassemble chaque année des éditeurs du continent, du monde arabe et d’Europe. C’est un marché, autant qu’un événement culturel. Des contrats de cession de droits s’y signent, des auteurs y trouvent des éditeurs étrangers, des livres traduits y circulent. Cette dimension économique n’est pas secondaire : elle signifie que la ville n’a pas besoin de créer une industrie du livre de toutes pièces. Elle en a une, imparfaite et partielle, mais existante.
Ce point de départ change la nature de l’enjeu. Quand une ville reçoit le label UNESCO sans écosystème éditorial préexistant, l’année se consacre souvent à lancer ce qui n’existe pas encore. Rabat peut se permettre une ambition différente : consolider, élargir l’accès, et tenter d’ancrer la lecture dans des segments de population qui en restent éloignés.
Le programme UNESCO : engagements concrets
La désignation de Capitale mondiale du livre implique un programme annuel soumis à l’UNESCO, construit autour de plusieurs axes : promotion de la lecture, accès aux livres, soutien à l’alphabétisation, développement de l’industrie locale. Pour Rabat, le programme cible explicitement les jeunes, les femmes et les populations peu alphabétisées, trois groupes dont l’accès au livre reste structurellement limité au Maroc comme dans une grande partie du monde.
L’alphabétisation est un sujet réel au Maroc. Selon le Haut-Commissariat au Plan marocain (données 2022), le taux global d’alphabétisation des adultes est de 67,3 %, avec des écarts importants entre hommes (77,1 %) et femmes (57,7 %), et entre milieu urbain et rural. Le HCP publie un taux de 72,1 % pour 2024, témoignant d’une progression notable sur la période. Ces chiffres, selon la tranche d’âge retenue ou la méthodologie appliquée, peuvent varier sensiblement d’une source à l’autre, ce qui interdit des comparaisons directes. Dès lors, un programme qui vise à élargir l’accès au livre ne peut s’en tenir aux lecteurs déjà convertis.
Les bibliothèques de quartier, les ateliers de lecture en milieu scolaire, les rencontres avec des auteurs dans des espaces publics non institutionnels font partie des outils mobilisés.
L’accès physique aux livres reste un obstacle concret. Le prix d’un livre neuf représente une part significative du budget de nombreux ménages marocains. Les bibliothèques publiques, présentes mais inégalement dotées, sont un levier évident. Le programme de Rabat prévoit des actions pour renforcer leurs collections et leur fréquentation, deux indicateurs que l’UNESCO utilise pour évaluer l’impact des années Capitale mondiale du livre.
Les rencontres entre auteurs marocains, africains et internationaux constituent l’autre volet visible du programme. Comme la littérature latino-américaine qui investit de nouveaux espaces pour toucher des publics nouveau, la littérature marocaine contemporaine cherche elle aussi à sortir des cercles de consommateurs déjà acquis. Ces événements créent de la visibilité pour des auteurs qui publient en arabe ou en tamazight et peinent à trouver des relais critiques en dehors du monde arabophone.
Rabat dans une géographie africaine du livre
Le positionnement africain de Rabat mérite attention. L’Afrique subsaharienne accueille plusieurs des marchés du livre à la croissance la plus rapide du monde, portés par une population jeune, une urbanisation rapide et une demande éducative forte. Mais les infrastructures éditoriales y restent souvent insuffisantes : nombre d’auteurs africains publient encore principalement à Paris ou à Londres, faute de maisons d’édition locales capables de les distribuer à l’échelle du continent.
Le Maroc, et Rabat en particulier, occupe une position intermédiaire intéressante. Sa filière éditoriale est plus ancienne et plus structurée que celle de nombreux pays africains. Sa foire du livre attire des professionnels du continent. La désignation UNESCO renforce cette visibilité et peut inciter des éditeurs africains à intensifier leurs échanges avec des partenaires marocains, en matière de cession de droits, de coéditions, ou de distribution transfrontalière.
La langue traverse cette géographie. L’édition marocaine est principalement arabophone et francophone. Les littératures africaines anglophones ou lusophones y circulent peu. Le programme de Capitale mondiale du livre pourrait ouvrir des ponts linguistiques, notamment avec des pays comme le Nigeria, le Kenya ou l’Afrique du Sud dont les scènes littéraires sont particulièrement actives. Ce serait une manière de faire de Rabat un nœud continental plus large, ancré dans une francophonie nord-africaine ouverte sur le reste du continent.
L’héritage des villes précédentes, entre succès et effets d’aubaine
Ce qui distingue les trajectoires réussies tient moins à l’ampleur des moyens mobilisés qu’à la façon dont les engagements sont formulés dès le départ. Une ville qui conditionne ses investissements événementiels à des contreparties structurelles, ouverture de nouveaux points de lecture, renforcement des équipes de médiation, intégration de la lecture dans les politiques éducatives locales, se donne les conditions d’un effet durable. Une ville qui traite ces dimensions comme des accessoires du programme principal se prive de ce levier. La différence n’est pas visible pendant l’année du label, elle le devient dans les années qui suivent, quand les projecteurs se déplacent vers la ville suivante et que les habitudes culturelles révèlent ce qui a vraiment changé.
Le programme Capitale mondiale du livre existe depuis 2001, inauguré par Madrid, qui a ouvert la série. Des villes comme Alexandrie, Montréal, Amsterdam, Bogotá en 2007, ou plus récemment Guadalajara et Tbilissi y ont successivement figuré. L’évaluation des effets durables est une question que l’UNESCO pose explicitement, et les réponses varient selon les contextes.
Les villes qui ont le mieux tiré parti de la désignation sont celles qui ont utilisé l’année comme un catalyseur pour des investissements structurels : construction ou rénovation de bibliothèques, formation de bibliothécaires, programmes scolaires de lecture qui se poursuivent après la clôture officielle. À l’inverse, les villes qui ont concentré leur effort sur la programmation événementielle ont souvent observé un retour à la normale dès l’année suivante.
Rabat connaît ce risque. La tentation est grande de faire de 2026 une année de grandes manifestations culturelles, conférences, expositions, résidences d’auteurs, sans investir suffisamment dans les équipements et les pratiques qui perdurent. Le budget consacré aux bibliothèques de quartier et à leur fonctionnement sur la durée sera un indicateur plus fiable de l’ambition réelle que le nombre d’événements programmés.
L’UNESCO publie chaque année des bilans sur les villes désignées. Ces bilans font état des engagements pris et de leur réalisation. Rabat s’est engagée sur des objectifs précis en soumettant sa candidature ; ces objectifs serviront de référence pour mesurer ce qui aura effectivement changé à l’horizon 2027.
Les leçons des propres quartiers de la ville
La continuité des équipes qui animent ces espaces est une variable souvent sous-estimée. Une bibliothèque bien dotée en collections mais dépourvue de médiateurs formés et stables reste peu fréquentée, parce que l’accès au livre ne se réduit pas à la présence physique de livres. La relation entre un lecteur débutant et un espace culturel passe par des personnes, par la confiance construite dans la durée, par une capacité à orienter et à accueillir sans présupposer des compétences que certains publics n’ont pas encore. Investir dans la formation et la stabilisation de ces médiateurs est une condition de l’efficacité des autres investissements, mais c’est aussi l’un des engagements les moins notable à tenir dans le temps.
La carte culturelle de Rabat est déséquilibrée. La médina, le quartier des Orangers, l’Agdal concentrent l’essentiel des librairies, des lieux culturels et des lecteurs réguliers. Les quartiers périphériques, Yacoub el Mansour, Hay Ryad dans ses franges populaires, Témara dans la conurbation, disposent de beaucoup moins d’équipements et drainent beaucoup moins d’activité culturelle.
Un programme qui se déroule principalement dans les espaces déjà culturellement dotés reproduit les inégalités d’accès plutôt qu’il ne les corrige. L’enjeu est donc spatial autant que sectoriel : aller chercher les populations qui ne fréquentent pas les librairies ni les événements littéraires, les rencontrer dans leurs espaces de vie, et y installer des présences durables plutôt que des interventions ponctuelles.
Des expériences menées dans d’autres villes du monde arabe, Beyrouth avant 2020, Le Caire avec ses bibliothèques de quartier, montrent que la lecture peut progresser rapidement dans des populations peu habituées aux livres, à condition que l’accès soit facilité, que les collections soient en langue maternelle et que les espaces soient accueillants et non intimidants. Ces leçons sont connues. Les appliquer demande de la continuité et des financements stables, deux ressources que les programmes événementiels ne garantissent pas d’emblée.
La question des auteurs marocains eux-mêmes mérite d’être posée. Nombre d’entre eux publient à l’étranger parce que les avances et les capacités de distribution des éditeurs locaux restent limitées. Une année de Capitale mondiale du livre est une occasion de renforcer ces capacités, en facilitant l’accès au financement pour les petites maisons d’édition, en soutenant la formation des éditeurs indépendants, en développant la distribution entre villes marocaines et vers le reste du continent. La Corée du Sud l’illustre à sa manière : quand une culture investit dans ses propres formes narratives, elle finit par les exporter.
Un pari dont les résultats se liront après 2026
Le vrai test de ce que Rabat aura accompli en 2026 ne se posera pas en décembre de cette année, mais plusieurs années plus tard. Les indicateurs pertinents sont simples à formuler et difficiles à améliorer : fréquentation des bibliothèques publiques, nombre d’élèves qui lisent régulièrement hors obligation scolaire, chiffre d’affaires de l’édition locale, présence des auteurs marocains dans des traductions étrangères.
Si les bibliothèques rénovées ou créées pendant l’année restent ouvertes et fréquentées en 2028 et en 2030, si les programmes de lecture engagés dans les écoles deviennent des pratiques pédagogiques régulières, si quelques maisons d’édition marocaines ont trouvé de nouveaux partenaires africains ou européens, alors le bilan sera solide. L’UNESCO le documentera, et d’autres villes candidates à la désignation pourront s’en inspirer.
Si au contraire l’essentiel de l’énergie s’est concentrée sur quelques mois d’événements bien visibles mais sans lendemain, Rabat rejoindra la liste des villes qui ont utilisé un label pour leur image sans vraiment transformer leur rapport au livre. Ce choix se fait maintenant, dans les décisions budgétaires et programmatiques de 2026, dans les petits engagements de continuité que personne ne photographie.
Sources
- UNESCO, « UNESCO names Rabat World Book Capital 2026 »
- Banque mondiale, données sur l’alphabétisation au Maroc (data.worldbank.org)
- UNESCO, programme Capitale mondiale du livre, historique et bilans des villes désignées (unesco.org/en/world-book-capital)
- UNESCO – Désignation officielle Rabat Capitale mondiale du livre 2026
- UNESCO – Liste officielle complète des Capitales mondiales du livre (Medellín 2027)
- UNESCO – Programme World Book Capital (page officielle)
- Rapport Fondation Abdul-Aziz sur l’édition marocaine 2024-2025 (via Telquel)
- HCP Maroc – Taux d’alphabétisation (via Lebrief.ma et Aujourd’hui le Maroc)
- UNESCO – Rapport sur l’industrie du livre africain 2025
- Actualitte – Publication d’auteurs africains à Paris
- HCP Maroc, La Femme marocaine en chiffres (2023, données 2022)
- Wikipedia EN, World Book Capital (liste complète)
- Médias24 / Fondation du Roi Abdul Aziz, Édition au Maroc 2017-2018
- LesEco.ma, Secteur de l’édition au Maroc (2026)
- Communiqué officiel UNESCO – Désignation de Rabat comme Capitale mondiale du livre 2026
- Page officielle UNESCO – Liste complète des Capitales mondiales du livre
- Rapport HCP « La femme marocaine en chiffres » 2023
- Rapport 2017-2018 de la Fondation du Roi Abdul Aziz Al-Saoud – Édition marocaine
- HCP – Évolution du taux d’alphabétisation 2024
- Fondation du Roi Abdul Aziz – Page des rapports annuels