Quarante pour cent des Européens qui ne font pas de sport invoquent une même raison : ils n’ont pas le temps. Cette donnée provient de l’Eurobaromètre spécial 472, enquête réalisée en décembre 2017 dans les 28 États membres de l’Union européenne et publiée en 2018. Depuis 2015, 118 millions de personnes ont participé à la Semaine européenne du sport, tandis que les données OMS documentent une hausse mondiale de l’inactivité physique sur la période récente. L’organisation du travail peut être un obstacle à l’activité physique, mais elle est déjà abordée dans certaines politiques et recommandations de santé publique relatives au lieu de travail.
L’essentiel
- Quarante pour cent des non-pratiquants européens citent le manque de temps comme premier frein, selon l’Eurobaromètre spécial 472 (2017-2018).
- La Semaine européenne du sport a réuni plus de 15,1 millions de participants en 2025 et 118 millions depuis 2015. Ces chiffres mesurent la portée déclarée de la Semaine européenne du sport, pas son effet sur les tendances de sédentarité.
- Les essais islandais portaient sur la réduction du temps de travail à 35-36 heures hebdomadaires sans réduction de salaire ; aucune hausse mesurée de l’activité physique n’est établie par le rapport consulté.
- Les indicateurs de suivi privilégient les participants et l’outreach des événements ; le suivi documenté des pratiques régulières des mêmes personnes reste marginal dans les tableaux de bord officiels.
- Refonder l’indicateur de succès autour de la pratique régulière suppose d’intégrer les politiques du temps de travail dans les tableaux de bord de santé publique.
118 millions de participants, une sédentarité qui ne recule pas
La Semaine européenne du sport est, sur le papier, un succès. Lancée en 2015 par la Commission européenne, elle mobilise chaque septembre des millions d’Européens autour d’activités physiques gratuites et accessibles. Quinze millions de participants en 2025. Cent dix-huit millions depuis la première édition. Les chiffres sont réels, documentés, et régulièrement mis en avant dans les communications officielles.
Les tableaux de bord publiés privilégient la portée de l’événement, participants, événements et pays, plutôt qu’un suivi documenté des habitudes individuelles. L’économiste Diane Coyle, dans The Measure of Progress, formule un diagnostic applicable à ce cas : lorsqu’une politique publique adopte un indicateur d’output visible, elle finit par optimiser cet output plutôt que l’outcome réel qu’elle cherchait à produire. Compter les participants à la Semaine du sport revient à compter les billets vendus pour mesurer la culture : on sait combien de personnes sont entrées, pas si elles ont lu.
L’outcome réel, ici, serait une pratique physique régulière. L’OMS recommande 150 minutes d’activité modérée par semaine pour un adulte. Dans l’Union européenne, environ un tiers de la population n’atteint pas le niveau minimal recommandé d’activité physique. Les données disponibles ne permettent pas de dire que ce chiffre est resté inchangé en Europe pendant dix ans. La Semaine du sport crée un événement annuel apprécié, fédère des communautés, donne de la visibilité aux clubs et aux associations.
Ces effets restent réels mais limités. Ils ne résolvent pas le problème structurel : les données disponibles ne permettent pas de déterminer le niveau d’activité physique annuel des participants à la Semaine européenne du sport.
Le frein que les politiques sportives ne traitent pas
L’Eurobaromètre spécial 472 (réalisé en 2017, publié en 2018) pose la question directement aux non-pratiquants. Leurs réponses forment une hiérarchie stable. Quarante pour cent citent en premier le manque de temps. Loin derrière : le coût, le manque d’intérêt, l’absence d’équipements proches.
Le manque de temps, dès lors, traduit une réalité précise. Un actif européen moyen travaille entre 35 et 40 heures par semaine selon les pays, ajoute des temps de trajet souvent supérieurs à une heure aller-retour, gère les contraintes familiales et domestiques. Ce qui reste, après le travail rémunéré et le travail domestique non rémunéré, se réduit sensiblement selon les données d’emploi du temps. C’est dans ce résidu que les politiques sportives tentent de se loger.
Le résultat est prévisible. Les offres de sport gratuites ou subventionnées rencontrent une demande inégale selon les catégories sociales et leur disponibilité horaire : retraités, indépendants, parents au foyer, cadres à emploi du temps choisi. L’Eurobaromètre 472 montre notamment que les ouvriers déclarent plus souvent ne jamais pratiquer de sport que les cadres. L’Eurobaromètre 472 documente une association entre niveau d’études et fréquence globale de pratique, particulièrement la part déclarant ne jamais pratiquer ; les données sur la nature du contrat de travail demandent vérification dans cette source. L’expansion des équipements sportifs dans ces territoires peut rencontrer des limites lorsque le manque de temps disponible constitue un frein majeur à la pratique.
La stratégie française sport-santé 2025-2030 prend ce biais à bras-le-corps en ciblant explicitement les publics éloignés de la pratique. Mais elle reste dans le registre de l’offre : prescription médicale d’activité physique, crédit sport, médiation sportive. Les stratégies sport-santé et de promotion de l’activité physique abordent le milieu professionnel, même si la réduction du temps de travail n’y est pas systématiquement une mesure centrale, ce qui relève d’autres ministères et agendas politiques.
Les résultats des essais de semaine de quatre jours
C’est là qu’un ensemble d’expérimentations récentes déplace le raisonnement. En Islande, le gouvernement a mené entre 2015 et 2019 deux essais massifs de réduction du temps de travail : 2 500 salariés du secteur public ont basculé à 35 ou 36 heures hebdomadaires sans réduction de salaire. Au Danemark, des initiatives similaires ont été testées. Les résultats sur la productivité ont été largement commentés. Moins souvent citée : la donnée sur l’activité physique.
Le rapport de l’essai islandais documente les horaires réduits et le bien-être; le rapport documente les horaires réduits et le bien-être sans établir de hausse mesurée de la participation à une activité physique régulière. Les évaluateurs relèvent davantage de temps pour la famille, les tâches domestiques, les loisirs ou le repos, et indiquent que certains participants ont déclaré faire plus d’exercice. Le sport arrive en troisième position, mais il progresse. Le rapport ne permet pas d’établir une progression de l’activité sportive attribuable à la réduction seule du temps de travail ni d’affirmer qu’elle s’est produite sans équipements ou campagne.
Ces essais visaient à évaluer les effets de la réduction du temps de travail sur le bien-être et la productivité ; les données sur l’activité physique restent limitées. Cet effet n’est ni universel ni automatique, et suppose d’autres conditions favorables. Les observations disponibles méritent que les décideurs de santé publique s’y intéressent davantage. Le manque de temps est cité par 40 % de l’ensemble des répondants comme frein à une pratique plus régulière, et par 37 % de ceux qui ne pratiquent jamais de sport. Une politique d’organisation du temps mérite d’être comparée à d’autres formes d’investissement dans la santé publique.
La réponse n’est pas évidente. Elle dépend du contexte national, du type d’emploi, de l’intensité de la réduction horaire. Mais la question elle-même est rarement posée dans les parlements qui votent les crédits du sport et de la santé.
L’objection du rendement économique
Une lecture concurrente existe, portée notamment par les analyses économiques libérales appliquées aux marchés du travail. Son argument central : la semaine de quatre jours, si elle réduit le temps productif, pèse sur la compétitivité des entreprises et, à terme, sur les revenus disponibles qui financent eux-mêmes les dépenses de santé et de sport. Daan Roggeveen et d’autres économistes du travail ont documenté que les gains de productivité observés dans les essais sont réels, mais pas universels : ils sont concentrés dans les emplois à forte intensité cognitive et peu transposables aux secteurs à cadences contraintes.
Cette objection est sérieuse. Un salarié de l’industrie agroalimentaire ou de la logistique ne peut pas réduire son temps de travail sans réduction de la production. La semaine de quatre jours, dans sa version la plus simple, reproduit en creux l’inégalité qu’elle prétend corriger : elle bénéficie d’abord aux cadres et aux travailleurs du savoir, ceux qui pratiquent déjà le plus.
Cette objection précise les conditions d’application de la thèse sans l’invalider. Les politiques de temps de travail les plus pertinentes pour la santé publique sont probablement des formes ciblées : annualisation du temps avec des plages protégées, droit à des pauses actives rémunérées, aménagement des horaires des parents. Le temps constitue un déterminant reconnu de la santé physique, peu intégré aux tableaux de bord publics, et la semaine de quatre jours généralisée n’en est qu’une modalité parmi d’autres. C’est exactement la critique que Coyle adresse aux indicateurs hérités : ils rendent invisibles les inputs non marchands qui conditionnent le bien-être réel.
Sur ce point, les deux lectures convergent plus qu’elles ne s’opposent. Un économiste libéral qui mesure rigoureusement les coûts de la sédentarité, absences au travail, charge sur les systèmes de santé, perte de productivité à long terme, obtient un argument solide pour investir dans des politiques d’organisation du temps. La dette publique mange l’espace réservé à la santé, à l’éducation et au climat : dès lors de contrainte budgétaire, les politiques à rendement élevé méritent d’être identifiées avec précision. Des gains de temps de travail pourraient favoriser l’activité physique régulière, dont les bénéfices pour la santé justifieraient un investissement public comparé à celui des traitements et hospitalisations liés à la sédentarité.
Les angles morts des indicateurs actuels
Diane Coyle, dans The Measure of Progress, formule un diagnostic que l’économie du sport illustre bien. Les systèmes de comptabilité nationale ont été construits pour mesurer la production industrielle. Ils captent les équipements sportifs construits, les subventions versées aux associations, les événements organisés. Ils ne captent pas les minutes d’activité physique pratiquées par un ménage qui, faute de temps, n’a jamais fréquenté ces équipements.
Cette invisibilité a des conséquences politiques directes. Un ministre du sport qui présente son bilan montre le nombre d’équipements rénovés, de clubs subventionnés, de participants à des événements labellisés. Il ne montre pas la courbe de la sédentarité dans sa circonscription. Le premier indicateur est dans sa main ; le second dépend d’un déterminant, l’organisation du temps de travail, qui relève d’un autre ministère, d’une autre négociation, d’un autre agenda politique.
La Semaine européenne du sport illustre cet angle mort avec une acuité particulière. Elle mobilise une énergie réelle, fédère des acteurs associatifs précieux, crée des habitudes ponctuelles qui peuvent se transformer en pratiques durables pour une fraction des participants. Mais son indicateur de succès, le nombre de participants, est exactement l’output visible que critique Coyle. Si l’édition 2026 affiche 16 millions de participants et que le taux de sédentarité reste stable, le système d’évaluation actuel dira que la politique a fonctionné.
Refonder cet indicateur supposerait de suivre les mêmes personnes après leur participation à la Semaine du sport, en relevant leur fréquence de pratique et leurs conditions d’emploi. Cette donnée de suivi existe dans certaines études académiques, rarement dans les tableaux de bord institutionnels européens.
Vers 2035 : quand le frein reste organisationnel
Si le frein primaire à l’activité physique est le temps disponible et si les politiques sportives continuent d’ignorer ce déterminant, la santé publique européenne en 2035 portera le coût de cet angle mort.
L’OMS fixe pour 2030 un objectif de réduction relative de 15 % de la prévalence de l’inactivité physique chez les adultes et les adolescents. Les évaluations intermédiaires indiquent que les seules politiques d’offre sportive ne suffiront pas. Une partie des États membres l’ont compris et expérimentent. La réglementation finlandaise prévoit des pauses et repos ; les pauses actives relèvent de recommandations de santé au travail, non d’une obligation réglementaire pour les emplois sédentaires. Les Pays-Bas testent des accords de branche qui incluent des plages de mobilité active dans le temps de travail.
Ces expérimentations suivent une logique proche de celle des essais islandais et danois : traiter le temps disponible comme une variable de politique publique de santé, et non comme une simple conséquence des rapports de force sur le marché du travail. Si elles se généralisent, un scénario plausible à horizon 2030-2035 est une bifurcation entre deux groupes d’États. Les États intégrant l’organisation du temps dans leurs stratégies sport-santé pourraient progresser vers l’objectif OMS. Les États continuant à accumuler événements et équipements sans agir sur les déterminants du temps risquent de maintenir des politiques dont le rendement sanitaire reste peu visible.
La stratégie française sport-santé 2025-2030, qui articule prescription médicale, sport sur ordonnance et médiation sportive, constitue une avancée réelle sur la dimension médicale. Elle reste incomplète sur la dimension temporelle. La vraie mesure de son ambition sera de savoir si, dans cinq ans, elle aura produit une donnée longitudinale sur la pratique effective des publics ciblés, et pas seulement un comptage de prescriptions remises.
Recherche : la France exporte ses talents et importe son retard : le lien entre organisation du travail et productivité humaine à long terme traverse plusieurs politiques publiques. La santé physique des actifs conditionne leur productivité à long terme et mérite une place dans l’analyse des politiques économiques. Les pays qui traiteront l’activité physique régulière comme un output de politique économique autant que de politique de santé auront un avantage structurel que les comptabilités nationales actuelles ne voient pas encore.
Le signal à suivre est peut-être là. Pas dans les chiffres de participation à la Semaine du sport, qui continueront de progresser mécaniquement au rythme de l’extension géographique du programme. Mais dans les évaluations à six mois des essais de temps de travail, dans les données des caisses d’assurance maladie sur les pathologies liées à la sédentarité par catégorie socioprofessionnelle, et dans la décision de quelques ministères du travail d’intégrer l’activité physique dans leurs négociations de branche. Ce serait un changement d’indicateur, au sens précis où Coyle l’entend : mesurer ce qui compte, plutôt que compter ce qui se mesure.
Sources
- Commission européenne, Semaine européenne du sport 2024 : https://commission.europa.eu/news-and-media/news/get-moving-2024-european-week-sport-2024-09-23_fr
- Eurobaromètre 472, Sport et activité physique (2024), Commission européenne
- Diane Coyle, The Measure of Progress: Counting What Really Matters, Princeton University Press : https://press.princeton.edu/books/hardcover/9780691179025/the-measure-of-progress
- Rapport d’évaluation des essais de réduction du temps de travail en Islande (2015-2019), Alda, Association for Sustainable Democracy & Autonomy Iceland / Trades Union Congress
- OMS, Recommandations mondiales sur l’activité physique pour la santé (mise à jour 2020, orientations 2025)
- Stratégie nationale sport-santé 2025-2030, ministère des Sports (France)



