En Colombie, les universités publiques ont continué à fonctionner, mais les pressions budgétaires se sont accentuées entre 2015 et 2025. Ce mécanisme détruit sans décider : les dotations augmentent sur le papier, suivent l’indice des prix à la consommation, et ne couvrent généralement pas la hausse réelle des coûts de fonctionnement des laboratoires, des équipements scientifiques ou des salaires académiques. Les inscriptions progressent, tandis que la base budgétaire n’augmente pas proportionnellement aux besoins réels des universités.
L’essentiel
- L’indexation sur l’inflation, non sur les coûts réels, produit une dégradation budgétaire sans décision formelle visible.
- En Colombie, des pressions budgétaires ont affecté le financement par étudiant ; au Pérou, des laboratoires ont fermé entre 2020 et 2025.
- Les salaires académiques ont connu une érosion du pouvoir d’achat en Amérique latine au cours des années récentes.
- Dans plusieurs États américains, notamment le Wisconsin et l’Illinois, le même mécanisme a réduit les effectifs de chercheurs en quinze ans.
- Le point critique approche là où une université perd sa capacité de formation autonome et bascule dans la dépendance envers des financeurs privés ou étrangers.
Un budget qui monte, une université qui rétrécit
Le mécanisme fonctionne ainsi. En Colombie, les apports nationaux aux universités publiques étaient actualisés annuellement selon l’inflation dans le cadre légal de la Loi 30. L’enveloppe nominale augmente. Les recteurs saluent la progression. Les syndicats la dénoncent comme insuffisante.
Dans les couloirs, un laboratoire de chimie analytique ferme, un poste de maître de conférences n’est pas renouvelé, l’achat d’un séquenceur est repoussé.
L’écart entre l’inflation générale et les coûts réels d’une université tend à être récurrent. Les réactifs de laboratoire suivent les prix industriels mondiaux. Les abonnements aux revues scientifiques augmentent de 6 à 8 % par an depuis vingt ans. Les équipements de pointe s’achètent en euros ou en dollars. Les universités publiques d’Amérique latine subissent une double pression : les coûts internationaux augmentent tandis que la monnaie locale se déprécie.
En Colombie, le mécanisme de sous-indexation a absorbé une part significative des ressources réelles par étudiant en dix ans. Une université ne peut former le même nombre d’étudiants avec des ressources nominal es qui n’ont pas suivi la hausse réelle de ses coûts. Les inscriptions, elles, ont augmenté.
Au Pérou, des fermetures de laboratoires sans décret formel
Le cas péruvien est documenté avec une précision inhabituelle. Des laboratoires universitaires ont fermé dans plusieurs universités publiques du pays au cours de la période récente. La formulation mérite attention : fermeture, pas suspension temporaire, pas restructuration. Ces capacités ont diminué.
Derrière chaque fermeture, le même enchaînement. Les équipements tombent en panne. La maintenance coûte plus que l’université ne peut se permettre. Les pièces détachées s’importent. Le laboratoire cesse d’accueillir des étudiants.
Le responsable part ailleurs, souvent à l’étranger ou vers le secteur privé. Personne ne prend la décision de fermer : le déclin se produit progressivement, sans acte formel visible.
Le Pérou cumule plusieurs facteurs aggravants. La forte volatilité du sol face au dollar renchérit les importations d’équipement. La concentration géographique des meilleures universités à Lima prive les régions andines et amazoniennes des ressources techniques dès les premières coupes. Et le virage vers l’évaluation quantitative des universités publiques, lancé après la loi universitaire de 2014, a orienté les budgets disponibles vers des indicateurs de publication et d’accréditation, au détriment de l’entretien des infrastructures physiques.
Ce que ces fermetures emportent avec elles n’est pas récupérable en quelques années de refinancement. Les chercheurs formés partent. Les réseaux de collaboration se défont. Les données de terrain accumulées sur des décennies disparaissent. Une capacité scientifique détruite prend une génération à reconstruire, quand elle se reconstruit.
Des salaires qui érodent les vocations académiques
Les salaires des enseignants-chercheurs ont connu une érosion du pouvoir d’achat en Amérique latine au cours des années récentes. Pour les contractuels et les vacataires, qui assurent une part croissante des cours, cette dégradation s’avère souvent plus prononcée.
L’érosion salariale crée une sélection adverse. Les profils qui peuvent partir partent. Un docteur en biochimie formé à Bogotá ou à Lima dispose d’un passeport scientifique lisible à Madrid, à Paris ou à Montréal. Les universités européennes recrutent activement en Amérique latine, en partie parce que les candidats sont excellents et en partie parce que leur prétention salariale reste inférieure aux standards locaux. Ce flux n’est pas nouveau, mais il s’accélère quand les conditions de travail locales se dégradent.
Les universités publiques d’Amérique latine perdent moins des postes qu’une densité intellectuelle. Les chercheurs qui restent sont souvent ceux dont la mobilité internationale est la plus contrainte, pour des raisons familiales, administratives ou linguistiques, et pas nécessairement ceux dont le profil est le plus faible. La concentration des talents disponibles se réduit néanmoins. Les séminaires sont moins fréquentés. Les collaborations interdisciplinaires s’espacent.
La recherche se replie sur ce qui coûte le moins cher à produire.
Le parallèle avec l’IA est direct ici : une économie qui n’investit pas dans la formation supérieure de ses propres chercheurs finit par externaliser sa capacité cognitive. Elle consomme la science produite ailleurs, elle ne la produit plus.
Le Wisconsin et l’Illinois ont précédé Bogotá
Le mécanisme n’est pas propre à l’Amérique latine. Certaines universités publiques américaines subissent depuis des années un mécanisme similaire : les dotations de l’État progressent moins rapidement que les coûts réels de fonctionnement, et les universités compensent en augmentant les frais de scolarité ou en réduisant les postes de recherche.
Le Wisconsin et l’Illinois ont connu des pressions budgétaires affectant certains établissements. Les universités ont compensé en recrutant davantage d’enseignants contractuels et en attirant des financements privés orientés vers des recherches appliquées à court terme.
Le résultat est une transformation profonde de ce que ces universités produisent. La recherche fondamentale recule dans cet environnement de financement. Les départements de sciences humaines et sociales, de mathématiques pures, de physique théorique, résistent mal à ce biais de financement. Les universités publiques concernées deviennent moins orientées vers la recherche sans horizon applicatif immédiat, et davantage dépendantes des financements à court terme.
La trajectoire américaine intéresse les recteurs latinos non par mimétisme, mais parce qu’elle dessine l’aboutissement d’un mécanisme similaire avec quinze ans d’avance. L’enjeu est comparable à celui du financement de l’éducation en Europe : quand les ressources publiques reculent, ce sont les familles les mieux dotées qui compensent, et les inégalités d’accès à la formation de pointe s’élargissent.
Où se trouve le point de non-retour
Les travaux récents en politiques universitaires soulèvent, sans y répondre entièrement, la question du seuil : l’érosion budgétaire prolongée risque de réduire l’autonomie universitaire dans la définition de la formation.
L’érosion budgétaire prolongée risque de réduire l’autonomie universitaire. Une université qui ne peut plus entretenir ses équipements de recherche peut dépendre d’entreprises privées pour accéder aux instruments. Une université dont les salaires ne permettent plus de retenir les docteurs formés localement devient dépendante des chercheurs formés ailleurs. Une université financée par des partenaires externes peut voir ses axes de recherche influencés par leurs priorités.
Aucun de ces glissements ne ressemble à une décision. Ils arrivent par accumulation, comme les fermetures de laboratoires péruviens. Et c’est précisément ce qui les rend difficiles à contrer politiquement : il n’y a pas de vote à annuler, pas de coupe à rétablir, pas de ministre à interpeller sur une décision qu’il n’a pas prise.
Les pays qui ont commencé à corriger ce mécanisme ont généralement choisi de remplacer l’indexation sur l’inflation par une indexation sur un panier de coûts réels spécifiques aux universités. La Finlande a appliqué un indice universitaire fondé sur plusieurs coûts ; l’Allemagne a prévu une hausse annuelle fixe de 3 % de son financement fédéral. Ces exemples restent peu cités dans les débats budgétaires latino-américains, mais ils montrent qu’une solution technique existe.
Marges de décision des gouvernements
Plusieurs universités publiques d’Amérique latine ont commencé à cartographier leur propre érosion, ce qui est en soi un premier pas. Plusieurs universités colombiennes ont commencé à produire des rapports détaillant l’érosion de leurs dotations. Au Pérou, des universités ont lancé des audits de leurs infrastructures de recherche. Ces exercices de transparence rendent le mécanisme visible, ce que l’indexation sur l’inflation avait précisément contribué à masquer.
Les propositions concrètes qui circulent dans les ministères de l’Éducation de la région tournent autour de trois leviers. Le premier est l’indexation différenciée : créer un indice de coût universitaire distinct de l’indice des prix à la consommation, calculé sur les dépenses réelles des établissements. Le deuxième est la sanctuarisation des postes permanents de recherche dans les négociations budgétaires, en séparant comptablement les dépenses de formation des dépenses de recherche pour éviter que les premières absorbent les secondes lors des arbitrages. Le troisième est la mutualisation des équipements coûteux entre plusieurs universités publiques d’une même région, réduisant le coût unitaire de maintenance.
Ces leviers requièrent une réorganisation plutôt qu’un investissement massif immédiat. Ces leviers requièrent une décision politique explicite, que l’indexation sur l’inflation avait permis d’éviter. C’est peut-être la chose la plus précieuse que ces données colombiennes, péruviennes et américaines offrent aux responsables qui veulent agir : la possibilité de nommer précisément ce qui se passe, avant d’atteindre le point où nommer ne suffit plus.
Sources
- UNESCO/CEPAL, Educación superior en América Latina 2026 (rapport principal)
- Enquêtes nationales sur les universités publiques de Colombie, du Pérou et d’Argentine, 2025-2026 (citées dans le rapport UNESCO/CEPAL 2026)
- TIAA Institute, Higher Education Finance Survey 2026 (données Wisconsin et Illinois)
- Universidad Nacional de Colombia, Informe anual de financiamiento universitario 2023-2024
- Statistisches Bundesamt, données comparatives sur le financement de l’enseignement supérieur en Allemagne, 2026



