L’Inde compte deux États de taille comparable, voisins dans les classements de croissance, séparés par un choix fait il y a trente ans. Le Gujarat a attiré les usines, les ports francs et les grands conglomérats. Le Tamil Nadu a construit des écoles, des dispensaires, et formé des ingénieurs. Aujourd’hui, le taux de scolarisation dans l’enseignement supérieur atteint environ 47 à 51 % au Tamil Nadu (2021-22), le plus élevé parmi les grands États indiens, contre 25 % au Gujarat. Cet écart ne s’est pas creusé par accident.
C’est un laboratoire à ciel ouvert sur la question qui divise les économistes du développement depuis un demi-siècle : faut-il d’abord industrialiser pour que le capital humain suive, ou investir dans le capital humain pour que l’industrie monte en gamme ? Le Tamil Nadu répond en chiffres. Et la réponse mérite d’être lue attentivement, notamment en Europe, où la question de réindustrialiser sans reproduire les inégalités des premières révolutions industrielles se pose avec une urgence nouvelle.
L’essentiel
- Le taux de scolarisation dans le supérieur atteint environ 47 à 51 % au Tamil Nadu, le plus élevé parmi les grands États indiens, contre environ 25 % au Gujarat, un écart creusé sur trois décennies d’investissement public différencié.
- Le Tamil Nadu affiche une croissance tirée par les services technologiques, l’automobile de précision et la santé, avec un indice de développement humain systématiquement supérieur à la moyenne nationale indienne.
- Le modèle Gujarat repose sur une industrialisation capitalistique forte mais concentrée : la croissance du PIB par habitant y est réelle, les indicateurs de santé et d’éducation y restent en retard.
- D’ici 2050, selon les scénarios de l’Institut Montaigne, la trajectoire du Tamil Nadu dessine une économie de la connaissance capable de rivaliser avec plusieurs économies émergentes d’Asie du Sud-Est ; celle du Gujarat reste dépendante de la qualité des politiques de redistribution.
- Le vrai défi n’est pas de choisir entre croissance et capital humain : c’est de comprendre dans quel ordre les deux se renforcent.
Deux États, deux théories implicites du développement
Le Gujarat est l’État de Narendra Modi avant qu’il devienne Premier ministre. Entre 2001 et 2014, il en a fait la vitrine du modèle indien d’attraction des investissements : foncier facilité, fiscalité allégée pour les industriels, infrastructure portuaire développée, énergie disponible et peu chère. Le résultat est visible : le Gujarat pèse environ 8 % du PIB indien pour 5 % de sa population. Tata, Adani, Reliance y ont leurs sites de production les plus stratégiques.
Le Tamil Nadu a suivi une autre logique, sans jamais la formuler explicitement comme telle. L’État a développé depuis les années 1990 un réseau dense d’universités d’ingénieurs et de médecine, maintenu un système de santé publique parmi les plus efficaces du pays, et investi dans la formation professionnelle bien avant que Delhi ne le recommande. Ce n’est pas du hasard : le mouvement dravidien qui domine la politique tamoule depuis les années 1960 a inscrit l’éducation et la dignité sociale au cœur de son projet, bien avant les injonctions des organisations internationales sur le capital humain.
Ces deux logiques coexistent dans une même économie nationale. Comparer leurs résultats, c’est mener une expérience naturelle sur la relation entre croissance et développement humain.
Ce que les chiffres de l’IDH révèlent sur la croissance capitalistique
L’Indice de Développement Humain du PNUD ne mesure pas la richesse brute : il agrège l’espérance de vie, le niveau d’éducation et le revenu par habitant. Sur cet indice, le Tamil Nadu se classe régulièrement dans les cinq premiers États indiens. Le Gujarat, malgré sa supériorité en termes de PIB par habitant, suit à distance. L’écart est particulièrement net sur la mortalité infantile : le Tamil Nadu affiche environ 16 décès pour 1 000 naissances vivantes, le Gujarat autour de 23 pour 1 000 naissances vivantes (2020), selon les données du Sample Registration System indien. Ce n’est pas une performance marginale : c’est un écart du niveau de ceux qui séparent des pays dont les modèles de développement sont présentés comme fondamentalement différents.
, c’est que la croissance industrielle capitalistique peut coexister avec des sous-investissements chroniques dans la santé et l’éducation de base, si les gains du développement sont captés par un petit nombre d’acteurs économiques sans redistribution institutionnelle. Daron Acemoglu et Simon Johnson, dans Power and Progress, ont documenté ce mécanisme avec précision : les gains de la technologie et de la croissance ne se diffusent pas automatiquement. Ils se diffusent quand les institutions redistribuent, quand l’État investit dans les biens communs, quand les travailleurs ont un pouvoir de négociation. Sans ces conditions, la croissance produit de l’enrichissement concentré, pas du développement.
Le Gujarat n’est pas un contre-exemple qui réfute ce cadre. Il en est une illustration.
Le pari tamoul sur le capital humain paie dans l’économie de la connaissance
Le Tamil Nadu n’a pas seulement investi dans l’école primaire. Il a construit une chaîne complète, de la maternelle aux IIT (Indian Institutes of Technology) et aux facultés de médecine. Chennai, sa capitale, est aujourd’hui la troisième ville du pays pour l’emploi dans les services informatiques, après Bangalore et Hyderabad. Elle abrite également la plus grande concentration de constructeurs automobiles étrangers en Inde : BMW, Hyundai, Ford (jusqu’à son retrait), Renault-Nissan. Ce n’est pas une coïncidence. Ces entreprises cherchent des ingénieurs, des techniciens, des gestionnaires formés. Elles trouvent au Tamil Nadu un marché du travail qualifié qu’elles ont du mal à assembler ailleurs dans le pays.
La relation de causalité mérite d’être précisée. Ce n’est pas que l’éducation a magiquement attiré l’industrie haute technologie. C’est que l’État a investi dans l’éducation en anticipant que les emplois de demain seraient différents des emplois d’aujourd’hui, et que cette anticipation a créé les conditions d’une montée en gamme économique. L’investissement humain a précédé la transformation industrielle, il ne l’a pas suivie.
Ce mécanisme intéresse directement les économistes du développement qui travaillent sur le “good jobs” , l’emploi de qualité comme moteur de l’inclusion. Dani Rodrik, dont les travaux sur la désindustrialisation prématurée des pays du Sud ont renouvelé le débat, souligne que la qualité des emplois créés importe autant que leur quantité. Les emplois dans les usines à faible qualification génèrent de la croissance à court terme, mais n’engendrent pas les capacités productives qui permettent aux générations suivantes de progresser. Le Tamil Nadu illustre, par son parcours, que la séquence compte : investir dans la capacité avant d’attirer le capital.
Quand la croissance ne ruisselle pas : la leçon gujaratie
Il serait inexact de présenter le Gujarat comme un échec. La croissance y est réelle, les infrastructures parmi les meilleures du pays, et le secteur privé a généré des emplois en volume. Mais le profil de cette croissance pose une question structurelle : à qui bénéficie-t-elle ?
Les données du National Family Health Survey indien montrent que le Gujarat présente des taux de malnutrition infantile supérieurs à la moyenne nationale, malgré un PIB par habitant nettement au-dessus. Ce paradoxe, parfois appelé le “Gujarat puzzle” dans la littérature académique, a été analysé notamment par l’économiste Utsa Patnaik et, plus récemment, par des chercheurs de l’Institut Montaigne dans leur rapport Scenarios India 2050. L’explication convergente : la croissance gujaratie est tirée par des secteurs capitalistiques à faible intensité de main-d’œuvre qualifiée locale, ce qui limite la transmission des gains vers les ménages ordinaires.
L’autre facteur est institutionnel. Les politiques sociales gujaraties, notamment en matière de nutrition, d’eau potable et d’accès aux soins dans les zones rurales, ont historiquement reçu moins d’attention budgétaire que les politiques d’attractivité industrielle. Ce n’est pas une fatalité : c’est un choix politique. Et c’est précisément ce qu’Acemoglu appelle la “capture” des gains par les élites économiques, rendue possible quand les institutions redistributives sont faibles ou délibérément sous-financées. La même tension entre finance et besoins réels se retrouve dans d’autres contextes de développement : les capitaux savent où aller chercher le rendement, rarement là où les besoins sont les plus criants.
La tension théorique : croissance d’abord ou capital humain d’abord ?
La comparaison Gujarat-Tamil Nadu nourrit un débat théorique ancien, mais que les données récentes permettent de nuancer avec une précision nouvelle.
La thèse libérale classique, portée entre autres par les économistes du courant “croissance d’abord”, soutient que l’enrichissement général crée les ressources fiscales qui permettent ensuite d’investir dans l’éducation et la santé. C’est la thèse de la courbe de Kuznets : les inégalités augmentent dans un premier temps, puis se réduisent naturellement à mesure que la croissance diffuse. Cette lecture a longtemps dominé les prescriptions du FMI et de la Banque mondiale dans les années 1990.
Le Tamil Nadu conteste empiriquement cette séquence. L’État n’a pas attendu d’être riche pour investir dans l’école. Il a investi dans l’école avec des ressources modestes, et cet investissement a ensuite rendu possible une montée en gamme économique qui a augmenté les ressources disponibles. C’est une séquence inverse, et elle a mieux fonctionné.
Des économistes comme Philippe Aghion, dont les travaux sur la croissance schumpétérienne distinguent les phases d’imitation et d’innovation, permettent de théoriser ce que le Tamil Nadu a fait intuitivement : dans une économie encore à la frontière technologique mondiale, l’imitation des modèles industriels étrangers peut suffire à croître sans capital humain élevé. Mais franchir la frontière, passer de l’assemblage à la conception, de l’exécution à l’innovation, requiert une base éducative solide. Le Gujarat a choisi la première phase. Le Tamil Nadu a anticipé la seconde.
L’un des enjeux de cette décennie, alors que l’automatisation transforme la valeur de la main-d’œuvre dans toutes les économies, est de savoir quelle séquence reste pertinente quand la première phase disparaît. Si les emplois d’assemblage à faible qualification sont progressivement absorbés par l’automatisation, les économies qui ont parié sur eux sans construire la base humaine seront coincées entre deux mondes.
Ce que l’arc long dessine : deux Inde possibles d’ici 2050
Le rapport Scenarios India 2050 de l’Institut Montaigne décrit plusieurs trajectoires pour l’Inde, et la divergence Tamil Nadu/Gujarat y est lue comme un signal structurel. Si les tendances actuelles se maintiennent, l’écart de capital humain entre les deux États ne se réduira pas : il se creusera. Un taux de scolarisation dans le supérieur d’environ 47 à 51 % produit des effets démographiques et économiques qui s’auto-renforcent sur trente ans. Les diplômés restent, innovent, enseignent, créent des entreprises, forment leurs enfants davantage. C’est ce que les économistes appellent les “rendements sociaux de l’éducation”, et ils sont non linéaires : au-delà d’un certain seuil de scolarisation, chaque point supplémentaire génère des externalités croissantes.
Le Gujarat peut encore combler une partie de cet écart. Les États indiens ont les moyens budgétaires d’infléchir leurs priorités, et des gouvernements successifs ont commencé à prendre la mesure du retard sur les indicateurs sociaux. Mais l’irréversibilité partielle du capital humain, c’est qu’une génération non scolarisée ne peut pas être rétroactivement formée. Les enfants des années 2000 qui n’ont pas accédé à l’enseignement supérieur au Gujarat ne rejoindront pas les rangs des ingénieurs de Chennai. L’écart est déjà inscrit dans la pyramide des âges.
Pour l’Europe, qui cherche à reconstruire une base industrielle sans reproduire les dynamiques d’exclusion des premières phases d’industrialisation, ce cas d’étude est plus qu’une curiosité académique. La tentation est forte de répliquer le modèle Gujarat : attirer les usines de batteries, de semi-conducteurs, de composants stratégiques avec des aides fiscales massives et des zones d’activité dédiées, et compter sur la diffusion économique pour gérer les questions sociales ensuite. Ce que font les pays africains sur leurs minerais bruts pose la même question à une autre échelle : extraire de la valeur ou construire des capacités ? Le Tamil Nadu offre une réponse différente. Non pas refuser l’industrie, mais la préparer par l’investissement dans les personnes, pas seulement dans les infrastructures.
La vraie leçon de ces trente ans n’est pas que l’éducation vaut mieux que l’industrie. C’est que l’une sans l’autre produit soit de la croissance sans développement, soit du capital humain sans débouchés. Ce que le Tamil Nadu a réussi, c’est la synchronisation : former des gens capables de faire des choses qu’une économie de la connaissance demande, et créer les conditions pour que cette économie arrive. La question qui se pose désormais à lui, comme à tout État qui a parié sur le capital humain, est de savoir si ses institutions sont suffisamment robustes pour que les gains de cette montée en gamme ne soient pas captés par une nouvelle élite technologique, au détriment de la majorité qu’il a mis trente ans à former.
Sources
- Institut Montaigne, Scenarios India 2050: Facing New Challenges , https://www.institutmontaigne.org/en/publications/scenarios-india-2050-facing-new-challenges
- Daron Acemoglu et Simon Johnson, Power and Progress (2023), PublicAffairs , analyse des mécanismes de capture des gains technologiques
- Office du Registraire général de l’Inde, Sample Registration System Statistical Report , données de mortalité infantile par État
- Ministère de la Santé et du Bien-être familial, Inde, National Family Health Survey (NFHS-5), 2019-2021 , données nutrition et santé par État
- Philippe Aghion et Peter Howitt, travaux sur la croissance schumpétérienne et les stades de développement , notamment The Economics of Growth, MIT Press
- Dani Rodrik, Unconditional Convergence et travaux sur la désindustrialisation prématurée, Harvard Kennedy School
- GER Tamil Nadu , Economic Survey 2025-26 : https://www.indiabudget.gov.in/economicsurvey/doc/stat/tab8.3.pdf
- GER Gujarat , CEIC Data (Ministry of Education) : https://www.ceicdata.com/en/india/gross-enrolment-ratio-tertiary-education/gross-enrolment-ratio-gujarat-tertiary-education
- GDP Gujarat , StatisticsTimes (données MoSPI) : https://statisticstimes.com/economy/india/indian-states-gdp.php
- IMR Tamil Nadu , Statista (source RBI) : https://www.statista.com/statistics/1050523/india-infant-mortality-rate-tamil-nadu/
- IMR Gujarat , CEIC Data (Registrar General of India) : https://www.ceicdata.com/en/india/vital-statistics-infant-mortality-rate-by-states/vital-statistics-infant-mortality-rate-per-1000-live-births-gujarat
- HDI Tamil Nadu , NIPFP Working Paper 442 : https://www.nipfp.org.in/media/documents/WP_442_2026_4cB6QdD.pdf
- Malnutrition Gujarat , PMC/NCBI (NFHS-5) : https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC10292084/
- Narendra Modi , Chief Minister Gujarat 2001-2014 : https://en.wikipedia.org/wiki/Narendra_Modi
- Industrie automobile Chennai , Wikipedia : https://en.wikipedia.org/wiki/Automotive_industry_in_Chennai
- Chennai IT — Wikipedia Software industry : https://en.wikipedia.org/wiki/Software_industry_in_Chennai