Le Tchad a enregistré plus de 1,3 million de déplacements internes en 2024 liés aux inondations, son plus haut niveau jamais recensé pour les catastrophes, dans un pays qui contribue à peine aux émissions mondiales. À la fin de 2024, l’Afrique subsaharienne comptait 38,8 millions de personnes vivant en déplacement interne, soit environ 46 % du total mondial selon l’IDMC. L’Afrique subsaharienne représente environ 1,9 % des émissions cumulées mondiales de CO₂ fossile et industriel sur la période 1750-2021, selon le périmètre de données employé. L’écart entre la responsabilité et la vulnérabilité est le mieux documenté de toute la justice climatique, et il appelle une réponse d’architecture, pas de charité.

L’essentiel

  • L’Afrique sub-saharienne comptait 38,8 millions de personnes vivant en déplacement interne fin 2024, soit environ 46 % du total mondial, toutes causes confondues (IDMC). L’Afrique subsaharienne représente environ 1,9 % des émissions cumulées mondiales de CO₂ fossile et industriel sur la période 1750-2021, selon le périmètre de données employé.
  • Le Tchad a enregistré 1,3 million de déplacés en 2024 sous l’effet des seules inondations, record absolu qui illustre le passage des crises climatiques ponctuelles à un flux structurel.
  • Les déplacements africains résultent d’une combinaison de chocs climatiques répétés, de pauvreté rurale et de déficit d’infrastructures : aucun de ces trois facteurs ne cède sans investissement délibéré.
  • Le coût de l’adaptation préventive est inférieur à celui des cycles humanitaires répétés, selon les estimations disponibles, mais les financements climatiques internationaux restent massivement orientés vers l’atténuation plutôt que vers la résilience des pays les plus exposés.
  • Les instruments financiers et institutionnels permettant de sortir du cycle post-catastrophe pour bâtir une résilience permanente structureront le débat d’ici 2035.

L’asymétrie chiffrée dépasse l’intuition

Environ 46 % des personnes déplacées internes mondiales vivaient en Afrique subsaharienne fin 2024 selon l’IDMC. Posé comme ça, le chiffre semble criant. Mais il faut aller plus loin que le contraste pour en comprendre la mécanique.

Selon le GIEC, le taux de hausse de la température en Afrique a généralement été plus rapide que la moyenne mondiale. Les pluies s’y font plus intenses et plus irrégulières simultanément : moins de jours pluvieux, mais des épisodes plus violents. Le lac Tchad a perdu plus de 90 % de sa superficie depuis les années 1960. Les terres agricoles autour du lac nourrissaient des millions de familles ; elles sont aujourd’hui partiellement désertifiées ou inondables selon la saison. Quand une famille perd sa récolte deux années de suite, elle part.

Lorsque le puits du village est à sec six mois par an, les jeunes partent. Les déplacements climatiques africains sont lents, cumulatifs et souvent invisibles aux statistiques officielles jusqu’à ce qu’un épisode extrême les rende soudainement massifs.

Le cas tchadien est emblématique. En 2024, les inondations ont affecté presque toutes les 23 provinces du Tchad. Les inondations ont déclenché plus de 1,3 million de déplacements internes; près de 1,2 million de personnes vivaient déplacées à la fin de 2024, déplacée en quelques semaines. Le Tchad arrive déjà dans le bas du classement des indices de développement humain ; les infrastructures et services d’eau y sont très insuffisants ; son système de santé fonctionne à flux tendu. Une catastrophe climatique dans ces conditions produit une cascade : déplacement, rupture alimentaire, pression sur les camps, tensions intercommunautaires.

Le déplacement constitue la phase visible de la crise, non sa conclusion.

Les facteurs de vulnérabilité de l’Afrique face aux déplacements climatiques

La vulnérabilité africaine au déplacement climatique tient à trois facteurs qui s’alimentent mutuellement. Le premier est structurel : une dépendance à l’agriculture pluviale qui expose directement les ménages ruraux aux variations climatiques. En Afrique sub-saharienne, environ 60 % de la population active travaille dans l’agriculture, et la grande majorité de cette agriculture dépend des pluies, sans irrigation ni assurance récolte. Une sécheresse prolongée détruit le seul revenu d’une famille en une saison.

Le deuxième facteur est géographique : la concentration de la population dans des zones déjà exposées aux extrêmes climatiques. La ceinture sahélienne, le bassin du lac Tchad, les côtes à faible altitude du Mozambique ou du Malawi combinent forte densité rurale et exposition maximale. Les modèles climatiques suggèrent que ces zones verront leur fréquence de crues et de sécheresses augmenter dans les décennies à venir, non comme probabilité lointaine, mais comme tendance déjà mesurée.

Le troisième facteur est institutionnel. Les États les plus exposés sont précisément ceux qui disposent des capacités les plus limitées pour anticiper, absorber et répondre aux chocs. Le Tchad consacre une part significative de ses revenus publics au service de la dette et aux dépenses sécuritaires. La République centrafricaine, le Soudan du Sud, le Niger, tous dans le groupe des pays les plus exposés aux déplacements climatiques, figurent également parmi ceux dont les systèmes de gestion des risques de catastrophe sont les moins développés. L’argent manque pour les digues, les systèmes d’alerte précoce, la cartographie des zones à risque, les filets de protection sociale qui rendraient les familles moins fragiles face aux chocs.

Le financement climatique mondial rate sa cible

Le Fonds vert pour le climat, les engagements des COP successives, les fenêtres d’adaptation des banques multilatérales de développement : tous ces instruments existent. Leur bilan est décevant sur un point précis : la part consacrée à l’adaptation, par opposition à l’atténuation, reste marginale. L’atténuation, c’est réduire les émissions, installer des éoliennes, électrifier les transports, planter des forêts. L’adaptation, c’est rendre les sociétés capables de vivre avec le changement climatique déjà engagé : digues, variétés agricoles résistantes à la chaleur, systèmes d’alerte aux crues, relogement planifié des zones submersibles.

Les pays africains contribuent peu aux émissions mondiales mais supportent une vulnérabilité climatique particulièrement élevée. Le déséquilibre du financement international reproduit le déséquilibre des émissions : les grandes économies privilégient les investissements en atténuation. L’adaptation en Afrique sub-saharienne, qui ne déplace pas leurs intérêts immédiats, est chroniquement sous-financée.

La promesse des 100 milliards de dollars annuels faite à Copenhague en 2009, environ 130 euros par habitant des pays en développement, chaque année, n’a été tenue qu’avec retard et avec une proportion d’adaptation insuffisante. À la COP29 de Bakou en 2024, un objectif de 300 milliards annuels d’ici 2035 a été acté, mais sa part dédiée à l’adaptation en Afrique reste à préciser dans les mécanismes de mise en œuvre. Les promesses de COP ont une longue histoire de non-respect partiel : la crédibilité de cet engagement dépendra des instruments contraignants mis en place d’ici 2027.

De l’urgence répétée à la résilience permanente

Le modèle humanitaire dominant face aux déplacements climatiques africains tend à être réactif, intervenant après la catastrophe plutôt que en amont. Ce cycle génère des coûts substantiels. Selon l’IDMC, le coût mondial estimé d’une année de déplacement s’élevait à 20,5 milliards de dollars en 2020, incluant logement, santé, éducation, sécurité et pertes de revenus. La comparaison n’est pas nouvelle, mais elle reste ignorée dans l’architecture financière réelle.

Sortir de ce cycle suppose trois types d’investissements que certains pays et institutions commencent à tester. Le premier est l’alerte précoce et la préparation. Le programme CREWS (Climate Risk and Early Warning Systems), soutenu par plusieurs gouvernements et organisations multilatérales, finance des systèmes d’alerte météorologique dans des pays comme le Niger, le Burkina Faso ou la Tanzanie. L’objectif : transformer une prévision d’inondation en évacuation organisée plutôt qu’en catastrophe. Les évaluations disponibles suggèrent que chaque euro investi dans l’alerte précoce économise entre six et quinze euros de réponse d’urgence, une fourchette large qui dépend fortement de la qualité de l’organisation locale, mais dont le bas de la fourchette reste convaincant.

Le deuxième type d’investissement concerne la diversification des revenus ruraux. Quand une famille ne dépend plus exclusivement de sa récolte, elle résiste mieux à une mauvaise saison. Des programmes d’électrification rurale, de microfinance agricole ou de formation aux métiers artisanaux permettent de réduire la vulnérabilité des ménages sans les forcer à migrer. Le Mali, le Rwanda et l’Éthiopie ont expérimenté des approches combinant transferts conditionnels et formation, avec des résultats sur la réduction des migrations forcées qui méritent d’être passer à l’échelle, même si les évaluations rigoureuses restent insuffisantes.

Le troisième type est le relogement planifié des zones à risque structurel. Certaines terres peuvent devenir inhabitables à cause d’une dégradation progressive des sols, de la montée des eaux ou de l’aridification. Un relogement anticipé avec reconstruction d’habitat et de services s’accompagne généralement de coûts et de traumatismes différents d’une évacuation d’urgence. Le Bangladesh a développé une expertise reconnue dans ce domaine depuis les inondations des années 1990 : ses leçons sont transférables, mais elles supposent une volonté politique et des capacités administratives que peu de pays sahéliens détiennent aujourd’hui.

Les exigences concrètes du scénario 2035

L’horizon 2035 est celui auquel les engagements climatiques actuels, réduction d’émissions, fonds d’adaptation, objectifs de déplacement zéro, sont censés produire des effets mesurables. Deux trajectoires se dessinent pour l’Afrique sub-saharienne, ni l’une ni l’autre n’étant préécrite.

Dans la première, les financements climatiques restent majoritairement orientés vers l’atténuation dans les grandes économies, l’aide humanitaire continue de répondre aux crises au lieu de les prévenir, et les États sahéliens les plus fragiles se retrouvent pris dans un cycle de crises de plus en plus rapprochées. L’IDMC recensait 38,8 millions de personnes en déplacement interne en Afrique subsaharienne à la fin de 2024 ; sans réponse institutionnelle adéquate et accélération des tendances climatiques, ce nombre pourrait augmenter d’ici 2035, mais de telles projections dépendent fortement des politiques mises en œuvre.

Dans la seconde trajectoire, plusieurs signaux positifs déjà visibles s’amplifient. L’Union africaine a adopté en 2022 son cadre de politique sur les migrations, les déplacements forcés et la traite des personnes, qui intègre explicitement la dimension climatique et appelle à des mécanismes de protection des déplacés internes. Des pays comme le Kenya et le Ghana développent des plans nationaux d’adaptation qui sortent du registre déclaratoire pour inclure des lignes budgétaires et des responsabilités institutionnelles précises. La Facilité mondiale pour la réduction des risques de catastrophe (GFDRR) de la Banque mondiale finance des projets d’infrastructure résiliente dans une vingtaine de pays africains. Ces signaux sont encore insuffisants au regard de l’ampleur des besoins, mais ils prouvent que la mécanique institutionnelle peut fonctionner quand les financements suivent.

Ce qui fait la différence entre les deux trajectoires, en pratique, tient à trois leviers. Le premier est la part de l’adaptation dans les financements climatiques : en 2022, elle représentait 28 % des financements climatiques mobilisés selon l’OCDE ; augmenter cette part peut permettre aux investissements en alerte précoce et en infrastructures résilientes de changer d’échelle. Le deuxième est la création de mécanismes de financement déclenchés automatiquement par des indicateurs climatiques, sur le modèle des obligations catastrophes ou des assurances paramétriques : au lieu d’attendre qu’un gouvernement lance un appel d’urgence après la catastrophe, le financement se déclenche dès que les précipitations dépassent un seuil ou que les stocks alimentaires tombent en dessous d’un niveau critique. Le troisième levier est la capacité administrative des États africains eux-mêmes : aucun financement externe ne remplace une planification territoriale qui identifie les zones à évacuer, les corridors de migration sûrs, les sites de relogement.

La question de l’adaptation permanente rejoint ici un débat plus large sur les transferts financiers internationaux : qui finance les biens communs globaux, selon quelles règles, avec quels mécanismes de reddition de comptes. La réponse au déplacement climatique africain n’est pas séparable de cette architecture.

Les acteurs qui construisent la résilience maintenant

Au milieu du diagnostic, des institutions et des gouvernements construisent des réponses concrètes qu’il serait inexact d’ignorer.

L’IGAD, l’Autorité intergouvernementale pour le développement qui regroupe sept pays de la Corne de l’Afrique, a mis en place un Centre pour la prédiction et les applications climatiques (ICPAC) qui produit des prévisions saisonnières utilisées par les gouvernements éthiopien, kényan et somalien pour planifier leurs réponses aux sécheresses. Le système fonctionne : lors de la sécheresse de 2022 dans la Corne de l’Afrique, des alertes précoces ont permis à plusieurs districts kényans de préparer des stocks alimentaires avant que la crise atteigne son pic, réduisant le nombre de personnes en situation d’urgence alimentaire par rapport aux crises précédentes.

Au Mozambique, après le cyclone Idai de 2019, l’un des cyclones les plus meurtriers jamais enregistrés en Afrique australe -, le gouvernement a lancé avec l’appui de la Banque mondiale un programme de reconstruction intégrant des normes de construction résistantes aux cyclones et la relocalisation de quartiers entiers dans des zones moins exposées. Le processus est lent et insuffisamment financé, mais il représente un changement : construire pour résister plutôt que reconstruire après.

Au niveau continental, la Commission de l’Union africaine pousse depuis 2021 un cadre renforcé de protection des déplacés internes climatiques. La Convention de Kampala (2009) sur les déplacés internes, cadre africain le plus avancé au monde, couvre explicitement les déplacements liés aux effets du changement climatique et aux catastrophes naturelles, mais son application reste inégale. Renforcer les cadres juridiques et leur application peut améliorer l’accès effectif aux droits ; les déplacés internes disposent déjà de droits formels dans les normes existantes, notamment en matière de logement et d’éducation.

Les pays qui ont le plus contribué au réchauffement devront financer structurellement, et non épisodiquement, la résilience des pays qui en subissent l’essentiel des conséquences. Les réponses techniques existent. L’obstacle est politique et se jouera dans les négociations climatiques et budgétaires des prochaines années.


Sources

  1. IOM World Migration Report 2026, Chapter 3: Africa
  2. IDMC Global Report on Internal Displacement 2026, Internal Displacement Monitoring Centre
  3. Convention de Kampala (2009), Union africaine, cadre sur les déplacements internes
  4. Programme CREWS (Climate Risk and Early Warning Systems), Organisation météorologique mondiale / CREWS Secretariat
  5. Facilité mondiale pour la réduction des risques de catastrophe (GFDRR), Banque mondiale
  6. ICPAC, IGAD Climate Prediction and Applications Centre, Nairobi